‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 34 sur 322 · ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR LXXXI · texte numérisé non relu

ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR LXXXI

comparaissaient tour à tour sous les yeux de l'auditoire, que la Renaissance avait familiarisé avec un tel langage. Nous ne prétendons pas que l'orateur sacré n'ait droit d'emprunter quelquefois aux littératures classiques les gráces de la forme, le moule de la pensée; mais il doit se borner à cela, tandis qu'au XVI? siècle c'était un bizarre étalage d'érudition paienne qu'on transportait dans la chaire évangélique. De là « une affectation de ton qui fuit la simplicité, et un grandiose de style qui vise à l'effet pour atteindre au ridicule (1). » C'est le troisième abus que nous avons signalé.

« Ainsi, » dit Mgr Freppel (2), « au point de vue de lart et de la saine critique, la prédication, dans les premières années du XVII° siècle, était entachée des plus graves défauts. On y abusait de tout : formes du raisonnement, richesse d'érudition, figures de rhétorique, tout était prodigué sans ordre et sans mesure... Non pas certainement qu'il n'y ait dans ce chaos des éléments forts, vigoureux, mais il y régne une telle confusion, qu'il est presque impossible de prévoir ce qui pourra en surgir de grand et de beau... On fait des efforts, on marche à tátons, on cherche à l'aventure le vrai ton de la chaire, mais les uns le cherchent trop bas, et ils rampent dans la trivialité, les autres se perchent trop haut, et ils se perdent dans l'enflure. Nul ne rencontre le droit chemin parce que tous s'éloignent du naturel. »

L'auteur que nous citons ne parle évidemment que de la France; car, nous l'avons dit plus haut (3), les Oratoriens et les Jésuites avaient, en Italie, commencé depuis plusieurs années la réforme de l'éloquence sacrée. Possevin ne donnait pas seulement à ses éléves l'exemple d'une prédication grave et tout apostolique ; il en indiquait les lois dans sa Bibliotheca Selecta, dont François de Sales put lire le Manuscrit durant son séjour à Padoue (4),

(1) Mgr Freppel, ouvrage cité p. vi, VII* Leçon.

(2) Ibid.

(3) Pages vin, tx.

(4) Voici un résumé de ces préceptes qui se reflètent dans l'Eprsire sur la Predication. Ils sont extraits du chap. xvi du IV* Livre de l'ouvrage

Ssas, IV yp

Cet ouvrage, qui fut imprimé aux frais du Pape Clément VIII, parut en 1593.

L'illustre Jésuite, dans les règles qu'il trace, ne fait que suivre les traditions de la Société à laquelle il appartient. Saint Ignace avait, avant lui, recommandé à son Concionator de méditer beaucoup et d'écrire assidüment. Et saint Frangois Xavier écrivait au P. Barzée: « Assez de ce fatras des écoles: étudiez l'homme en luiméme ; c'est le vrai sujet de la prédication. »

Ces données étaient de tous points conformes aux principes que posait saint Philippe de Néri pour élever « une digue au torrent d'orgueil et de vanité qui, gonflé d'exagérations dans les images et d'étrangetés dans le style, envahissait la prédication (1). » On sait avec quelle simplicité tout évangélique et quel succés prodigieux il annongait les vérités divines dans la métropole du monde chrétien. Ses disciples suivirent ses méthodes et obtinrent de semblables résultats. « Leur parole, » dit Gallonio (3), « était simple et sans ornement, mais éloquente d'une éloquence tout intérieure. » C'est ce que Tarugi avait expliqué d'un mot : Le but de « notre Institut est de parler au cœur (3). »

Les deux influences que nous venons de signaler devaient en France réagir sur la disposition des esprits ;

sus-nommé : Lire avec soin l'Evangile sur lequel on va prècher, réduire le tout à deux ou trois points; fermer alors porte et fenètre, et se livrer à la méditation des personnes, des temps, des lieux, de l'intention, de l'application. Par ce moyen la Sainte Ecriture sera interprétée selon le sens de l'Esprit qui l'a inspirée. Puis écrire le résultat de ses méditations afin de le repasser dans sa mémoire. Il faut prendre ensuite les Harmonies sur la concordance des Evangiles, de Cornélius Jansens, pour apprendre le sens littéral; ajouter brièvement le sens moral et le sens mystique. En divisant le sujet, indiquer les endroits où l'on introduira les différents mouvements. Il est bon de se précher d'abord à soi-même son sermon; quant à la forme et au style, qu'ils soient simples, catéchistiques, à la portée du peuple.

(1) Capecelatro, Vie de saint Philippe de Néri, liv. II, chap. 1.

(2) Cité par Capecelatro, ibid.

(3) Lettre à saint Philippe de Néri (Capecelatro, ibid., liv. III, chap. vu).

