A UN ANCIEN CONDISCIPLE
(MINUTE INEDITE)
Remerciements pour l'attention qu'a eue ce personnage de lui dédier ses théses de théologie. — Espoir de le voir prochainement à Annecy.
(Annecy, 1593.]
Tuis equidem meritis ac virtutibus me totum jam pridem debebam, doctissime vir ; nunc autem titulo sane omni exceptione majore, ob benevolentiam scilicet qua tam amice cultissimas illas de theologia conclusiones mihi nuncupare dignatus es, me totum sane tibi vindicas. Quid enim mihi gloriosius in humanis accidere potuit quam ignotum me quidem, tibi, doctissimo et absolutissimo viro, pro amico provocari, cum in me nihil sit tale quod tuam mihi possit conciliare voluntatem ? Quamvis enim patria ac primi litterarii tirocinii mihi tecum intercesserit communio, tot me tamen ingenii et doctrina
Depuis longtemps déjà vos mérites et vos vertus, homme tres savant, auraient suffi pour m'attacher à vous sans réserve; mais aujourd'hui vous vous étes acquis sur toute ma personne un droit sans égal par la bienveillance qui vous a porté à me dédier si amicalement vos très savantes theses théologiques. En effet, que pouvait-il humainement m'arriver de plus glorieux que de m'entendre donner le titre d'ami par un personnage si docte et si accompli? Il n'est rien en moi, homme obscur, qui puisse ainsi me concilier vos bonnes gráces. Sans doute, nous sommes compatriotes et nous avons commencé ensemble nos études littéraires ; mais vous m'avez
gradibus inferiorem tibi fecisti, ut in tanta dissimilitudine mirum sit tantam amicitiam esse posse quantam tibi mecum esse vis.
Verum quando de tuo ad nos reditu tam recte sperare jubet ducalis Patrimonii principalis procurator (', consanguineus tuus, vir de republica ac de me seorsim optime meritus, expecto in dies avidius laetam illam horam qua te videre, audire ac amicissimis complexibus excipere liceat. Interea et de tanta tua in me propensione gratias agere quantas maximas me [credas] tibique scias addictissimum, vir ornatissime, et Christum habeto [propitium |.
Revu sur l'Autographe appartenant à M®e Doroz, née d'Arcine, à Besançon.
tellement dépassé, votre génie et votre savoir ont établi une si grande distance entre nous, que je m'étonne de l'intime amitié que vous voulez contracter avec moi.
Quoi qu'il en soit, le procureur principal du Patrimoine ducal (t), votre parent, qui a si bien mérité de l'Etat et de moi en particulier, nous fait justement espérer votre retour parmi nous. J'appelle donc chaque jour avec plus d'impatience cette heure de bonheur où il me sera permis de vous voir, de vous entendre, de vous serrer le plus affectueusement possible dans mes bras. En attendant, daignez agréer mes plus vifs remerciements pour la sympathie que vous me témoignez, et croyez-moi, tres digne Monsieur, votre plus dévoué serviteur. Que Notre-Seigneur Jésus-Christ vous soit
[propice].
(1) Noble Louis Bonier, dont les patentes de procureur furent entérinées par le Sénat le 15 janvier 1587. Il mourut le 9 juin 1615.
AU RÉGENT MÉNENC(!)
(MINUTE INEDITE)
Excuses pour le retard mis à répondre à deux lettres. — Immunités assurées aux docteurs en droit et en médecine et aux maîtres d'école.
(Eté de 1595.] Franciscus doctissimo Domino Menencho.
Accepi jam bis litteras tuas omnino jucundas, sed maxime quod amari me abs te serio testentur. Prioribus cur non responderim id fuit cause quod sperarem, cum Episcopo meo Reverendissimo (2), istuc coram videndi te occasionem futuram. Posterioribus vero ita breviter respondeo. Minus credendum est tam pio patri qualis est
Frangois au tres docte Monsieur Ménenc.
