ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PREDICATEUR — LXXVII
esprit le maintient à un niveau bien supérieur à celui de ses contemporains. S’il tente de descendre à de rares intervalles, c'est qu'il le croit bon pour son sujet. Il veut instruire, enseigner les choses utiles, nécessaires ; comme il aimait à le dire lui-méme, il parle fort simplement et catéchistiquement, et voilà comment nous, qui ne nous mettons pas assez à la place de ses auditeurs, nous sommes exposés à rencontrer des expressions qui nous choquent. Pour lui, qui n'a pas à redouter ces susceptibilités du goüt, qui veut avant tout étre simple et compris de tous, l'expression lui importe peu. Ces mots que nous regrettons ne lui déplairont pas, s'ils sont amenés naturellement, et surtout ne déplairont pas aux fidéles qui ont été habitués à en entendre bien d'autres. »
En somme, puisque le bien absolu ne se trouve pas en ce monde, et que nul grand homme n'est exempt d'imperfections, nous répétons que celles attribuées à saint Frangois de Sales sont non seulement contrebalancées, mais dépassées de beaucoup par ses éminentes qualités. Plusieurs des Péres de l'Eglise, entre lesquels il mérite de figurer, ont des défauts plus considérables que les siens, et ne laissent pas pour cela d'étre proposés comme des modéles. Cette méme gloire nous la revendiquons en toute justice pour notre éloquent Docteur.
Saint Frangois de Sales
Restaurateur de l'éloquence sacrée
Après avoir écouté le Maitre et contemplé le Modèle, il nous reste à considérer le Restaurateur de l'éloquence sacrée. Pour démontrer combien justement notre Saint mérite ce titre, il est nécessaire d'exposer d'abord en quel état de décadence était tombée la prédication; nous
constaterons ensuite dans quelle large mesure l'Evéque de Genéve contribua à lui restituer sa splendeur.
Un grave jurisconsulte, du Vair, avait écrit plusieurs années avant La Bruyère, dont nous avons cité plus haut l'appréciation : « Quant à l'autre (éloquence) qui habite és chaires publiques, qui devroit estre la plus parfaicte, tant par la dignité de son subject que le grand loisir et liberté de ceux qui la traictent, elle est demeuree si basse que je n'ay rien à en dire i1). »
En portant un jugement si sévére, ce magistrat avait probablement présentes à la pensée les fougueuses harangues, les insolentes provocations que les troubles de la Ligue firent passer de la tribune politique à la chaire sacrée. Parmi les orateurs oublieux de la sainteté de leur état et de la dignité de leur ministére, bornons-nous à nommer Boucher, Rose, Aubry, Commelet, Porthaise; ils se sont acquis « une odieuse célébrité que l'histoire leur conserve et leur inflige aujourd'hui comme chátiment (2). » Heureusement ces hommes n'ont pas fait école ; le genre belliqueux qu'ils avaient mis en vogue disparut avec les agitations populaires qui lui avaient donné naissance. Il en fut de méme de la bouffonnerie et de la trivialité qui tentérent à leur tour d'avilir la prédication évangélique ; car le bon sens public ne tarda pas à en faire justice. Mais si ces écarts accidentels ne laissèrent pas de traces, il en est d'autres contre lesquels la lutte fut plus longue et la victoire plus difficile ; il fallut beaucoup de temps et d'efforts pour avoir raison de trois défauts qui infestaient alors la chaire : l'abus de la scholastique, le mélange du sacré et du profane et une fausse rhétorique.
La méthode scholastique qui, en disciplinant au Moyen-Age l'esprit de nos péres, avait protégé l'épanouissement de la pensée et garanti la süreté du jugement, conservait évidemment le droit d'exercer un contróle sur l'éloquence. Seulement, de justes limites étaient à
(1) De leloquence frangoise et des raisons pourquoi elle est demeuree si basse, 1594.
(a) Histoire du règne de Henri IV, par A. Poirson, livre II, chap. iv.