‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 7 sur 322 · ÉTUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR XIII · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PRÉDICATEUR XIII

précepteur, ni méme les lecons du fameux P. Sirmond, son régent (1).

« Le sieur Deage m'a dit, » dépose au Procés de Béatification, André de Sauzéa, Evêque de Béthléem (2), « que parmy ses estudes de philosophie, il alloit ouyr les disputes publiques de theologie, et pour cela qu'il quittoit souvent ses repas, et qu'il rapportoit des disputes à son dict maistre, ensemble les argumens et distinctions, comme un grand theologien. Comme aussy des sermons, il redigeoit par escript les choses les plus remarquables, lesquelles le Bienheureux m'a depuis communiquées. » Un autre déposant, Noël Roget, ajoute: « Je me souviens d'avoir ouy dire au sieur Deage son precepteur, que pendant le temps qu'il faisoit ses estudes aux Universités, il frequentoit tellement les predications que c'estoit là où il croyoit d'avoir appris à prescher (3). »

A Padoue, le jeune étudiant devait entendre des hommes dont la célébrité était plus justement acquise que celle des prédicateurs de Paris. Ce n'était pas en vain que saint Philippe de Néri et ses Oratoriens travaillaient à ramener le bon goût avec la simplicité évangélique dans la chaire chrétienne, car leur méthode se propageait de proche en proche. Saint Charles Borromée, devenu Archevéque de Milan, l'avait introduite dans son diocése; de là elle se répandait dans toute la haute Italie, et florissait principalement à Padoue, la ville lettrée par excellence.

Il n'était presque pas d'Ordre religieux qui ne possédât un couvent dans cette cité, et qui ne tint à honneur d'y produire ses orateurs les plus renommés. Parmi ces nombreux monastères, saint François de Sales fréquenta assidüment celui des Conventuels, appelé 7/ Santo, où « le P. Gesualdo... avec lequel il avoit contracté une saincte amitié, tenoit la haute chaire (4). » Il ne

(1) On sait que ce célèbre Jésuite, avant d'étre à Paris le maitre de saint François de Sales, avait été à l'Université de Pont-à-Mousson le professeur de saint Pierre Fourier.

(3) Process. remiss. Parisiensis, ad art. a.

(3) Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 33.

(4) Charles-Auguste, Zfisfoire, ctc., liv. I.

manquait pas non plus d'assister chez les Théatins aux prédications que le P. Scupoli, alors de résidence à Venise, devait y venir faire fréquemment. Plus souvent encore il se rendait à l'église des Jésuites entendre le P. Possevin auquel il conserva un affectueux souvenir (1). Cet homme éminent, qui avait été attiré en 1558 à la Compagnie de Jésus par le P. Palmio, composait alors à Padoue sa Bibliotheca Selecta, mais ses travaux ne l'absorbaient pas au point qu'il ne trouvât des loisirs à consacrer à la direction des âmes. Quand la Providence lui eut adressé Francois de Sales, des lumières surnaturelles s’ajoutant à la remarquable pénétration qui le distinguait, il comprit quel avenir était réservé à ce jeune gentilhomme et lui dit un jour ces mémorables paroles : « Continuez de penser aux choses divines et d'estudier en theologie ; car la divine Providence vous reserve le soin de l'evesché de Geneve. Croyez-moy, vostre esprit n'est pas au tracas du barreau et vos yeux ne sont pas faicts à sa poussiere... N'est-ce pas une chose plus glorieuse d'annoncer la parolle de nostre bon Dieu à plusieurs milliers d'hommes dans les hautes chaires des eglises que de s'echauffer... parmy les controverses des procureurs (2)? »

Docile à ces avis, le pieux étudiant dirigeait tous ses travaux en vue du ministére sacré, et, comme il l'avoua plus tard dans l'intimité, « il n'avoit point tant d'attention à ce qu'il estudioit comme à penser s'il pourroit un jour bien servir Dieu et ayder le prochain par l'estude qu'il faisoit/3). » C'est dominé par cette préoccupation qu'il accomplit le pélerinage de Rome au printemps de 1592. Le séjour qu'il fit alors dans la ville éternelle marque d'une maniére spéciale dans le développement de ses

(1) « Des demy annee en ça, » lui écrivit notre Saint peu après sa promotion aux Ordres sacrés, « j'ay præsché icy et ailleurs parmi le diocæse la « parole de Dieu... vous portant bien souvent avec moy en imagination en « chaire; pleut a Dieu seulement que j'y portasse quelque mediocrité de vos « perfections pour le service [de] sa divine Majesté. »

(3) Charles-Auguste, Histoire, etc., liv. I.

