ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR LXVII
Et d'abord, la force oratoire n'est que le reflet et la conséquence de la force de caractére. Peu d'historiens ont su reconnaitre cette qualité dans notre saint Prédicateur. À les en croire, la douceur lui serait naturelle et n'aurait coûté nul effort à son âme bonne et aimante. Mais il n'en alla pas de la sorte ; car cette douceur acquise au prix de vingt-deux années de lutte contre soi-méme est en réalité le triomphe de sa force.
Ainsi l'avait compris le P. de Neuville, un des panégyristes de notre Saint. Il n'hésite méme pas à déclarer (1) que les avantages dont la nature lui avait été prodigue, étaient chez lui autant d'obstacles à la douceur : « Pour s'en convaincre, il ne faut, » assure-t-il, « que jeter les yeux sur ses écrits où règne une certaine impétuosité, qui, en nous montrant ce que saint Francois de Sales fut par le naturel et le tempérament, nous fait admirer davantage ce qu'il devint par l'étude, par la réflexion et surtout par l'opération divine. Il fut donc doux et pacifique parce qu'il voulut l'étre; la nature, si vous voulez, avait ébauché l'ouvrage, mais la nature avait laissé beaucoup à faire à la grâce, elle lui avait méme laissé tout à faire pour que sa douceur füt digne de Dieu. » Un autre Jésuite, le P. Caussin, que nous avons déjà cité (2), avait dit bien avant le P.de Neuville: « Plusieurs bonnes ames » qui ont connu le Bienheureux « seulement par rapport et reputation, se sont grandement mespris au jugement qu'ils ont faict de son esprit, qu'ils ont creu naturellement facile et un peu bien condescendant. Ce qu'il en faisoit estoit par... des forces incroyables sur luy mesme. »
Mais nous allons encore plus loin, et, aprés avoir établi que la force est le fondement de la douceur du saint Evéque, nous ajoutons que cette douceur le cédait en lui à une autre vertu toute militante. Ainsi l'affirme l'àme qui sur terre connut le plus intimement la sienne : au témoignage de sainte Jeanne-Françoise de Chantal (3),
(1) Panégyrique de saint François de Sales, I** Partie.
(2) Page xri.
(3) Lettre au R. P. dom Jean de Saint-François, sur les vertus de saint François de Sales (Œuvres, tome III).
la vertu dominante de son bienheureux Pére était le zèle ; le zèle, cette ardeur enflammée, dont l'office est de « hair, fuir, empescher, detester, rejetter, combattre et « abbattre, si l'on peut, tout ce qui est contraire à Dieu, « c'est a dire a sa volonté, a sa gloire et a la sanctifica- « tion de son nom (1), » Cette énergie, ce zéle éclate dans les Sermons avec une impétuosité qui surprend de prime abord.
Nous avons fait remarquer ailleurs (2) l'autorité, la noble indépendance avec laquelle le Saint débute dans la chaire évangélique. Encore simple minoré, il dénonce sans réticence les déréglements des magistrats aussi bien que ceux du peuple, et rend les uns et les autres également responsables des calamités qui désolent le pays. Moins apparente dans d'autres discours, cette force ne demeure pas moins trés visible à tout esprit observateur. Elle se révéle principalement dans ce qui nous reste des stations de Chambéry et surtout de celles de Grenoble. Ce Prédicateur, que l'on se figure si indulgent et facile, annonce les vérités redoutables de notre foi avec une vigueur qui terrifie. Et si la simple lecture de ses ébauches est capable de transpercer le cœur de la crainte des jugements divins, que devait-ce étre quand de tels enseignements étaient animés par le ton, le geste, le regard d'un homme singuliérement puissant à rendre ses convictions transparentes dans ses paroles! Jusqu'au terme de sa carrière on sent son âme frémissante à la pensée de l'arrêt mystérieux qui doit fixer les destinées éternelles de chacun. Cette impression paraît même devenir plus vive à mesure qu'il approche de sa consommation, comme le prouvent, par exemple, les Sermons de la seconde Série pour la féte de saint Mathias et pour le Vendredi- Saint 1622.
L'Evéque de Genéve, qui avait le don de prendre pour ainsi dire la volonté d'assaut, de la subjuguer par la force, excellait dans ce pouvoir beaucoup plus appréciable de la saisir par le pathétique. Cette puissance
(1) Zraitté de l'Amour de Dieu, Livre X, chap.
(3) Voir plus haut
» P. Xv1, et l'Avant-Propos de notre tome VII, p. xr.
