ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR LXXXIX
nous amèneraient à conclure qu'il l'avait pris pour modéle. Cette conclusion néanmoins ne repose pas uniquement sur des conjectures, mais encore sur des preuves positives que nous recueillerons en rappelant sommairement les principales étapes de la vie apostolique du Fondateur de la Mission.
C'est en mars 1625 que « Monsieur Vincent » (tout Paris le désignait sous ce nom) avait débuté avec deux compagnons seulement dans la grande œuvre de l'évangélisation des habitants abandonnés des campagnes. Six ans plus tard, il inaugurait au collége des Bons-Enfants les retraites pour les Ordinands, puis il instituait, en 1633, les célébres réunions d'ecclésiastiques, connues sous le nom de Conférences du Mardi, qu'il devait présider luiméme pendant vingt-sept ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort. Le but principal qu'on se proposait dans ces aesemblées était d'apprendre « à précher à la missionnaire (1). » A tout propos, le saint Instituteur alléguait à ses disciples « le Bienheureux François de Sales, » surtout lorsqu'il recommandait la simplicité, le fréquent emploi des Ecritures, la pureté d'intention dans l'exercice du ministere évangélique. Il avait exposé le portrait de notre Saint dans la salle oü se tenaient les conférences. C'est là qu'une foule de personnages distingués vinrent apprendre et désapprendre sous la conduite de l'humble Prétre; c'est là qu'en adoptant ce qu'il nommait « la petite méthode, » ils devinrent en réalité de grands prédicateurs.
Nous pourrions citer une foule de noms illustres; mais tous sont éclipsés par l'incomparable Bossuet. Celui-ci, dirigé d'abord par Nicolas Cornet, auquel il paya un tribut public de reconnaissance, recut ensuite de Vincent de Paul tout ce qu'un tel génie était encore susceptible de recevoir ; c'est auprés de lui qu'il acquit cette « passion de simplicité » si nécessaire pour discipliner l'étendue de son érudition et diriger le sublime essor de sa pensée.C'est là qu'il puisa le courage de comprendre et de dire (3) : « Si
(3) Saint Vincent de Paul: sa Vie, son temps, ses œuvres, son influence, par l'abbé Maynard (Paris, Bray et Retaux, 1874), tome II, liv. VI, chap. 1, $ m. (2) Panégyrique de saint Paul, 1657, I°" Point.
notre simplicité déplaît aux superbes, qu'ils sachent que nous voulons leur déplaire, que Jésus-Christ dédaigne leur faste insolent et qu'il ne veut étre connu que des humbles. Abaissons-nous donc à ces humbles ; faisonsleur des prédications dont la bassesse tienne quelque chose de l'humiliation de la croix, et qui soient dignes de ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse. »
Quand, en 1658, le Fondateur des Lazaristes demandait à Bossuet sa collaboration pour la mission de Metz, il en obtint cette réponse : « Je me sens fort incapable, mais j'espère que les leçons autrefois apprises en la Compagnie me donneront de la force(1). » Les exercices finis, l'Archidiacre de Metz écrit encore (?) : « Il ne s'est jamais rien vu de mieux ordonné, rien de plus apostolique, de plus exemplaire que cette mission. » Et, longues années plus tard, évoquant les souvenirs de sa jeunesse, Bossuet rend à Vincent de Paul un témoignage qui, mot à mot, pourrait s'appliquer à Frangois de Sales. « Ce Serviteur de Dieu, » dit-il, « recommandait fort aux ecclésiastiques de sa Congrégation et de la Conférence des Mardis d'enseigner aux peuples nos saints mystéres dans une grande simplicité ; en quoi il leur a donné exemple, préchant simplement, quoique trés fortement, et ses preuves étaient, pour l'ordinaire, tirées des Saintes Ecritures qu'il possédait trés bien (3). »
On traitait souvent de la prédication dans les Conférences du Mardi, avons-nous remarqué plus haut ; or, celles de 1652 et de 1653, recueillies par Alméras, contiennent l'exposition complète de la « petite méthode, » qu'il est on ne peut plus intéressant de mettre en parallèle avec l’Epistre sur la Predication. Maynard, qui a fait lui-même ce rapprochement, conclut ainsi qu’il suit (4) : « Avec plus de fleurs et de grâce, la méthode du saint Evêque de Genève est la méthode du saint Fondateur de
(1) Lettre du 12 janvier.
(2) Lettre à saint Vincent de Paul, 23 mai 1658.
(3) M. Vincent de Paul. Témoignage sur sa Vie et ses vertus éminentes, par Bossuet. Opuscule publié par M. Armand Gasté (Desclée, 1892).
(4) Ouvrage et endroit cités p. LxxxiIx.