J'ai reçu vos deux lettres qui m'ont été très agréables, surtout par les assurances qu'elles me donnent de votre affection pour moi. La raison pour laquelle je n'ai pas répondu à la premiére est que j'espérais, avec mon Révérendissime Evéque (2), avoir une occasion prochaine de vous voir ici. Et voici ce que je réponds briévement à votre seconde lettre. Il ne faut pas trop ajouter foi aux paroles
(1) Jean Ménenc, qui se fit un nom parmi ses compatriotes comme moraliste et pédagogue, était natif de Cluses en Faucigny. Aprés avoir enseigné peudant neuf ans à Thónes, il alla perfectionner ses études à l'Université de Tournon; rentré en Savoie, il exerga successivement ses fonctions à Rumilly, une seconde fois à Thónes et enfin à Cluses. On lui doit entre autres ouvrages un curieux traité de morale intitulé : Sauvegarde pour les disciples de Jean Menenc, moderne regent à Cluses, et autres à qui plaira. L'épitre dédicatoire de ce livre, datée du 1" juillet 1600, est adressée : « A tres noble et tres vertueux Frangois de Sales, fort fameux et venerable Docteur Utriusque Juris, et Prevost de YEglise de Geneve, tres meritant. » Ménenc, dont les dispositions testamentaires remontent au 23 octobre 1595, mourut dans son pays natal vers 1610.
(2) Claude de Granier qui occupa le siège épiscopal de Genève de 1579 à 1602.
Rmus Antistes meus de filio testificanti, quod saepissime etiam prudentissimi parentes quod volunt in filiis inesse credunt id bonum. Verum qualis sum me tuum optimo modo scias esse. Quod tam amanter scribas gratias ago quantas possum maximas, ac ut etiam si et in me referre possum saltem testificationem aliquam referam.
Quod audiverim plebem illam apud quam sementem ingenii tui facis adeo rudem esse ut te non immunem ab oneribus publicis existimet, ac ego uti immunem te mea non possum authoritate qua nulla est facere, authoritate sane Imperatoris Constantini efficio. Sic enim edixit, Lege 6, Tituli 52, cujus titulus est De Professoribus et Medicis, libro decimo Codicis : « Medicos, grammaticos et doctores legum, cum uxoribus et filiis et rebus (hoc te verbum omnino liberum facit) quas in civitatibus suis possident, ab omni functione et ab omnibus muneribus vel civilibus vel publicis immunes esse, et nec in provinciis hospites recipere nec ullo fungi munere. » Hanc Imperatoris sententiam et sua Glossa, verbo Muneribus,
d'un père aussi indulgent que l’est mon Evéque lorsqu'il rend témoignage de son fils; car bien souvent les parents les plus prudents se persuadent trouver dans leurs enfants les qualités qu'ils désirent. Enfin vous savez du moins que tout ce que je suis est entierement vôtre. Je vous remercie de tout mon cœur des paroles si aimables que vous m'écrivez, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour les mériter.
Comme j'entends dire que les populations auxquelles vous consacrez vos talents sont si grossières qu'elles ne veulent pas vous affranchir des charges publiques, et n'ayant nulle autorité pour le faire par moi-méme, je le fais du moins par l'autorité de l'empereur Constantin, qui a édicté le décret suivant dans la vi* Loi du Titre LII, intitulée : De Professoribus et Medicis, Livre X du Code : « Les médecins, les maitres d'école et les docteurs en droit avec leurs femmes, leurs enfants et les biens qu'ils possèdent dans la ville (ce mot-là vous affranchit completement) sont exempts de tout impót et charge soit municipale, soit publique, de toute corvée et obligation de logement. » C'est le sens qui est par la Glose attribué au décret de l'empereur (au mot Muneribus ). La dernière Loi du méme
et Lex ultima ejusdem Tituli, si recte principium cum fine conjungatur, et Lex ultima in fine ff. De Muneribus et Honoribus*(*) in eum sensum confirmant (b), ut te imperatoria Majestas immunem omnino pronunciet.
Hec raptim, neque plura scribere per occupationes licet. Vale ergo, et ab omni onere publico et ab omni malo immunis, meque pergas amare qui scilicet tuus sum totus.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.
Titre, si l'on compare exactement le commencement avec la fin, et les derniers mots de la dernière Loi du Titre des Pandectes, De Muneribus et Honoribus, le confirment. Ainsi la Majesté impériale vous déclare absolument affranchi de tout impôt.
Ceci à la hâte; car mes occupations ne me permettent pas d'écrire davantage. Portez-vous donc bien ; demeurez exempt de toute charge publique et de tout mal, et continuez à bien aimer celui qui est tout vótre.
(a) [Le Saint a ajouté en téte de la lettre la note suivante :]
Medicis immunitatem contulit Augustus gravi morbo liberatus ab Antonio Musa. Dion, (Hist. Rom.,] lib. 53. In annot. ad Legem finalem Tit. 4, lib. so ff. — (Auguste ayant été guéri d'une maladie grave parles soins d'Antoine Musa, accorda limmunité aux médecins.)
