ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR LXXIII
un style figuré, et alors, le prédicateur a non seulement le droit, mais le devoir d'en expliquer la signification au peuple chrétien. Selon que le fait remarquer saint Jérôme {1), « c'est le sens mystérieux qu'y attache le Saint-Esprit qu'il faut rechercher dans ces passages symboliques, les expressions en elles-mémes sont d'une importance secondaire. » Mais en faisant des applications libres, l'orateur procédera toujours avec une prudente réserve, et s'assurera que ses adaptations personnelles ne sont pas en opposition avec la pensée des Péres et le sentiment de l'Eglise.
C'est de la sorte que l'Evéque de Genéve garantissait ses jugements, et l'on peut entendre des autres Livres de l'Ecriture ce qu'il dit sur la manière d'interpréter le Cantique des Cantiques. Aprés avoir déclaré que les termes sont « fort rarement litteraux, » et qu'il est « bien « difficile de les y connoistre, » il ajoute : « Nous n'avons « rien entrepris sans imitation des meilleurs autheurs et « sans apparente convenance entre le terme signifiant « etle signifié (3). » En commentant ce divin épithalame notre Saint s'attache de préférence au sens qu'y découvrirent Ghisler, Soto, Sa, saint Bernard; à celui qu'y trouvérent Hugues et Richard de Saint-Victor, Rupert et Raban Maur, qui suivent saint Grégoire le Grand, saint Grégoire de Nysse et saint Ambroise. Du reste, il est rare que dans ses sermons publics il emprunte des allégories au Cantique, si ce n'est pour célébrer les louanges de la Sainte Vierge et de son chaste Epoux. Ces images ne pourraient étre plus justement appliquées, car dans les solennités consacrées à Marie et à Joseph « on n'entend résonner dans toute l'Eglise que la céleste mélodie du sacré Cantique (3), »
On veut encore protester contre la facilité avec laquelle Francois de Sales attribue une signification mystérieuse à certains noms évangéliques, tels que Nazaréen, Capharnaim, etc. Mais on oublie que saint Bernard et plusieurs
Contra Lucif., $ 28.
(1) (2) Préface de la Declaration Mystique du Cantique des Cantiques. (3) Bossuet, Exorde du Sermon pour l'Assomption, 1663,
autres Pères s’accordaient de semblables libertés, dont personne ne songe à les blàmer. Du reste, ces attributions ingénieuses ne sont pas chez notre Docteur un simple jeu d'imagination. Il part toujours d'un principe. C'est ainsi que s’il fait un rapprochement un peu inattendu au sujet du mot Boanerges (tome VII, p. 385), il a soin d'ajouter que ce « nom ayant esté imposé par Nostre Seigneur, ne « peut estre sans mistere. »
Alors méme qu'il parait subtil, l'Evéque de Genéve ne cesse pas d'étre profond. On s'étonne, par exemple, de voir que, dans les matériaux préparés pour l'Avent de 1616, aprés avoir consacré de nombreuses pages à disserter sur les interprétations auxquelles est sujet le mot corne, il s'arréte encore longuement à examiner si la trompette dont les lévites se servaient pour annoncer au peuple juif l'année jubilaire était faite d'une corne de bélier. Mais c'est là précisément que se trouve la clef du symbolisme, puisque d’après saint Thomas (1), d'accord avec la tradition hébraique, le bélier substitué à Isaac sur le bücher du Moria était la figure du Christ immolé sur le Calvaire.
De plus, c'est principalement dans les discours de la seconde Série que se rencontrent les attributions soidisant trop hardies du Texte sacré. Mais ces conférences tout intimes faites par le Fondateur à ses Religieuses, étaient plutót des méditations que des sermons. Il pouvait librement annoncer Jes mystères du Royaume de Dieu (3) à ces âmes affranchies déjà par la souveraine Vérité de l'esclavage de la chair et des passions. « Que « toute leur vie et exercices soyent pour s'unir avec « Dieu, » telle est la base que le saint Instituteur donne à leur perfection, la loi qui régit leur destinée (5); elles doivent, au milieu des vicissitudes du temps, commencer les contemplations de l'éternité; vivant sur la terre, il leur est permis, ordonné méme de n'avoir de conversation
(1) Summa, I* II®, quæst. cu, art. in.
(2) Matt., xui, 11.
(3) Coustumier et Directoire, Article 1°" : Infenfions generales pour les Saurs.