(3) Déposition de Claude-Lodis-Nicolas de Quoex (Process. remiss. Gebenn, (I), ad art. 1). 2

ETUDE SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES PREDICATEUR xv

rares aptitudes pour la chaire. Ce n'est plus à distance qu'il voit l'application des principes de saint Philippe de Néri, il peut les entendre expliquer de sa propre bouche. La tradition veut en effet que les deux Serviteurs de Dieu se soient rencontrés et que le Fondateur de l'Oratoire ait pressenti les desseins du Seigneur sur Frangois de Sales (1).

Moins d'une année aprés, celui-ci renongait au brillant avenir que lui promettaient dans le siécle sa naissance et ses talents et se consacrait au service des autels. L'abandon qu'il fit alors fut sans réserve comme il fut sans retour; car, aprés sa promotion aux saints Ordres, il refusa la dignité de sénateur que l'on croyait n'étre pas incompatible avec l'exercice du ministére sacerdotal. Aux instances que ses amis lui firent à ce sujet, le Prévót répondit invariablement que désormais l'unique occupation de sa vie devait étre de précher aux peuples la parole de Dieu (?).

Le 24 juin 1593 se fit entendre pour la premiére fois cette voix apostolique qui, pendant prés de trente ans, annoncerait sans reláche les vérités éternelles. Le vieil Evéque de Genéve, M* Claude de Granier, fut tellement ravi qu'au sortir du sermon il s'écria (3) : « Que vous semble de mon fils? N'a-t-il pas dit merveilleusement des choses merveilleuses ? Certes, nous avons un apostre nouveau; il est puissant en parolles et en œuvres (4) et nous a esté donné de Dieu pour estaller 7a science de salut à son peuple, à la remission de leurs peche4 (5). » Des sermons qu'il précha pendant les six

(1) « A Rome, il rendit visite à plusieurs personnes qui florissaient dans les lettres et dans la piété; d'après la voix publique, il y connut aussi saint Philippe de Néri qui vivait alors en grande réputation de sainteté. L'on dit de plus que le saint vieillard, baisant au front Frangois de Sales en prévision de la sainteté qu'il devait acquérir, prédit qu'il serait un grand serviteur de Dieu et trés utile à l'Eglise. » (Vie de saint François de Sales, écrite en italien par le Chanoine Pierre-Hyacinthe Gallitia, 1720; liv. I, chap. vir.)

(2) Charles-Auguste, Histoire, etc., liv. II.

(3) Ibid., liv. I.

(4) Luces, ult., 19.

(5) Ibid., 1, 77.

mois qui devaient s'écouler jusqu'à son ordination, six nous ont été conservés; ils sont pleins d'onction, de grâce et de fraicheur, et dénotent une connaissance approfondie des Saintes Ecritures, ainsi qu'un grand esprit d'observation.

Le jour méme oü le Prévót était monté à l'autel pour la première fois (21 décembre 1593), il voulut aussi monter en chaire et « fit une tres-fervente predication sur le subject de son sacrifice (1). » A partir de cette époque commence à proprement parler la carrière apostolique de saint François de Sales; dès lors il ne devait pas plus se lasser de précher qu'on ne se lasserait de l'entendre. Dans quelque église qu’il annonçât la parole sainte, il voyait réunie au pied de la chaire une assistance nombreuse et attentive, bien propre à exciter son zèle et à inspirer son éloquence. C'était, dans la vieille église franciscaine qui servait de cathédrale au Chapitre exilé de Genève, le vénérable Evêque entouré de ses vingt-neuf chanoines, tous distingués par la naissance ou le savoir; c'était le Chapitre des Macchabées, également exilé, et celui de Notre-Dame de Liesse; c'était la petite cour et les officiers du duc de Nemours, au milieu d'une noblesse instruite et d'une bourgeoisie intelligente et sympathique.

Sans se laisser intimider par cette imposante assemblée, le nouveau Prétre s'énonce avec une vigueur et une énergie qui prouvent combien il apprécie justement l'indépendance du ministére apostolique. Dans une conversation intime avec Dieu, il puisait assez de lumiéres pour parler ensuite aux hommes de tous états et de toutes conditions avec autant de maturité qu’eùt pu le faire un vieillard consommé en expérience et en sagesse. À tous il déclare la vérité sans déguisement, à tous il montre sans hésitation l'austére sentier du devoir. Il s'élève sans effort à l’exposition des mysteres les plus sublimes, et redescend sans embarras à l'explication des éléments de la vie chrétienne. Le jeune Prédicateur profitait de

(1) Charles-Auguste, Hisloire, etc., liv. I.

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