On peut se rendre compte des procédés de la Congrégation en parcourant un livre publié en 1613 par l'un de ses membres, le P. F. Giustiniani, sous ce titre : De S. Scriptura et sacro Concionatore. Les affinités que présente ce petit Traité avec l'Epistre sur la Predicalion sont frappantes, et l'on ne peut s'empécher de croire que l'auteur ne se soit inspiré des idées de Frangois de Sales,

ETUDE sur SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR LXXXIII

des hommes éminents par leur doctrine et leur sainteté furent en général les premiers à les accepter, non pas toutefois sans quelque défiance. Le séjour de deux ans (1596, 1597) que fit à Paris le Cardinal Alexandre de Médicis, qui avait été à la fois le disciple et le protecteur de saint Philippe, favorisa beaucoup cette réaction. Plus actif encore fut le mouvement que lui imprimèrent dans le midi les Archevéques Oratoriens d'Avignon, Tarugi et Bordini. Le célébre Génébrard, Archevéque d'Aix, venait apprendre d'eux les moyens à employer pour restituer à la chaire chrétienne sa véritable grandeur. Toutefois les résolutions qu'il prenait ensuite font honneur à sa piété plutôt qu'à son bon goût, car en se résolvant à précher à l'apostolique, ce Prélat croyait sacrifier sa réputation d'orateur.

Le Vénérable César de Bus fut patronné par ces Archevéques, qui tous trois applaudirent à l'introduction de ce qu'il nommait la « petite doctrine. » Peut-étre fut-il aussi aidé de leurs encouragements dans la publication de ses Instructions familieres sur les quatre parties du Calechisme romain, ouvrage qui contribua à ramener, au moins chez les prédicateurs de la région, le goüt et l'estime de la simplicité. César de Bus institua définitivement l’œuvre des Catéchismes en 1593, l'année méme où notre Saint débutait à Annecy dans la carrière oratoire.

Quelques efforts avaient donc été tentés pour la réforme de l’éloquence sacrée ; mais combien plus restait-il à faire ! On hésitait à adopter les régles si sages formulées sur ce sujet par le Concile de Trente ; on se demandait si elles pouvaient étre d'une application générale. Beaucoup d'indolence d'une part, la crainte d'abaisser sa propre renommée de l'autre, retenaient la majorité des

comme jadis le Saint avait lui-méme puisé beaucoup de ses méthodes à l'Oratoire. Ainsi Giustiniani recommande les mêmes Commentateurs que l'Evéque de Genève, Louis de Grenade, Hylaret, Osorius, Stella, Diez. Il pose des règles de tous points conformes à celles que nous avons analysées plus haut relativement à la manière d'invoquer le témoignage des Pères, celui des philosophes, etc. Ses conseils au sujet du style, de l'élocution, de l'action, sont identiques.

LXXXIV SERMONS RECUBILLIS

prédicateurs dans les ornières qu’avaient creusées la routine et le mauvais goùt. Nous avons vu comment le Prévôt, grâce à la fermeté de son jugement autant qu’à sa rare piété, sut s'affranchir des préjugés régnants, et entrer dans les voies réformatrices qu'indiquaient les Péres du Concile. Il fut aidé en cela par la lecture de ses auteurs favoris, de ceux surtout qu'il nomme dans son Epistre sur la Predication. Il est à remarquer que la plupart étaient peu connus en France, si bien qu'en se conformant à leurs méthodes et à leurs exemples, notre Saint parut innover. Tous ces auteurs et ceux dont il se plait à citer les Sermons sont de nationalité étrangère, à une seule exception près : Panigarola et saint Charles sont italiens ; Nausea et Canisius, allemands ; Louis de Grenade, Diez et Galvano, espagnols ou portugais ; Hylaret seul est francais. C'est aussi le seul de tous ceux que nous venons de nommer, dont les ouvrages sont encombrés d'érudition sacrée et profane ; du moins est-il exempt de rhétorique prétentieuse, d'allusions mythologiques et de raideur scholastique ; et, sous ce rapport, il pouvait étre d'un commerce profitable.

Ainsi Francois de Sales était-il préparé de loin à concourir pour une large part à la réforme de l'art oratoire en France. Quelques orateurs de mérite y travaillérent simultanément, luttant avec abnégation et persévérance contre le torrent de l'opinion et les pernicieux exemples de leurs contemporains. On n'a pas suffisamment rendu justice à ces précurseurs éloignés de Bossuet. Plusieurs se figurent que, sans transition aucune, l'éloquence est passée tout-à-coup de l'état le plus déplorable à l'apogée de sa gloire; et parmi les hommes célèbres du xVII° siècle quelques-uns ne furent pas exempts de cette illusion. On dirait, à les entendre, qu'à leur apparition une métamorphose complète s'est opérée comme par enchantement. Fénelon (1) assure naivement que l'éloquence demeura corrompue jusqu'à son époque. Et Massillon de s'écrier à son tour (2) : « L'Académie parut, le chaos se débrouilla ;

(1) III* Dialogue sur l'éloquence.

(2) Discours de remerciement à l'Académie française, 23 février 1719,

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