(b) deducunt
* Pandect., l. L,etc.
ut infra, annot. (a).
18 LaTTRES DE SAINT FRANÇOIS DB SALES
AU SÉNATEUR ANTOINE FAVRE
(unrors) (2)
Réponse affectueuse aux avances du sénateur Favre. — Regret de n'avoir pu le rencontrer lors de deux voyages faits à Chambéry. — Protestations d'estime et d'attachement.
[Août 1595.] Clarissimo viro, Senatori integerrimo Antonio Fabro.
Accepi litteras tuas, vir clarissime et Senator integerrime, tuæ in me benevolentie pignus suavissimum,
Au trés illustre et tres vertueux Sénateur Antoine Favre.
J'ai reçu votre lettre, trés illustre et vertueux Sénateur, et ce gage précieux et inattendu de votre bienveillance pour moi m'a tellement
(1) Antoine Favre, qui a été proclamé par le Parlement de Paris « le plus grand magistrat du monde, » naquit à Bourg-en-Bresse le 5 octobre 1557. Les brillantes études qu'il fit à Paris, puis à l'Université de Turin, le préparérent à remplir avec éclat les premiéres charges dans la magistrature savoisienne. D'abord juge-mage de la Bresse et du Bugey (1584), sénateur au souverain Sénat de Savoie (1587), président du Conseil de Genevois (24 décembre 1596), il fut nommé en 1610 premier président du Sénat de Savoie. Il exerça quelque temps les fonctions de gouverneur civil et militaire de tout le duché en l'absence du marquis de Lans et du prince Thomas de Savoie Carignan, qui furent successivement gouverneurs en titre, et fut envoyé à Paris (1618) en qualité d'ambassadeur extraordinaire. C'est pendant les quatorze années de son séjour à Annecy que cet illustre magistrat composa la plupart de ses ouvrages, entre autres son Codex Fabrianus qui lui acquit une célébrité européenne. Antoine Favre mourut à Chambéry le 28 février 1624.
(2) Le chevalier Datta, qui le premier a publié cette lettre, en 1855, la présente à tort comme étant la reproduction d'un original conservé à la Visitation d'Annecy. Les Archives de ce Monastére ne possédent que l'Autographe d'une minute plus incompléte, de laquelle sont extraites les variantes données au bas du texte principal. Ce dernier est tiré d'une copie déclarée authentique, qui se conserve aux Archives de l'Btat à Turin.
qua animum meum tanquam insperatæ adeo commoverunt ut permixta admirationi gratulatio mihi meummet ingenium eriperet. Ea videlicet tua humanitas qua juvenem tirunculum vir gravissimus senatorii ordinis ad amicitiam provocas, [et] vetus tuæ in me pietatis promerende desiderium, parem cum gratulatione admirationem concitarunt.
(4) Si qualis in me fuit jam pridem observandi te et amandi propensio, ejus et fuisset aliqua significatio, non tam ad amandum te, ut modestissime loqueris, aliqua provocatione opus mihi fuisse cognovisses, quam concessione libere id agendi ac palam profitendi quod intimis haerebat sensibus. (5)
rempli de joie et d'admiration que mon esprit demeure impuissant à vous exprimer ces sentiments. La bonté qui vous porte, homme vénérable de l'ordre des sénateurs, à rechercher l'amitié d'un novice inexpérimenté, et mon désir déjà ancien de mériter votre affection excitent dans mon cœur un contentement égal à ma surprise.
Si j'avais pu vous témoigner l'inclination que j'éprouve depuis longtemps à vous honorer et à vous aimer, vous auriez compris que j'avais moins besoin d'étre excité à vous aimer, comme vous le dites avec tant de modestie, que d'obtenir la permission de vous exprimer ouvertement les sentiments intimes de mon âme.
(a) Si qualis jam pridem mea in te fuit observantia, ejus etiam fuisset aliqua significatio, nulla sane ad amandum te provocatione opus esse, quam observantia et amore fruendi permissione... concessione.
[Au verso de l'Autographe, le Saint a écrit une seconde legon de cette phrase. Nous la reproduisons ici :]
Si mea erga te observantiæ tam veros habuissem testes quam virtutum mearum, ut id ex tua dicam opinione, profusos audivisti laudatores, cognovisses sane me nulla ad amandum provocatione indiguisse, sed potius libere ac palam quod intimis haerebat sensibus profitendi liberali abs te concessione.
