LXV. Pour LE VENDREDI-SAINT
Judas, au contraire, quoy qu'il receust l'inspiration du mesme peccavi que saint Pierre, la rejetta et se desespera. Je sçay bien qu'il y a de la difference entre la grace efficace et la grace suffisante, comme disent les theologiens ; mais je ne suis pas en ce lieu pour prouver et disputer si cette inspiration du feccavi de Judas fut efficace aussi bien que celle de David, ou seulement suffisante ; elle fut certainement suffisante. Il est vray aussi que ce peccavi que Dieu envoya au cœur de Judas fut comme celuy qu’il envoya jadis au cœur de David : pourquoy donques ne se convertit-il pas ? O miserable! il vit la grandeur de sa faute et se desespera. Il fit voirement bien la confession de son peché, car en rapportant aux princes des prestres les deniers pour lesquels il avoit vendu son bon Maistre, il dit tout haut qu'il avoit vendu Ze sang de l'innocent *. Mais ces prestres ne luy donnerent point l'absolution. Hé, le malheureux, ne scavoit-il pas bien que Nostre Seigneur estoit celuy qui seul la luy pouvoit donner, qu'il estoit le Sauveur et tenoit la redemption entre ses mains ? L'avoit-il pas bien veu en ceux auxquels il avoit remis les pechés ? Certes, il le scavoit, mais il ne voulut ni n'osa demander pardon, car le diable, pour le tirer au desespoir, luy monstra l'enormité et laideur de son crime, et luy fit peut estre craindre qu'en demandant pardon à son Maistre il ne luy donnast pour iceluy une penitence trop grande. Ainsy il ne voulut point l'implorer de crainte de faire cette penitence, ains se desesperant il s’en alla pendre, et le ventre luy creva, ses entrailles se respandirent* et il fut enseveli au plus profond des enfers. Voyla quant à la premiere sorte de pecheurs.
En la seconde nous voyons deux larrons qui estoyent
crucifiés avec Nostre Seigneur, hommes meschans au
possible, qui n'avoyent jamais fait de bien ; c'estoyent les plus scelerats, les plus perfides et insignes voleurs qui se puissent voir; aussi les avoit-on choisis comme tels pour mettre aux costés de nostre cher Sauveur à fin de le declarer par ce moyen maistre de tous les voleurs*. Voicy donques que l’un d'iceux, tres meschant homme,
* Matt., xxvi, 3-5.
* Act., 1, 18.
* Lucss, xxi, 33, 33.
*Lucse, xx, 39-43.
*Cf. Joan., 11,14-17, XI, 33.
* Cf. Tractat. Vitis Mystica, inter Op.
S. Bernard., c. x1 v.
* Ps. ut, rr; Philip., IJ, 12.
* S. August., Soliloquia, c. xxix (in Appendice);citata, aucis mutatis, a . Bonav., Regulæ Novit., c. x1.
se tournant devers Jesus confessa qu'il estoit innocent, et que luy estant pecheur, meritoit d'estre mis en croix; puis il luy demanda pardon, lequel il receut si absolument que Nostre Seigneur luy promit qu'il entreroit ce jour-là en Paradis avec luy *.
Chose estrange ! deux larrons estoyent crucifiés avec nostre Sauveur et tous deux receurent l'inspiration du peccavi, et pourtant il n'y en a eu qu'un seul de converti. Certes, ni l'un ni l'autre n'avoyent jamais fait de bien, et le bon larron estoit un des plus scelerats voleurs qui se puissent voir; neanmoins sur la fin de sa vie il regarda la Croix, il y trouva la redemption et fut sauvé. C'estoit assez tost, car Nostre Seigneur avoit dit que quiconque regarderoit sa Croix, pour grand pecheur qu'il fust, il recevroit le salut *, quoy que sur le declin de sa vie, comme fit le bon larron. Mais l'autre larron, encores qu'il se trouvast au costé du doux Jesus, il y fut en vain, d'autant qu'il ne voulut jamais regarder la Croix; et combien qu'il receust beaucoup d'inspirations, et mesme des gouttes de ce sang divin qui l'aspergeoit, et que nostre cher Sauveur le sollicitast souvent en son cœur par des secrettes et tres amoureuses semonces de regarder ce bois sacré et le mystique Serpent qui y estoit attaché * à fin d'obtenir sa guerison par ce moyen, il ne le voulut point faire ; c'est pourquoy il se perdit miserablement, et s’obstinant mourut en son peché.
Voyla, mes cheres Sœurs, deux sortes de pecheurs qui nous doivent faire vivre en grande crainte et tremeur*, mais aussi en grande esperance et confiance, puisque des deux sortes il y en a eu un de sauvé et un de damné. Un des premiers de sauvé, qui fut le glorieux saint Pierre, et un de damné qui fut Judas, tous deux Apostres de Nostre Seigneur. Certes, il y a des ames qui tombent apres avoir long temps servi Dieu et estre arrivées à la montagne de la perfection. « Nous avons veu, » dit un grand Saint*, « tomber les estoilles du Ciel, » lesquelles par apres s'obstinent et meurent sans penitence. D'autres qui font les mesmes cheutes apres avoir receu pareilles graces, viennent à faire penitence comme