ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR LXXXV
la nature étala toutes ses beautés, et tout prit une nouvelle forme... La chaire substitua l'instruction à une pompe vide et déplacée, la raison aux fausses lueurs, et l'Evangileà l'imagination. Partout le vrai prit la place du faux.»
Cette transformation s'opéra en effet, mais elle ne fut pas à beaucoup prés aussi soudaine que ces orateurs le prétendent. « Lorsqu'un vice invétéré a envahi le domaine de l'art ou de la littérature, » écrit Mgr Freppel (1), « il survient d'ordinaire un homme qui dit le mot de la réforme ; ce mot, d'autres le répétent aprés lui, mais jusqu'à ce qu'il ait fait le tour de la société, qu'il revienne compris de tous, accepté par tous, bien des hommes se succédent, et souvent méme plusieurs générations. » C'est ce qui arriva en France pour l'éloquence ; plusieurs concoururent à lui rendre sa gloire, et l'illustre Prélat que nous venons de citer n'hésite pas à placer l'Evéque de Genéve « au premier rang de ceux qui ont contribué par leur exemple et leurs préceptes à ramener dans la chaire un langage plus conforme à son caractére sacré. » D'après l'abbé Sauvage (2), « il laissa beaucoup à faire à ses successeurs, mais il fit beaucoup pour eux. » Nous allons le prouver, en montrant comment saint Frangois de Sales prépara les voies à Bossuet.
La distance qui sépare ces deux grands hommes est moins considérable qu'il ne le semblerait d'abord. Vingt ans après la mort du premier, le second étonnait par la précocité de son génie l’hôtel de Rambouillet. En donnant à son jeune protégé les conseils qui devaient lui apprendre à discipliner ses brillantes facultés, peut-étre Cospéan, alors Evéque de Lisieux, se rappelait-il les exemples reçus de notre Saint, dont à cette époque, et longues années plus tard, le souvenir demeurait vivant en France et en Savoie. Nombreux étaient encore à Paris, Lyon, Grenoble, Orléans, Chambéry, ceux qui l'avaient connu, aimé et admiré, ceux qui s'essayaient à l'imiter.
Du reste, c'était de bonne heure que, presque à son insu, l'aimable Orateur avait commencé à faire école,
(1) Ouvrage cité p. vi, XI* Leçon.
(2) Ouvrage cité p. xii, Conclusion.
LXXXVI SBRMONS RECUEILLIS
Pendant son séjour à Paris en 1602, « ses predications, » dit un témoin oculaire (1), « furent en admiration à tous, mesme aux docteurs de Sorbonne, et particulierement à M. du Val, docteur et professeur en theologie, lequel exhortoit les bacheliers en theologie d'ouir et imiter le Bienheureux, disant quec'estoit veritablement un docteur et predicateur apostolique, et qu'il desireroit que tous les predicateurs se conformassent à sa facon de prescher, et que cela estoit la vraye et excellente maniere. »
On en était si persuadé que, lors de son dernier voyage à la capitale, dix-sept ans plus tard, des ecclésiastiques distingués par leur savoir se réunissaient en grand nombre à Saint-Nicolas du Chardonnet, ainsi que nous l'avons dit plus haut, pour apprendre de sa bouche les régles de la prédication évangélique. Dans la supplique par laquelle l'assemblée du clergé de France sollicitait en 1625 auprés du Saint-Siége la Canonisation du Serviteur de Dieu, on lit ces remarquables paroles : « Il ne fallait que l'entendre pour étre embrasé du divin amour. Toutes les fois qu'il montait en chaire pour annoncer la parole de Dieu (ce qu'il fit trés souvent... surtout à Paris), on voyait un concours d'auditeurs si prodigieux que les plus grandes églises ne pouvaient les contenir, et ils étaient pour la plupart si touchés qu'ils fondaient en larmes, détestaient les désordres ou la tiédeur de leur vie passée et y renoncaient sans délai. »
L'admiration du clergé français pour notre Saint alla toujours grandissant. Les prétres dela paroisse de Saint- Paul, qui habitaient dans le voisinage du 19° Monastère de la Visitation, s'efforcaient surtout, au témoignage de la Fondatrice de cet Institut (2), de reproduire ses méthodes et de s'inspirer de sa doctrine. Plusieurs sociétés d'ecclésiastiques s'établirent dans ce méme but. Sainte Jeanne-Françoise de Chantal mentionne en particulier les Congrégations de Dinan, d'Avignon et de Toulouse ;
(1) André de Sauzéa (Process. remiss. Parissensis, ad art. 35).
(2) Déclaration faite devant les Délégués apostoliques pour la Béatification de saint François de Sales. (Process. remiss. Gebenn. (1), Acta facta, etc.) Ce remarquable document est encore inédit.
AM