(b) (A la suite du mot concessione, on lit dans la minute autographe les deux passages suivants, qui se retrouvent sous une forme différente dans la seconde rédaction. Voir p. 20, (d), et p. 23, (g).]
Tanto enim tuæ amicitiæ, si quo fieri posset modo, promerends arctabar... captus eram desiderio, ut cum nihil amplius animus meus capere posset, omnis modestia ruptis repaculis, nisi brevi per aliquam occasionem licentiam
* Cf. Matt., vri, 16,
Universo enim orbi litterario cum ex fructu arbor optima et sis et habearis *, mihi unus perpetuo propositus es quem noctes diesque respicerem (1), et ad cujus exemplar quam maxime possem genuine animum meum efformarem, non tantum quod nullibi superiorem, paucos etiam habeas pares, sed quod provincialia, civilia aut, ut ita dicam, domestica exempla nescio quid habeant acutioris energia ac efficacia (©).
(d) Cum vero non solum speciem, sed ne quidem specimen tam expresse virtutis in me ullum post aliquot annos viderem, meæ tenuitatis mihimet satis conscius, videndi
Puisque vous étes un arbre excellent, et, par ses fruits, reconnu comme tel dans tout le monde savant, depuis longtemps je me propose votre exemple, et, jour et nuit, je táche autant que faire se peut de me conformer à ce modele (1). Je le fais non seulement parce qu'il est impossible de rencontrer ailleurs des talents supérieurs aux vótres, et difficile d'en rencontrer de semblables, mais surtout parce que les exemples que nous trouvons dans nos provinces, dans nos villes, et pour ainsi dire à notre foyer, ont plus de force, d'énergie et d'efficace.
Cependant, apres plusieurs années ne voyant pas paraitre en moi, je ne dis pas l'image, mais le moindre indice d'un tel mérite,
impetrassem, opportune, importune, ipse, qualis qualis sum tirunculus, gravissimum et senatorii ordinis virum evocassem.
At dubitandum fuerat ne non tam in senatore clarissimo integritatem ac eruditionem venerari quam in integerrimo viro senatoriam dignitatem, tutelam... — (Mais il aurait semblé que [je cherchais] moins l'occasion de protester de la vénération que m'inspirent votre vertu et votre savoir, que les avantages qui me reviendraient de la protection d'un homme aussi respectable que vous l'étes.)
(c) Non enim incerta aliqua fama, sed clarissima tui nominis celebritas, unguis leonem, vel potius, ut ex praescripto Christi loquar, arborem fructus, apud omnes te adeo commendat ut et multos habeat amatores sui simul et admiratores. — (Ce n'est pas une renommée imméritée, mais la juste célébrité qui s'attache à votre nom (l'ongle révèle le lion, ou mieux, selon le mot de Jésus-Christ, le fruit révéle l'arbre), c'est cette célébrité qui vous rend si recommandable à tous, qu'elle vous acquiert quantité d'amis et d'admirateurs.)
(d) (Pour cet alinéa, voir ci-dessus, p. 19, remarque (b), et les cinq lignes qui suivent.]
(1) Voir p. rr, note (1).
te coram et audiendi manebat consilium ; ac tuæ in me benevolentie, si quo fieri posset modo, promerendæ tanto tenebar desiderio, ut cum illud amplius animus meus capere non posset, omnis modestiæ ruptis repaculis, nisi brevi per aliquam occasionem licentiam impetrassem, opportune, importune, ipse qualis qualis sum tirunculus gravissimum senatorem in suavissimum amandi certamen evocare non dubitassem.
Quam occasionem cum (*) precipue spero, tum vero, nescio quo malo meo, factum est ut non utroque suo pede mihi constet opportunitas. Cum enim, ut in advocatorum numerum adscriberer (1), Chamberium peto, credoque admissus purpuratos omnes Patres salutare, de more gratias agere ac per hanc occasionem inter tuos locum impetrare, meaque manu nomen meum scribere, quia coguntur ad militiam nobiles (2), hora intempestiva
tout en étant convaincu de mon impuissance, je n'en ai pas moins gardé le désir de vous voir et de vous entretenir. Ce désir de me concilier votre bienveillance, s'il était possible, était si ardent que mon âme ne pouvait plus se contenir ; et si l'occasion ne s'en était présentée, en dépit de toute modestie, je n'aurais pas hésité, moi faible jeune homme, à venir à temps ou à contre-temps vous provoquer, vénérable Sénateur, à cette douce lutte d'amitié.