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la Mission, tous les deux si unis de cœur et de pensée. Qu'on lise l'admirable Lettre à l'Archevéque de Bourges, et on croira entendre une conférence de Vincent de Paul sur la prédication. »
Nous ne nous arréterons pas néanmoins à cette conclusion, quelque avantageuse qu'elle puisse étre pour notre saint Docteur. Prouver que les deux méthodes sont semblables serait déjà beaucoup ; mais il est non moins facile de démontrer que l'une dérive de l'autre, que saint François de Sales fut le Maitre et le Modèle que se proposa saint Vincent de Paul. Voici les trois caractéristiques du systéme de ce dernier : l'imitation soigneuse de Notre-Seigneur et des A pótres ; l'usage fréquent des paraboles ; enfin, l'ordre et une méthode déterminée dans la disposition des matiéres. On peut aisément constater que, sur ces trois chefs, l'humble Prétre est le continuateur de Francois de Sales.
Quant au premier, l'imitation du Sauveur, il suffit de renvoyer le lecteur à ce que nous avons dit plus haut (p. XL) ; on verra que c'est principalement dans la chaire de vérité que l'Evéque de Genéve apparaissait à son saint Ami comme une vive image du « Fils de Dieu conversant parmi les hommes. » Ce sont ses sermons publics qu'il considérait surtout comme « l'Evangile parlant. »
Le Fondateur des Lazaristes insiste beaucoup sur Ie second point et pose ce principe : « Il faut que la Compagnie se donne à Dieu, pour expliquer par des comparaisons familieres les veritez de l'Evangile, lors qu'on travaille dans les missions. Etudions-nous donc pour façonner nostre esprit à cette methode, imitans en cela Nostre Seigneur, lequel, comme dit le saint Evangeliste (1), sine parabolis non loquebatur ad eos (3. » Et l'extrait suivant va maintenant nous prouver comment sous ce rapport, il reléve de notre Docteur : Aux raisonnements l'on ajoutera « tant que l'on pourra, quelque bonne comparaison, comme font Nostre Seigneur dans
(1) Matt., xir, 34.
(2) La Vie du Venerable Serviteur de Dieu Vincent de Paul... par Messire Louys Abelly, Evesque de Rodez, liv. II, chap. 1.
xcil SRRMONS RECURILLIS
l'Evangile, et, apres luy, saint Chrysostome et saint François de Sales (1). »
Quant à la méthode et au plan du discours, saint Vincent de Paul a plus évidemment encore pris l'Evéque de Genéve pour modéle. Nous en trouvons la preuve dans un ouvrage intitulé : Le Missionnaire paroissial, qui n'est autre qu'un recueil de Sermons pour tous les Dimanches et fêtes de l'année (2). Ce livre a pour auteur Adrien Gambart, l'un des premiers fils de saint Vincent, celui qui, avec Portail, l'accompagna constamment au début de ses Missions. Pour composer cet ouvrage, il ne fit qu'évoquer les souvenirs qui lui restaient des prédications données alors aux habitants des campagnes, et les reproduire aussi fidèlement qu'il lui était possible. Or, dans une sorte de Dédicace ou Avis « au lecteur, » qui figure en téte du volume, il est dit que « la methode » employée « est du saint Evesque de Geneve qui l'a donné (sic) à un grand Prelat. » Et de fait, en examinant attentivement ces discours, on se convainc qu'ils sont rédigés selon les enseignements développés dans l’Epistre sur la Predication. Il est donc évident que Vincent de Paul a adopté pour lui-méme et pour ses disciples les régles oratoires tracées par Francois de Sales. Indiquons encore quelques points d'un intérét secondaire oü les deux méthodes se confondent : brièveté de l'exorde, netteté des divisions, réserve et discrétion dans les récits empruntés aux auteurs profanes, soin de ne donner que des citations courtes, bien appropriées au sujet, de rendre la diction claire, le ton de voix naturel et modéré (3).
(1) Abregé de la petite Methode de prescher.
(2) Ze Missionnaire Paroïssial ou Sommaire des Exhortations familieres sur les cinquante deux Dimanches de l'année, par M. A. Gambart, prestre. (Paris, Pierre de Bresche et Jacques de Laize de Bresche, MDCLXIX.)
(3) Il ne sera pas sans intérêt de rapprocher de la déposition de Vaugelas citée plus haut (p. xriv), cet extrait d'une lettre de saint Vincent de Paul à l'un de ses Missionnaires : « On m'a averti que vous faites de trop grands efforts en parlant au peuple, et que cela vous affaiblit beaucoup. Au nom de Dieu, Monsieur, ménagez votre santé et modérez votre parole et vos sentiments. Je vous ai dit autrefois que Notre-Seigneur bénit les discours qu'on fait en parlant d'un ton commun et familier, parce qu'il a lui-méme enseigné et préché de la sorte, et quecette maniére de parler étant naturelle, elle est aussi plus