‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 246 sur 322 · LXV. Pour LE VENDREDI-SAINT · texte numérisé non relu

LXV. Pour LE VENDREDI-SAINT

seconde, qu'il vouloit racheter ceux qui le confesseront, qui est la signification du mot de Juif que Pilate escrivit sur le tiltre de la croix.

C’est ce qui nous a esté representé dans l’Ancien Testament par tant de figures et de similitudes, particulierement par le serpent d'airain que Moyse dressa sur la colonne pour garantir les Israélites des morseures des serpens. Vous sçavez, je m'asseure, toute l'histoire et comme cela arriva *. Dieu ayant retiré son peuple de la servitude d'Egypte pour l'introduire en la terre de promission sous la conduite de ce grand capitaine Moyse, il survint un estrange accident ; car de petits serpenteaux s'esleverent ou sortirent de terre dans le desert où estoyent les pauvres Israélites, de sorte qu'il en fut tout rempli. Ces serpenteaux mordoyent non d'une morseure trop piquante, mais certes grandement dangereuse, car elle estoit si venimeuse qu'infailliblement tous seroyent morts si Dieu par sa bonté et providence infinie n'y eust pourveu.

Moyse voyant ce pitoyable accident, s'addressa à Dieu pour demander quelque remede à un tel malheur. Et le Seigneur luy commanda de faire un serpent d'airain et de le poser sur une haute colonne, avec promesse que ceux qui seroyent mordus des petits serpenteaux gueriroyent en le regardant. Ce que Moyse executa promptement, enjoignant à ceux qui seroyent mordus des serpens de jetter les yeux sur celuy qui estoit eslevé sur cette colonne. Ce que faisant ils estoyent promptement gueris ; mais certes, ceux qui ne le vouloyent pas regarder mouroyent, car il n'y avoit point d'autre moyen d'eschapper à la mort que celuy là, qui estoit ordonné de Dieu mesme. O que le Dieu d'Israél fut bon*, dit un grand Saint, de pourvoir Moyse d'un tel remede pour la guerison de son peuple * |

Remarquez,je vous prie, comme cecy nous figure bien la cause de la mort de Nostre Seigneur. Ces enfans d'Israél, tirés de la servitude d'Egypte, representent bien tout le genre humain que Dieu avoit preservé du peché et placé dans cette terre de promission du paradis terrestre oü il

* Num., xxi, 6-9.

* Ps. LXXI, I.

*Cf.S.J oan. Chrys.

hom.xxvi(a/.xxvu in Joan., $ 2.

* Rom. rmi, 25,v, 13, 18; I joan. 2 8-10.

* Cf. supra, p. 344, et Tr. del " de seu, 1. II, c. vi.

* Joan., ri, 14-16.

* Cap. m, 15; cf. II Cor.,v,ult.; Î Petri, m, 18.

362 SBRMONS RECUBILLIS

nous avoit mis avec la justice originelle. Mais voyci un estrange accident : il s'esleva de petits serpenteaux qui nous piquerent en la personne de nos premiers pere et mere, Adam et Eve, et les compagnons et complices de celuy qui avoit piqué nos premiers parens s'espancherent tellement par toute la terre du desert de ce monde que nous en avons tous esté mordus. Je dis tous, parce qu'il n'y a aucune creature qui se puisse croire exempte d'une telle morseure, c'est à scavoir du peché originel et actuel : originel, en la personne de nos premiers parens, et actuel en nostre propre personne. Que s'il y a quelqu'un qui dise en estre preservé il est menteur ; voire, comme l'escrit le grand Apostre *, si aucun s'estime estre sans peché ne le croyez pas, car l'iniquité regne en luy.

Je scay bien que la sacrée Vierge Nostre Dame n'a point esté mordue de ce serpent infernal, d'autant que c'est une chose toute claire et manifeste qu'elle n'avoit point de peché ni originel ni actuel *. Elle a esté privilegiée et preferée par dessus toutes les autres creatures, et ce privilege est si grand et si singulier qu'il n'y en a aucune, quelle qu'elle soit, qui ayt jamais receu la grace en la facon que cette sainte Dame et glorieuse Maistresse la receut. Il n'y en a point eu et il n'y en aura jamais aucune qui ose pretendre ni aspirer à un si particulier benefice, car cette grace estoit seulement deué à celle qui estoit destinée dés toute eternité à estre Mere de Dieu.

Mais cette exception ne nous empesche pas d'asseurer que tous generalement ont esté mordus du serpent. Or, cette piqueure estoit si venimeuse que nous en serions tous morts, et d'une mort eternelle, si Dieu, par son infinie bonté, n'eust pourveu à un si grand inconvenient, ce qu'il a fait, mais en une facon admirable, sans y estre esmeu d'autre cause que de sa pure et immense misericorde. I1 ordonna donques que son Fils mourust, et qu'il fust ce serpent posé sur la colonne de la croix pour estre regardé de tous ceux qui seroyent mordus et entachés du peché *. I] est mort, dit le grand Apostre escrivant aux Galates * (je ne lis jamais ces paroles que je ne tremble et que je ne sois saisi de terreur), le Fils

Page 1