Alors que j'aspirais avec ardeur à saisir cette occasion, je ne sais par quel contre-temps elle m'a échappé. Lorsque je suis allé à Chambéry me faire inscrire au nombre des avocats (1), j'espérais qu'une fois admis, je pourrais saluer tous les Sénateurs, les remercier selon l'usage, et, à cette occasion, obtenir place parmi vos amis en vous laissant mon nom écrit de ma main ; mais voilà que la noblesse est appelée aux armes (3), et que je suis contraint de partir à une heure indue, sans vous avoir vu ; car j'aurais considéré comme un
(e) Qnod dum
(1) Le 34 novembre 1592.
(3) Cet appel aux armes est sans doute celui que fit, en octobre 1593, le marquis de Treffort, lieutenant-général de la Savoie, alors que le duc Charles-Emmanuel Ie", pressé par Lesdiguières, se voyait contraint de concentrer en Piémont ses troupes régulières,
23 LzrTRES DE sANT FRANÇOIS DE SALES
ipse cogor discedere insalutato te, quem obiter salutare, praesertim cui antea eram ignotus, nulla salutatione minus ducebam. Hisce vero Paschalibus festis praeteritis dum adessem tu aberas, cum, D. Coppier doctore medico ductore, tuas ædes frustra peterem.
(f) Quare cum jam per litteras ac obsignato veluti rescripto ferventem jam et suapte natura pugnacissimum hoc in genere certandi militem provocaveris, videndum est utique tibi non tam quis prior in aleam descenderit observes, quam quis posterior supersit.
Neque tamen efficias velim te priorem amasse, quod existimas aut hinc minus me tibi debere aut te magis virtutibus meis. Ego enim tuarum illustrium virtutum et amator et admirator fui priusquam vel de nomine tibi notus esse possem, nec ante amavi quam in te essent ea que connata tibi sunt eximia animi dotes, qua te non amari nullo unquam tempore permiserunt. Quod autem per summam humanitatem prior ipse scripseris, id nimi-
plus grand mal de vous saluer seulement à la hâte, surtout vous étant inconnu, que de ne pas vous saluer du tout. Aux dernieres fétes de Páques, me trouvant à Chambéry, je me présentai chez vous, conduit par le médecin Coppier ; ce fut encore inutilement, car vous étiez absent.
Maintenant que par votre lettre, comme par un cartel signé, vous avez provoqué un combattant qui par nature est trés ardent dans ces sortes de luttes, prenez garde d'avoir bientót à considérer moins lequel de nous deux est le premier descendu dans l'aréne que celui qui y demeurera le dernier.
Ne prétendez pas cependant, comme vous le faites, avoir été le premier à m'aimer, et ne croyez pas par suite que je vous doive moins ou que vous deviez davantage à mon mérite. J'ai admiré et aimé vos éclatantes qualités avant méme que mon nom vous füt connu, mais non point avant que vous ne fussiez enrichi de ces dons éminents innés en votre âme, etqui,en tout temps, ont fait qu'il a été impossible de ne vous pas aimer. Si, par une bienveillance extréme, vous avez été le premier à m'écrire, cela prouve seulement que vous avez donné
(f) [Ce qui suit, sauf le dernier alinéa, n'a pas de corrélatif dans la première rédaction.)
ANNÉB 1593 23
rum cause fuit ‘et te priorem dare, quod divinius est, et me priorem accipere, quod inferius decebat *. (8) Et ego ne potius in te senatoriam dignitatem, quam in senatore consummatissimam virtutem colere existimarer, absentem salutare minime consentaneum videbatur, cum præsertim me non ejusmodi juvenem crederem qui in ore vel aure cujusquam purpuratorum Patrum venissem, in intima videlicet juvenili umbra adhuc delitescens. Quod cum secus evenerit, et letandum mihi est me tam facile tuam benevolentiam consecutum, qua non tam superbiam (etsi non levis esset titillatio) excitat ullam quam in melius eundi animos addit.
Et simul verendum ne cum minora, forsan etiam nulla, que de me audivisti majora in recessu, persenseris, et te amasse et amorem significasse poeniteat, ac is quem inde suavissimum gusto fructum præcoci
maturitate perceptum repente etiam marcescat. Verum.
id tua moderabitur humanitas, quam ita cum summa
le premier, ce qui est plus divin, et que j'ai été le premier à recevoir, comme il sied à mon infériorité. Et pour ne pas paraitre honorer en vous la dignité sénatoriale plutót que la vertu consommée du sénateur, je n'estimais pas convenable de vous adresser mes hommages à distance, car je ne me croyais pas un jeune homme assez important pour mériter que mon nom eût été prononcé ou entendu par quelqu'un des membres de votre illustre corps. Mais puisqu'il en est autrement, je me réjouis d'avoir pu acquérir aussi facilement votre bienveillance, ce qui sera pour moi, non tant un sujet d'orgueil (bien que mon amour-propre ait droit d'en étre flatté) qu'un stimulant à mieux faire.
