XLVIII. POUR LA FÊTE DE SAINTE MARIE-MADELEINE
feu qui a desja bruslé vostre mayson ? Toutes telles et semblables larmes sont vaines et inutiles ; il ne s'en faut donc plus servir, ains mortifier ces tendretés et mollesses. I] est vray que la nature est un peu excusable : vous verrez, par exemple, une fille qui sera bien melancolique ; et qui n'excusera cela ? Une autre sera bien joyeuse, et pour ce elle excedera quelquefois à rire ; cela est supportable. Une autre sera tendre à pleurer, ce qui est encores pardonnable, pourveu qu'on ne nourrisse ces imperfections, ains qu'on les mortifie pour faire vivre le surnaturel.
On connoist par les yeux et par les paroles quelle est l'ame et l'esprit de l'homme, les yeux servant à l'ame comme la monstre à l'horloge. C'est par les yeux et par les cheveux que le divin Espoux dit au Cantique des Cantiques* que son Espouse luy a navré le cœur; neanmoins les paroles qui sortent de la bouche expriment bien mieux encores que les yeux les mouvemens et sentimens interieurs. On s'offence quelquefois par la croyance qu'on nous regarde de travers; en quoy l'on se trompe bien souvent, car cela peut arriver parce qu'on a les yeux bouffis, n'ayant assez dormi, ou pour avoir quelque chose en teste, ce qui est cause qu'on n'a pas les yeux doux. Mais en ces accidens, la langue vient tesmoigner ce qui est du mouvement du cœur : Hé! dit-elle, vous avez fait tel jugement de mon regard; neanmoins je vous asseure que je n'ay rien moins pensé que cela. Il est vray pourtant que la langue exprime mieux le courroux et ressentiment que les yeux.
I] faut donques sacrifier ses cheveux, ses paroles et ses yeux à Dieu, ne s'en servant point pour des niaiseries, et ne pleurant point de ces larmes tendres et molles, ni moins des naturelles. Nostre vaillante reyne sainte Marie Magdeleine n'a pleuré qu'une fois de ces larmes naturelles, lesquelles estoyent tellement meslées de pieté qu'elles furent approuvées de nostre Sauveur : ce fut sur la mort du Lazare son frere. Elle avoit adverti son bon Maistre de sa maladie ; mais iceluy vint quatre jours apres cette mort, et la bonne Sainte, croyant que desja
* Ubi supra, p. 85.
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le defunct seroit pourri, pleura pour la grande affliction qu’elle sentoit de se voir separée de luy. Alors le Sauveur
* Joan., xi 32-35. en fut touché, se troubla et fremit *, compatissant ainsy a la douleur de cette sienne amie; car il ne fut pas esmeu de voir le Lazare mort, d'autant qu'il le scavoit bien, mais il laissa troubler son ame pour l'amour qu'il portoit à sainte Magdeleine.
Toutes les autres larmes de cette Sainte furent de contrition et d'amour. Elle pleura au monument pour l'absence de son bon Maistre. Pourquoy pleurez-vous ? disent les Anges. Hé, respond-elle, je ne sçay où ils
* Ibid., xx, 11-13 l'ont mis*;je pleureray et ne cesseray de pleurer jusques à ce que je l'aye rencontré. Mais vous avez trouvé des Anges. Oh! cela ne me console point, car ce ne sont pas
*Cf.Tr.de Am. de les Anges que je cherche, mais mon Maistre *. Voyez
nigi Ai vous comme elle nous apprend à ne chercher que Dieu,
Edit, Serm. XX, à ne pleurer sinon pour son absence causée par nos pechés, ou bien de quoy il est si peu conneu et glorifié du prochain. Ces larmes sont bien pures, et toutes les autres sont vaines et inutiles.
Avec ce que dessus, il faut encores offrir le parfum. Qu'est-ce que le parfum? C'est une chose excellente ; aussi,celuy qui est parfumé ressent quelque chose d’excellent. Le musc d'Espagne est de grande estime parmi le monde. Or sus, le parfum qu’il faut offrir à Nostre Seigneur c’est l’estime de nous mesme, parfum si commun qu'il n'y a personne qui s'en puisse dire exempt. En effect, l'une des grandes miseres de l'esprit humain est que chacun s'en fait accroire, et vous ne scauriez penser combien il est difficile de se rendre quitte de ce parfum. On se souvient des maysons, des extractions, on recherche si son grand pere et arriere grand pere n'est pas issu de la race d'Abraham. Grande folie que celle cy! Ensuite on se surestime par dessus les autres et l'on vient par apres à dire : Je suis d'une telle mayson et celle là d'une telle.
Il faut que j'adjouste encores cecy : je ne peux supporter cette grande mollesse de la fille du mareschal de Brissac, laquelle est morte maintenant, mais saintement.