XLVIII. PouR LA FÊTE DE SAINTE MARIE-MADELEINE
de soye les quitterent pour se revestir de la haire et du cilice ; ceux qui couvroyent leurs cheveux de poudre d’or les couvrirent de cendre. Ils jeusnoyent tous les jours jusques aux petits enfans ; et, ce qui est davantage, ils faisoyent jeusner leurs chevaux et leurs bœufs pour plus grande austerité, en penitence des fautes de leurs maistres. Mais quoy que cette expiation fust si generale, je trouve que celle de la Magdeleine l’est encores plus. Comme elle avoit offencé Dieu de tout son cœur, de toute son ame et d'une grande partie des membres de son corps, aussi les employa-t-elle à faire penitence ; elle la fit de tout son cœur, de tout son corps et de toute son ame, sans reserve quelconque, ains elle s'employa generalement et totalement és ceuvres d'icelle. C'est pourquoy elle se peut bien nommer reyne des penitens, puisqu'elle les a tous surpassés.
En second lieu elle est reyne des justes. En effect, bien qu'on ne la nomme pas vierge, si est-ce qu'à cause de la sureminente pureté qu'elle eut apres sa conversion elle doit estre appellée archivierge, parce qu'ayant esté purifiée dans la fournaise de l'amour sacré, elle fut remplie d'une excellente chasteté et douée d'une si parfaite dilection qu'apres la Mere de Dieu c'est elle qui ayma davantage Nostre Seigneur. Elle l'ayma autant que les Seraphins, ains elle fut encores plus admirable qu'eux en cet amour, parce qu'ils ont l'amour sans peine et le conservent aussi sans peine; mais cette Sainte l'acquit avec beaucoup de sueur et de soin et le conserva avec crainte et sollicitude. Dieu luy donna en recompense un amour tres fort et ardent, accompagné d'une tres grande pureté; et tout ainsy que le divin Espoux luy navroit le cœur *, *Cant., iv, 9. de mesme luy blessoit-elle le sien par des desirs, souspirs et eslans amoureux. Il faut croire qu'elle disoit souvent ces paroles de l'Espouse* : Qu'il me bayse d'un bayser *Ibid., 1, 1. de sa bouche, bayser tant desiré de la nature humaine, tant demandé par les Patriarches et Prophetes, qui n'est autre que l'Incarnation et l'union de la nature divine avec l'humaine* : c'est cette estroitte union apres laquelle * Cf. supra, p. 42. cette sainte amante souspiroit.
* I Paral., xvi, 22; Ps. crv, 15.
* Luce, vri, 39-48.
* Ibid., x, 39-42.
* Joan., xx, 14, 15.
Voyez donques comment sainte Magdeleine est reyne des justes; car qu'est-ce qui la pouvoit rendre plus juste que cette dilection, jointe avec sa grande humilité et componction qui la faisoit tousjours estre aux pieds du Sauveur? Aussi l'aymoit-il de l'amour tendre et delicat dont il ayme les justes, lequel estoit cause qu'il ne pouvoit souffrir qu'on la touchast * ou reprist de quelque chose sans prendre son parti. Regardez-la à la mayson de Simon le Pharisien qui voulant faire du maistre se print à murmurer contre elle, taxant Nostre Seigneur de ce qu'il la souffroit pres de luy. Mais il le tança en prenant la querelle de cette sienne servante, luy monstrant qu'elle le surpassoit en merite et charité*. La voyla aux pieds de son Maistre pendant que sa bonne sœur Marthe s'empressoit à fin d'apprester ce qu'il failloit pour le vivre du Seigneur. Celle-cy se plaint de Marie au Sauveur, comme la voulant desapprouver de ce qu'elle ne faisoit pas comme elle ; mais il ne le peut souffrir, ains reprend Marthe de son empressement, comme s'il luy disoit : Garde-toy bien de blasmer Magdeleine, laquelle n'a en soy aucune chose digne de reprehension ; car elle a choisi la meilleure part, et toy tu t'empresses trop. Une seule chose est necessaire, qui est celle que Marie a choisie * ; scache donques que si tu la viens desapprouver, tu encourras toy mesme le blasme. Remarquez combien il l'aymoit tendrement : il la voit pleurer au monument, il luy apparoist en forme d'un jardinier et l'interroge pourquoy elle pleure *, comme ne pouvant souffrir de se voir plus long temps chercher par cette sienne et toute pure amante.
Sainte Magdeleine se peut donc nommer à bon droit la reyne de tous les Chrestiens en la facon que nous avons monstrée. Que vous serez heureuses, mes cheres ames, si vous la suivez ; car elle donne exemple à tous, mais particulierement aux Religieuses, pour ne parler à cette heure que d'elles. Elle leur enseigne comme il faut qu'elles fassent pour entrer en Keligion, c'est à dire pour quelle fin elles y doivent entrer, qui n'est pas seulement pour aymer Dieu. Tous les Chrestiens doivent l'aymer