En méme temps, j'ai toutefois à redouter que, lorsque je me présenterai à vous, constatant l'infériorité de mon mérite qu'à distance vous vous figurez si grand, vous ne regrettiez de m'avoir témoigné tant d'affection. J'ai à craindre que, cueilli prématurément, le fruit si doux que me faisait goüter cette affection ne vienne à se flétrir. Mais cette crainte sera modérée par la connaissance que j'ai de votre grande bonté, laquelle est unie à une prudence telle qu'aucune
(g) [Voir ci-devant, p. 19, remarque (b), et la variante, p. 20, lignes 3-8.]
* Act., xx, 55.
istot., Metaph., , C. rr, ante med.
prudentia in te conjunctam esse non dubito, ut nulle bone vel male fame exaggeratio, additio, substractio, nulla etiam referentium ornamenta ac locupletationes te decipiant. Quare sive mei ad virtutem studii promovendi causa, sive tuæ in eos qui vel exiguum habent ingenii ac probitatis sementem (quorum in te sunt uberrime segetes) propensionis sedanda, non amaveris tantum (quod fide non negata referentibus necesse habebas), sed etiam scripseris, nihil formido quin deinceps amare pergas.
Ego quo minus me vel de nomine tibi notum esse divinabam ac adeo tuas expectabam litteras, eo magis tantam tuam humanitatem sum prater modum admiratus, quo factum est ut in immensum tui aspectus et collocutionis desiderium creverit. Admirationem enim cognoscendi desiderium parere philosophia in limine tutum est proverbium *.
Interim, dum id expecto, et mihi quam maxima agenda gratie quod prior scripseris, promitto (b) me in colendo te
exagération, addition, diminution, aucun artifice et habileté de langage en ceux qui vous parleront de moi, soit en bien soit en mal, ne saurait vous tromper. Je ne m'informerai donc pas si c'est pour m'exciter à la vertu que, non content de m'aimer, vous daignez encore m'écrire, ou (comme vous vous y croyez obligé par ce qu'on vous a rapporté de moi) si c'est pour satisfaire votre propre inclination envers ceux qui ont en eux-mémes quelque faible semence de cette probité et de ces talents qui fructifient si abondamment en vous. Quoi qu'il en soit, je ne craindrai plus que vous ne cessiez désormais de m'aimer.
Pour mon compte, moins j'attendais de vos lettres, ne croyant pas vous être connu méme de nom, plus j'ai admiré votre extrême bonté, et plus a grandi le désir que j'éprouvais de vous voir et de vous parler. Que l'admiration excite le désir de connaitre, c'est une maxime assurée qui s'apprend avec les rudiments de la philosophie.
En attendant le bonheur de vous voir, je vous remercie de ce que vous avez bien voulu m'écrire le premier, et je vous promets de ne
(h) prier scripseris, — sanctissime recipiens
et observando nullum unquam habiturum superiorem, ac tue in me humanitati intima responsurum voluntate (i), quamvis meæ minus terse litteræ jucundissimis et elegantissimis quas dedisti non respondeant. Quas dum capio, lego identidem ac relegendi finem facio nullum, tanta me capit voluptas ac tui observantia quantam animus meus capere potest ; adeo scilicet verum est captum esse qui ceperit *.
me laisser surpasser par qui que ce soit dans le soin de vous honorer et de correspondre à votre amitié. Je le ferai de toute l'étendue de ma volonté, bien que cette si petite lettre ne puisse répondre à l'amabilité et à l'élégance de la vótre. Toutes les fois que je la prends (je la lis et relis sans fin) je me sens pris de la volonté et de la joie de vous estimer davantage, à tel point que mon âme reste prise dans son impuissance. Ainsi est-il vrai que celui-là est pris quicroyait prendre...
(i) humanitati — probe propensissima intima responsurum observantia
AU MÉME
(MINUTE INÉDITS
Remerciements pour lui avoir procuré l'amitié de François Girard.
[Fin octobre, 1593.)
