XLVIII. Pour LA FÊTE DE SAINTE MARIE-MADELEINE
et sont obligés de faire ce qu'ils font par le motif de l'amour, et si ce n'est avec tant de pureté, c'est du moins avec quelque amour interessé; car il faut de necessité aymer Dieu et le prochain pour estre sauvé et pour aller en Paradis, autrement l’on ira aux enfers.
Mais d’autant que les tracas du monde refroidissent et mettent en hazard la charité, l’on entre en Religion. Et pourquoy ? Peut-estre pour aymer Dieu? O non, mais pour le mieux aymer. Et pour estre sauvé? Non, mais pourestre mieux sauvé; non pour plaire à Dieu, mais pour mieux luy plaire*. Non point pour avoir des extases, des revelations, suspensions ou telles autres choses, o non certes ; tant de mouvemens, de lumieres, de sentimens sensibles, qui sont presque communement desirés de tous, ne sont pas necessaires à nostre salut ni requis pour entretenir et perfectionner nostre amour. Il y a de grans Saints et Saintes au Ciel en de tres hauts degrés de gloire qui n'ont jamais eu ni visions ni revelations ; comme au contraire il y en a plusieurs aux enfers qui ont eu de ces gousts et choses extraordinaires *. Ce n'est point, mes cheres Filles, ce qu'on doit chercher en Religion, ainsil faut, à l'exemple de cette grande Magdeleine, venir pour y estre basses, petites et tousjours aux pieds de Nostre Seigneur, comme nostre unique refuge.
Cette Sainte fut admirable en cecy, parce que dés linstant de sa conversion jusques à la mort elle ne quitta point les pieds de son bon Maistre. Je ne me souviens pas d'avoir veu en aucun lieu qu'elle soit jamais sortie de ces sacrés pieds : à sa conversion, elle entra par derriere et se jettant à ses pieds, les lava de ses larmes et les essuya de ses cheveux* ; quand elle l'alla trouver au festin qui se fit apres la resurrection du Lazare, elle portoit la boéte de parfums et onguens pretieux et se prosterna encores à ses pieds *. Il est vray qu'une fois elle prit cette confiance amoureuse d'espandre son nard et rompre sa boéte sur son auguste chef *, à fin que de là il s'espanchast sur son sacré corps et descendist par tout ; mais elle s'estoit premierement
jettée à ses pieds, et puis elle y retourna incontinent.
* Cf. Entretien VI, tom. VI hujus Edit.,
pp. 89, 90; tom.
præced.hujus Edit,
* Cf.Introd. a la Vie devote, Partie IV, c. xin; Tr. de l'Am.
de Dies,1.VII,c.vn.
* Luce, vm, 58.
* Vide supra, p.8r.
* Matt., xxvi, 7; Marc., xiv, 3.
* Joan., xix, $5.
* [bid., xx, 17.
* Cf. S. Ath., Vita
S. Ant., 8$ 16, 91; Vite Patrum, 1. V, libell. x, $8.
A la mort du Sauveur, lors qu'il fut attaché à la croix, elle demeura tousjours sous ses pieds *, et quand on le descendit elle les gaigna promptement. En sa resurrection elle se jetta tout aussi tost à ses pieds *, les luy voulant bayser comme de coustume ; en somme, elle ne les quitta jamais, ains elle y a constamment tenu son cœur et ses pensées, vivant en tres profonde humilité et bassesse.
O Dieu, quelle erreur et tromperie se trouveroit en nostre siecle si quelqu'un vouloit, apres quelques années de Religion, se tenir pour parfait et profes! Un jour un grand serviteur de Dieu demanda à un bon Religieux ce qu'il desiroit estre toute sa vie *. Il luy respondit qu'il desiroit se tenir comme un novice, aussi petit, sousmis, mortifié et sujet à de continuelles censures, reprehensions et mortifications; en un mot, qu'il ne vouloit jamais pour rien au monde, laisser les pieds de Nostre Seigneur. O qu'il estoit heureux! Et que vous serez heureuses, mes cheres Filles, si toute vostre vie vous ne quittez pour rien que ce soit ces sacrés pieds, si vous vivez en humilité et sousmission, imitant et suivant vostre reyne, et encores plus la Reyne de toutes les reynes, la sacrée Vierge, nostre chere Maistresse, à laquelle sainte Magdeleine fut si devote qu'elle ne l'abandonna jamais. Nostre Dame aussi l'aymoit grandement et plus qu'aucune des femmes qui la suivoyent. Elle l'accompagna à la mort de son Fils, à la sepulture, à son retour, en fin elle ne s'en separa point jusques à ce qu'elle s'en alla à la Sainte Baume pres de Marseille, pour parachever sa penitence. Là elle mena une vie plus divine qu'humaine, estant sept fois le jour eslevée par les Anges, sans que pour cela son coeur sortist des pieds de son Sauveur.
Ne venez donques pas en Religion pour estre consolées, ains pour vous sacrifier, pour estre les panefteres et cuisinieres de Nostre Seigneur, voire ses parfumeuses, quand il luy plaira et non quand il vous plaira. O que vous serez heureuses si vous faites des sacrifices entiers de vous mesme à la divine Majesté, si vous ne vous reservez l'usage d'aucune chose, pour petite qu'elle soit!