XLVIII. Pour LA FÊTE DE SAINTE MARIE-MADELEINE
Et sainte Agnes, qui, aagée seulement de treize ans, triompha du monde et de la chair, donnant son sang pour son Espoux celeste! O que vous serez heureuses si vous imitez ces Saints et Saintes en leur mespris des creatures et d'eux mesmes ! Il faut de necessité faire une parfaite abnegation pour parvenir à la perfection, et ne penser plus au monde ni à vos parens ; je veux dire aux maysons desquelles vous estes sorties, car je n’entens pas que vous oubliiez de prier pour eux.
Et ne dites point : O Dieu, tousjours vivre icy ! et le moyen ? (Peut estre que cela ne vous viendra pas en teste pendant vostre noviciat, mais puis apres il pourroit survenir des fantosmes qui vous estonneront.) Ressouvenezvous des paroles de saint Paul * : J'ay tellement mesprisé le monde que je le tiens comme un pendu et il me tient comme un pendard ; je suis crucifié au monde et le monde m'est cructfié ; je n'ay pas de vie pour moy, ni pas un bouton pour le monde ; car si bien fe vis, je ne vis bas moy, mais c'est Jesus Christ qui vit en moy. Considerez bien les paroles de ce grand Apostre et regardez comme elles vont tousjours croissant. Il dit que le monde luy est crucifié et qu'il est crucifié au monde ; puis, en suite de cela : Je vis, mais plustost Je ne vis pas, ains c'est Jesus Christ qui vit en moy. Je vis de la mort ; or, c'est la mort de moy mesme qui fait que mon Sauveur vit en moy. Que vous serez heureuses si vous mourez de la mort de saint Paul, pour vivre de sa vie, mourant à vous mesme à ce que Jesus Christ vive en vous.
Je vais finir en vous demandant quel nom vous voulez, mes cheres Filles. Dorothée, me direz-vous. Or sus, Dorothée, qui veut dire don de Dieu, ainsy soit-il. Bonaventure, car vous avez receu aujourd'huy une bonne adventure, et si vous estes fidelle vous en recevrez encor de tres bonnes ; Bonaventure donc, ainsy soit-il. Agnes, qui signifie aigneau. Que vous serez heureuse si vous vous rendez simple et douce comme un aigneau! Or sus, Agnes, ainsy soit-il. Mais outre ces trois noms je vous en veux donner un quatriesme qui vous sera commun et duquel je
* Galat., 11, 19, 20 VI, 14.
* Vide ad calcem Bibl.; S. Hieron., De Nom. Hebr., de Exodo ; S. Isid., Etymol., 1.VII,c.x; S. Bern., homil. it super Missus est, 8 ult.
* Vide supra, p.92.
vous appelleray en finissant. C'est celuy des deux grandes reynes, vos maistresses et protectrices, à scavoir la sacrée Vierge Marie vostre Mere, et Marie Magdeleine, lesquelles sont toutes deux nommées Marie, qui signifie estoile de mer ou mer amere, dame exaltée, illustrée ou illustratrice *. Puissiez-vous, mes cheres Filles, estre toutes des Marie, c'est à dire des lumieres par vos bons exemples, et ayder les autres par vos prieres à parvenir au port de salut; des mers, pour recevoir les amples benedictions que Dieu communique à ceux qui se consacrent à son service ; ameres, avalant et devorant les difficultés qui se rencontrent en l'exercice de la vie spirituelle; des dames exaltées, pour avoir excellemment mortifié vos puissances, vos appetits, vos sens et inclinations, leur commandant d'un pouvoir absolu; illustrées par la lumiere celeste, et illustratrices par une vraye humilité et mortification.
Je conclus ce discours en vous souhaittant, mes cheres Filles, l'une des benedictions de sainte Marie Magdeleine; et si, je ne vous souhaitte point d'extases, de ravissemens, ni d'estre eslevées par les Anges comme elle fut à la Sainte Baume, ni de vous apparoistre comme elle fit à plusieurs, ni de jetter une grande abondance de larmes, ni le don tres excellent de la contemplation. Non, mes cheres Filles, ne faites point les contemplatives ni les extatiques ; mais bien vous souhaitté-je de demeurer tout le temps de vostre vie aux pieds de Nostre Seigneur, d'avoir un grand courage pour devorer toutes les difficultés qui vous empescheroyent de jouir de vostre Dieu et qui vous pourroyent tant soit peu separer de luy. Cherchez-le tousjours et ne cessez jusques à ce que vous layez trouvé ; cherchez-le pendant cette vie mortelle, non point glorifié, mais mort et crucifié. Preparez vos espaules pour porter volontiers sur icelles la croix et le Crucifié ; il sera pesant, il est vray, mais bon courage, car il vous fortifiera pour le porter.
Voyez la Magdeleine qui vous provoque par son exemple *. Elle cherche son Sauveur dans le monument et le demande au jardinier : Hé, respond-elle, Monsieur,