(4) Factum hoc quidem fabre est, amplissime vir, uti quos amas caeteris etiam summis quibusque viris
C'est bien l’œuvre d'un [habile] artisan, trés digne Monsieur, de parvenir, gráce à votre éloquence, à faire aimer des personnages les
(a) [Au commencement de la page sur laquelle est écrite cette minute, on lit les mots suivants, qui appartiennent au projet d'une lettre destinée à François Girard :]
Ut ad me hominem ignotum scriberes, vir clarissime, D. Fabrum..,
* [s., xiv, 3.
36 LsrTRES DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
amabiles tua facias eloquentia. (b) Qua in re parem gratiam reddere nullo possum [modo]; in amando namque, uti ne tecum quidem, quem tamen amantissimum immortali nota percipio, certare dubitaverim, sic alicujus amicitiam tibi conciliare nec meum fert ingenium nec clarissimum tuarum virtutum lumen. Non enim is sum apud aliquem cujus authoritate [hoc fieri posset]. Quamobrem tam majores ago gratias quanto minus reddere nullo possum modo. Amare namque omnes possunt; amicos sibi conciliare permulti, ut ego quidem censeo, alis vero, non nisi quorum authoritas precipua atque exundans omnino sit. Necesse (sic) est ea virtus cujus splendor non possessori suo tantum illustrando, sed caeteris etiam satis esse possit.
Quo mihi majores habendae sunt tibi gratie, qui mihi tantum fabricasti amicum quantum alioquin ne Nestorea quidem atate meis meritis consequi potuissem. Vere
plus illustres ceux que vous aimez vous-méme. Je ne puis nullement à cet égard vous rendre pareille faveur ; car, bien qu'en affection je n'hésiterais pas à lutter méme avec vous, que je reconnais par des signes indubitables étre un homme des plus aimants, toutefois la prétention de vous concilier l'amitié de qui que ce soit n'est compatible ni avec la médiocrité de mon mérite, ni avec l'éclat de vos vertus. Auprés de personne, en effet, je n'ai l'autorité suffisante ; aussi vous dois-je une reconnaissance d'autant plus grande que je puis moins vous offrir de retour. Tout le monde peut aimer ; beaucoup à mon avis peuvent se faire aimer ; mais susciter aux autres des amis est au pouvoir de ceux-là seulement qui jouissent d'une autorité transcendante et reconnue. Il faut pour cela posséder une vertu dont la splendeur non seulement illustre celui qui en est doué, mais encore rejaillisse sur tous les autres.
C'est pourquoi je vous rends des actions de gráces d'autant plus vives pour m'avoir procuré un ami tel que, dussé-je vivre toute la vie d'un Nestor, je n'eusse pu l'acquérir par mes propres mérites. Du reste, eussé-je l'autorité suffisante pour cela, n'espérez pas que je vous
(b) eloquentia. — l' In amando namque, quamvis justa tecum lancecontendo, amare namque etiam ego possum...)
nullam unquam tibi parem me gratiam daturum sperandum est, propterea vel maxime quod, ut ea pollerem authoritate, qui te non colat, non amet, non suspiciat, si quis aliquem invenire velim doctum aut probum virum hemispherii hujus nostri limites deinceps egrediatur necesse est; neque alioqui, si is non esses, Franciscum Girardum (1), quantum tua docet epistola, accurre foret... Et rursum ut (c) argumenti perspicuitate ac lumine res confici verius quam proferentis opera diceretur. Quapropter, ut quod jam proximum est faciam, quoniam nullus qui te non summopere suspiciat, nullus Franciscus Girardus alius superest, quicquid hujus rei fuerit id tibi totum ac integrum me debere profitear. Ecquid enim in me sit juris uti virum longe gravissimum, annorum jam non exiguo cumulo venerandum, disciplinarum ac virtutum omnium ornamentis cumulatissimum, Franciscum Girardum, pro amico (ut ejus retineam verba) provocassem nihil omnino video. (4) In te tantum ille est
rende jamais pareil service ; car, à moins de sortir de notre hémisphére, il serait impossible de trouver un homme de science et de probité qui ne vous vénére, ne vous aime, et ne se propose vos exemples pour modéle. Et si vous n'aviez pas toutes les qualités qu'on vous attribue, c'est précisément à Frangois Girard (1), d'aprés ce que vous me dites de lui dans votre lettre, que je devrais aller pour les rencontrer... Vous voyez donc que ma preuve ressort plus évidemment par sa propre force que par l'habileté de celui qui l'expose.
