‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 33 sur 322 · ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PREDICATEUR LXXIX · texte numérisé non relu

ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PREDICATEUR LXXIX

poser, et l’on ne sut pas les établir à la distance voulue. Au lieu de demander à la logique un frein utile, on se fit de ses règles une entrave génante ; c'était passer de l'usage à l'abus. Le sermon devint un tissu serré de déductions abstraites,d'argumentations subtiles,un réseau inextricable de divisions et de subdivisions qui fatiguaient l'attention sans éclairer l'intelligence.

A côté de ce défaut, qui s'explique et s'excuse méme dans une certaine mesure, il en était un second auquel la critique ne saurait infliger de bláme trop sévère. Nous l'avons indiqué, c'est l'emploi des allusions mythologiques dans la prédication. Au lieu d'emprunter à la Bible la majestueuse allure du style, l'éclat des couleurs, la force de la pensée et la gráce des images, le prédicateur allait cueillir des fleurs sur le Parnasse, ou transportait de l'Olympe des récits qui avilissaient son ministére et deshonoraient sa parole. Vainement le Concile de Trente s'était élevé contre ce scandale. Le mal était si universel que, pour un temps, ses protestations parurent n'étre pas entendues. Et cependant, beaucoup de ceux qui tombaient dans ce travers étaient doués d'un mérite incontestable ; quelques-uns méme, comme Jean-Pierre Camus, l'ami de saint François de Sales, recevaient des avis qui auraient dû les soustraire à l'influence du mauvais exemple (*). I] n'en fut rien pourtant, et ce n'est pas sans

(1) Il ne sera pas hors de propos de relever ici une assertion de Sainte- Beuve, reproduite inconsciemment par quelques auteurs au sujet des rapports du Saint avec l'Evéque de Belley. A les en croire, celui-ci se serait formé à l'école de Frangois de Sales, que l'on voudrait ainsi rendre responsable de toutes les extravagances de son ami. Jacquinet (ouvrage et chapitre cités P. Lxx1) avance avec le plus grand sang-froid que chez les deux Prélats « la méthode se retrouve à peu prés pareille; le genre est le même. » Comme si jamais Camus avait suivi de « méthode ! » Comme s'il avait connu d'autre « genre » que les fantaisies d'une imagination bizarre et intempérante! Il raconte lui-même combien ses efforts pour imiter le geste et le débit de notre Saint avaient été infructueux. Du reste, quand il fit en 1609 la connaissance du saint Evéque, la formation littéraire et oratoire de Camus était complètement achevée. Les quatre premiers volumes de ses Diversife:, qui ont été publiés vers cette époque, en donnent la preuve. Ainsi qu'il parlait et qu'il écrivait alors, il parlera et il écrira quarante ans plus tard. Saint François de Sales eut le mérite de supporter et le regret de ne pouvoir réformer cet esprit, qui en vérité n'était pas capable de réforme, puisqu'il s'avoue

une profonde stupéfaction que l’on recueille sur les lèvres de l'Evéque de Belley, préchant contre la simonie aux Etats-Généraux de 1614, des accents tels que ceux-ci : « Vraie chimere, » dit-il, en tonnant contre ce vice, « bigarrée de trois compositions : de chevre qui broute sur les hauts rochers... de lion et de dragon, gardien vigilant des pommes d'or... Et n’aurons-nous jamais de Bellerophon, c'est à dire de prince qui porte sur le Pegase d’un saint zele de la maison de Dieu les bulles fulminées contre cette contagion par nos saints Peres ! N’aurons-nous jamais de courageux Horace qui terrasse pour la romaine liberté ces trois outrecuidés Curiace ; d’Hercule, qui estrangle ce Cerbere à trois gosiers, qui estouffe ce triple Geryon ! » Le Prélat qui s'exprimait d'une manière si choquante pour des oreilles chrétiennes, loin de soupçonner l’extravagance d'un tel langage, se piquait au contraire de rester dans les termes de la simplicité ! Il sait, dit-il, « que les paroles fardées et frisées sont indignes d’entrer en l’ingredient de la chaste parole du Ciel. »

Et cependant, combien d'alliages indécents et ridicules, lui et ses contemporains, faisaient entrer encore dans la prédication de cette divine parole! Avec les divinités fabuleuses, c'étaient tous les héros de l'antiquité qui

lui-même totalement dépourvu de jugement. Il est donc aussi injuste de rendre notre Saint responsable des erreurs de goût de son ami, qu'il le serait d'imputer à saint Vincent de Paul les erreurs doctrinales de Saint-Cyran.

On prétend de plus rattacher à François de Sales une certaine école de prédicateurs français, au style recherché et emphatique, contemporains et émules de Camus. S'il est vrai que ces hommes aient pris pour modèle l'Evéque de Genève, il faut donc ou qu'ils aient souvent entendu ses prédications, ou du moins qu'ils aient pu les lire et les étudier. Or, ils n'ont pu assister aux sermons de la jeunesse du Saint qui, nous en convenons nous-mêmes, ne sont pas absolument irréprochables; et quand, en 1619, l'Orateur revint à Paris dans toute la maturité du génie et la plénitude de la sainteté, chacun admirait la simplicité tout apostolique avec laquelle il annongait la parole de Dieu. Il resterait donc que ces prédicateurs se fussent formés sur les Sermons imprimés, parmi lesquels ils auraient choisi pour types ceux des premières années de la carrière oratoire de François de Sales. Mais comment l'auraient-ils pu, ces Sermons ayant été publiés seulement en 1641 pour la première fois? Jusqu'à cette époque ils demeurèrent absolument ignorés du public, et par conséquent, ne pouvant être lus, ils n'ont pu être pris pour modèles.

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