‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 26 sur 322 · ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR LXII · texte numérisé non relu

ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR LXII

était surtout enflammé des ardeurs de la divine charité, et savait, ainsi que le dépose Georges Froger, enlever les àmes dans les célestes hauteurs qu’habitait la sienne. « Le Serviteur de Dieu, » dit-il (1), « prêcha fréquemment dans notre église; une fois entre autres, la mitre en tête et revêtu de la chape, il le fit avec un talent et une force si remarquables, ou plutòt sous l’inspiration de l’Esprit de Dieu, à tel point que, pendant toute la durée de son sermon, il nous semblait être transportés dans le Ciel. C'était en la fête de la Translation de saint Nicolas, Patron de notre paroisse. »

Et afin de choisir des témoignages dans tous les rangs du clergé, recueillons celui d’un célèbre Jésuite, le P. Caussin ; si l’on en croit Jacquinet, il aurait été le premier Religieux de la Compagnie qui en France revint aux véritables règles de la prédication évangélique. Il pouvait donc parler en connaissance de cause quand il affirmait que « les predications » du Serviteur de Dieu « estoient sçavantes, pieuses, intructives, nerveuses et pleinement apostoliques (2). » Nous serions en mesure de produire encore de nombreuses citations ; mieux vaut nous résumer en disant que tous les contemporains de saint François de Sales s'accordent à le proclamer le Modèle des prédicateurs.

Quelque concluantes que puissent être ces preuves extrinsèques, nous ne saurions nous en contenter, puisqu’il est facile d’en avancer d’autres beaucoup plus convaincantes, c’est-à-dire de constater chez notre Saint toutes les qualités naturelles ou acquises qui constituent le parfait orateur. Pour mériter ce titre, il faut posséder la double puissance d'éclairer et de toucher ; il faut faire voir et faire vouloir. La solidité de la doctrine, la profondeur des pensées, la justesse des démonstrations, une exposition claire et méthodique satisfont l'intelligence ; mais la volonté pour se rendre demande davantage : elle

1) Process. remiss. Parisiensis, ad art. 35.

(2) Ouvrage cité p. xLu, Section vi,

céde à celui-là seul qui saura la dominer ou l'émouvoir. Or, pour y parvenir, il est nécessaire d'user de la force dans le sens général du mot, ou de cette force spéciale comprise sous le terme de pathétique.

La premiére de ces qualités est facilement à la portée de l'homme de caractére qui, doué d'un jugement sür et habitué à une argumentation serrée, sait dégager de la vérité toutes les conséquences pratiques qu'elle comporte. Un esprit de cette trempe est spécialement apte à trouver dans la prédication des mystères les plus terribles de notre foi le secret de convertir les pécheurs. Le pathétique procede autrement, si toutefois l'on peut parler de procédé quand il est question d'une puissance propre à celui qui, par une divine contagion, sait faire passer dans les ámes de ses auditeurs toutes les nobles et saintes émotions dont la sienne est remplie. Pour atteindre la raison et gagner la volonté il agit d'abord sur la sensibilité et l'imagination ; avec le concours de ces facultés mitoyennes, il pénétre, touche, remue la conscience jusque dans ses derniéres profondeurs, et détermine la conversion. Afin d'obtenir ce résultat, qui est en définitive le plus beau triomphe de sa gráce, le Seigneur ordinairement ne s'associe que des Saints ou des hommes d'une éloquence consommée : Francois de Sales était l'un et l'autre.

Ses Sermons, étudiés avec soin et attention, en donneraient la preuve dans une certaine mesure ; mais encore ne pourront-ils jamais permettre de juger exactement le mérite de leur Auteur. Si l'homme qui rédige des discours éloquents peut n'étre pas capable de les prononcer éloquemment, à plus forte raison l'orateur de talent sera-t-il imparfaitement représenté par ce que l'on nomme « ses restes. » À cette réserve générale viennent souvent s'en ajouter plusieurs autres provenant des circonstances de temps et de lieux dans lesquelles se trouve le prédicateur, de la composition de l'auditoire, des occasions qui le déterminent à prendre la parole, et qui peuvent ou comprimer le talent ou lui donner lieu de se produire avec éclat. Cette derniére observation est une de celles qui fournissent la base la plus solide pour une

Page 1