Pour en venir à une conclusion déjà manifeste, comme il n'est plus personne qui ne vous honore grandement, comme il ne reste plus d'autre Frangois Girard, je déclare que, dans cette affaire, je vous dois absolument tout. Je ne vois rien en moi qui puisse provoquer (pour me servir de la propre expression de Frangois Girard) l'amitié de ce personnage si grave, déjà vénérable par l’âge, et si magnifiquement
(c) sf — inveniretur
(d) video. — [ Video quidem in te mellitissimos mores, eloquentiam singularem ac apud bonos omnes virtutis comitem perpetuam authoritatem, quse demissima quseque possit altissime collocare ac exigua dicendo maxima facere ; sed me jam alio trahit ingenium. J
(1) Voir la note jointe à la Lettre XXXI°.
amor erga me tuus singularis qui satis sit uti omnes me diligant, quem tam fortunatum (e) eo vident nomine; adeo nimirum vel errantes summos viros facile quilibet sequitur. (f)
Quare consentaneum uti eum socium appelles qui sua voluntate quidem sed tuo solo me diligat amore, quem tui non sui cognoverit opinione. (8) Ego sane rem ratam haberi [censeo].(1) . .
Revu sur l'Autographe appartenant à M®* Doroz, née d'Arcine, à Besançon.
orné de toutes les sciences et de toutes les vertus. C'est en vous, c'est dans l'affection singuliere que vous me témoignez qu'il faut chercher la cause de mon bonheur. Tous m'aiment pour cela seulement qu'ils me voient honoré de votre estime, tant il est vrai qu'on suit facilement les grands hommes, méme quand ils se trompent.
Il convient donc que vous appeliez compagnon celui qui veut bien m'aimer, il est vrai, mais seulement par amour pour vous, puisqu'il ne me connait pas personnellement, mais seulement d'apres l'opi-
nion que vous avez congue de moi. Certes, pour moi l'affaire est terminée. (1) . .
(e) beatum
(f) sequitur. — TAgnosco igitur pressissime tuum illud esse singulare beneficentiam uti me Franciscus Girardus minime antea cognitum diligat. J (g) quem — tuis non suis cognoverit oculis. [Qua in re mirum est quam bene meus tuum sequatur genius. Vellem enim semper, vir amplissime, quos
amo amarent omnes; plurimumque cuperem id meo fieri ministerio quo mihi magis...)
(1) I1 peut se faire que les piéces X et XI ne soient que les ébauches d'une méme lettre ; néanmoins, elles offrent assez de divergences de style et de pensées pour qu'on n'ose pas l'affirmer absolument.
AU MÉME
(MINUTE
Exposition des mémes pensées.
(Fin octobre, 1593.]
Amplissimo Senatori Antonio Fabro, Franciscus de Sales, Ecclesie Gebennensis Præpositus, salutem dicit.
Si tuis virtutibus jam pridem, aut tuæ erga me humanitati me totum non deberem, deberem nunc profecto titulo omni exceptione majore, ob benevolentiam Francisci Girardi, cujus tu mihi author extitisti, tua scilicet, uti litteris ad me suis mandavit, eloquentia et apud eum auctoritate. Quid enim tali amico optabilius in humanis esse potest ? Donum istud est ipsa raritate illustre, ac quod nullo possit æstimari pretio longe pretiosissimum, mihique eo suavius possidendum, quo certius agnosco nihil unquam tale meis meritis accedere potuisse.
Neque vero propterea in te quicquam imprudentiæ
Au trés illustre Sénateur Antoine Favre, Frangois de Sales, Prévót de l'Eglise de Genéve, présente ses salutations.
Si vos vertus et votre bienveillance pour moi ne vous assuraient depuis longtemps des droits à mon dévouement, il vous serait acquis aujourd'hui à juste titre en retour des agréables relations que vous m'avez procurées avec François Girard ; car, d’après sa lettre, c'est à l'influence et à l'autorité que vous avez sur lui que j'en suis redevable. Que pouvait-il, en effet, m'arriver de plus heureux, humainement parlant? La rareté de ce don suffirait seule à le rendre glorieux, tellement précieux qu'il ne saurait étre estimé à sa juste valeur, et d'autant plus flatteur pour moi que j'étais loin de le mériter.
Ne craignez pas toutefois d'étre taxé d'imprudence pour avoir
* Plutarch., Apophthegm. Regum, etc., Alex. Mag.
* S. Aug., de Trin.