ETUDE SUR sAiNT FRANÇOIS DE SALES PREDICATEUR LXIX
résultait en lui d'un heureux assemblage d'énergie, de sensibilité, d'onction portées au plus haut degré. C'est surtout dans les sujets qui traitent plus directement de .la Personne ou des mystéres de Notre-Seigneur Jésus- Christ et de sa sainte Mére, que l'on se sent gagné soiméme par l'émotion qui ren plissait l'âme du Prédicateur. A ce point de vue, les Pièces LX XXVIII, XCV et CII de la premiere Série se recommandent spécialement à l'attention du lecteur. Plus remarquable encore est le Sermon XCVIII, préché en la fête de la Nativité de la trés Sainte Vierge 1614. C'était au soir de ce méme jour où, pendant la Messe pontificale, une colombe éclatante de blancheur était venue se reposer sur la tête du saint Evéque, à la vue de toute l'assistance émerveillée d'un tel prodige. On s'explique donc sans peine le ton singuliérement émouvant d'un discours prononcé sous une telle impression.
Mais encore une fois, les fragments qui nous restent ne sont qu'un pâle reflet de ce que devait être sur les lévres de l'Orateur cette parole tout enflammée de l'amour divin. C'est ce qu'insinue éloquemment Bourdaloue dans son Panégyrique de saint Frangois de Sales (1) : « Ah! si la morale de ce saint Prédicateur seulement tracée sur le papier est encore si puissante, que ne pouvait-elle point quand elle était vivante et animée? Et lorsqu'elle partait immédiatement de ce cœur embrasé du zèle le plus pur et le plus ardent, quel feu ne devait-elle pas répandre partout ? »
Bon nombre de déposants au Procés de Béatification parlent de l'irrésistible empireque Francois de Sales exercait sur ses auditeurs, et saint Vincent de Paul le fait en des termes tels qu'ils pourraient nous dispenser d'invoquer toute autre preuve. « Le Bienheureux, m'a dit, » atteste le Fondateur de la Mission (2), «qu’il sentait lorsqu'il préchait
(1) D'aprés une récente découverte, due au R. P. Chérot, S. J., ce Panégyrique a été prononcé au 1°" Monastère de la Visitation de Rennes, le 16 juin 1668, à l'ouverture des fétes célébrées à l'occasion de la Canonisation de saint François de Sales. (Etudes publiées par des Pères de la Compagnie
de Jésus, 30 janvier 1898.) (s) Process, remiss, Parisiensis, ad art. 24.
quand quelque auditeur était intérieurement touché de la grâce par sa parole, parce que, assurait-il, je m'aperçois que sans préméditation, sans intention, il sort de moi quelque chose que je ne connais pas, mais qui me prouve que j'ai parlé par impulsion divine. C'est ce que l'événement justifiait toujours ; car après la prédication, ceux dont le cœur avait été touché de componction allaient le lui avouer, citant les paroles qui les avaient pénétrés. Et j'affirme, » poursuit Vincent de Paul, « que véritable est le témoignage de cet homme, qui non seulement enflammait les autres par ses paroles, comme par autant de torches ardentes, mais qui, de plus, faisait autant de sermons qu'il faisait d’actions. » « Lorsque le Bienheureux passait par les rues de Paris, » dit à son tour le docteur du Val(:), « l'on s'arrétait pour regarder attentivement celui qu'on avait entendu fulminer en chaire et dont on savait la vie sans blàme, pour s'enflammer à la piété à son seul aspect. »
Dans sa Lettre sur la prédication, saint Alphonse de Liguori insére l'extrait suivant emprunté à Gallitia (3) : « Une femme du grand monde, la duchesse de Montpensier, disait que Monseigneur de Genéve lui avait causé un dommage irréparable, parce qu'elle ne pouvait plus goûter aucun autre prédicateur : — « Les autres s’élèvent dans les airs par leurs beaux discours, » ajoutait-elle, « mais lui, fond sur sa proie, et, comme véritable orateur du saint amour, atteint immédiatement le cœur, et s'en rend maitre. »
C'était assurément le triomphe de son éloquence, mais c'était encore et surtout l'effet de sa sainteté. La sainteté n'est autre chose que l'envahissement de l'áàme humaine par la vie divine ; et la perfection de la sainteté consiste, selon le mot de l’Apôtre aux Ephésiens (3), à être rempli de toute la plénitude de Dieu. Cette plénitude ne saurait se contenir, elle déborde, elle agit au dehors avec impétuosité ; le Saint peut n'être pas puissant en paroles,
(1) Process. remiss. Parisiensis, ad art. 32. (2) Vie de saint François de Sales, liv. IV, chap. 1. (3) Cap. m, 19.