XLVIII. Pour LA FÊTE DE SAINTE MARIE-MADELEINE
Dieu vous demande cela. Nous voyons que les hommes estans offencés exigent qu’on leur satisfasse selon l’offence; par exemple, si on leur a desrobé un escu, ils veulent qu’on leur rende un escu; si on a apporté dommage à autruy, il requiert satisfaction à l’esgal de la perte qu'on a causée.
En l'ancienne Loy *, celuy qui donnoit un soufflet à son prochain estoit obligé d'en subir un autre; à celuy qui arrachoit une dent à son frere on luy en arrachoit aussi une. Or, bien que cette loy soit entierement abolie entre les hommes, si se prattique-t-elle encores aujourd'huy entre Nostre Seigneur et ceux qui se consacrent à luy. Il leur fait les mesmes demandes, à scavoir, qu'on luy rende, autant qu'on peut, à l'esgal de la faute commise; c'est à dire, il veut que nous fassions autant pour luy que nous avons fait pour le monde. Ce n'est point trop exiger de nous que cela, car si nous avons tant fait pour le monde, nous laissant attirer par ses vains attraits, que ne devons-nous faire pour les attraits de la grace qui sont si doux et si suaves? Certes, ce n'est pas nous faire tort que de demander cela de nous; c'est pourquoy, comme on a employé son cceur, son ame, ses affections, ses yeux, ses paroles, ses cheveux pour le monde, il les faut aussi employer et sacrifier au service de la dilection sacrée.
Il s'en trouve bien qui donnent leurs cheveux, mais ils ne donnent pas leurs yeux ; d'autres donnent encor leurs yeux, mais pour leurs paroles, nullement; d'autres donnent les trois ensemble, mais ils ne donnent pas leurs parfums. Puisque vous avez tout donné au monde, il faut tout donner à Dieu et ne vous reserver aucune chose.Qu'est ce que les cheveux? C'est ce qu'il y a de plus vil et abject au corps humain, les excremens de la nature, une superfluité et chose de nul prix; on n'en tient aucun compte, non pas mesme de ceux des roys, car on les foule aux pieds comme n'ayant nulle valeur, et neanmoins l'esprit humain constitue sa gloire en iceux. Nostre Seigneur demande donc les cheveux. Or, que nous representent-ils, sinon les pensées non seulement mauvaises, mais aussi
* Exod., xxt, 24,25; Levitic., xxiv, 20; Deut, xix, ult. ; Matt., v, 38.
*Constit.XLIV.Cf.
supra, p. 38.
inutiles, lesquelles il faut couper et retrancher ? (1) C'est ce que doivent entendre ces filles quand on les leur coupe; car pourquoy pensez-vous qu'on tonde les Religieuses ? On dit que cela est sain ; je le crois, mais cette cy n'est pas la principale cause, ains pour leur apprendre que comme elles sont retirées des objets qui leur pourroyent donner des mauvaises pensées, elles ne doivent non plus courir apres les choses vaines et mondaines qu'elles ont laissées, mais oublier tout pour s'appliquer totalement à Dieu. Il leur est facile de se divertir des cogitations coulpables, parce que n'ayans plus d'occasion presente et estans en des lieux oü elles ne voyent rien que des sujets pieux, oü elles ne lisent que des bons livres, où elles n'entendent parler que de Dieu et des choses spirituelles, elles s'en rendent plus facilement quittes.
Mais cela n'est encores rien, il faut de plus sacrifier ses yeux ; car pourquoy croyez-vous qu'on vous aye mis des voiles sur la teste, sinon à fin de vous apprendre à ne vous plus servir de vos yeux pour voir et pleurer que quand la grace vous y excitera*, et non pour les niaiseries et tendretés pour lesquelles les femmes sont sujettes aux larmes, larmes folles et vaines, certes! Je voudrois bien faire telle chose, mais je ne peux. Que faire à cela? Oh! il faut pleurer. Et pourquoy ? Hé Dieu, parce que je ne fais pas ce que je veux. L'on me contredit, l'on me corrige et mortifie ; le remede c'est qu'il faut pleurer. Grande misere que celle cy ! Vous verrez une femme tout esplorée ; on luy demande : De quoy pleurez-vous? Oh! je pleure mon mari qui est mort. Helas, quelles larmes inutiles ! comme si à cause d'icelles Nostre Seigneur estoit obligé de ressusciter vostre mari. Une autre pleure de ce qu'elle a perdu son proces. Quelle folie! comme si par ce moyen la sentence devoit estre revoquée. Une autre pleure de ce que sa mayson est bruslée ; hé, pauvres gens, pensez-vous esteindre par vos larmes le
(1) La suite de cet alinéa est inédite, ainsi que les lignes 4-10, p. 9t ; 37-39, P. 92; 1-15, P. 93; 9-39, P. 945 1-5, 31-39, P. 95 ; 1-4, p. 96, et 2-12, P- 97-