AVANT-PROPOS XXI
davantage. Après ces riches filons, ne resterait-il pas des mines plus riches encore à exploiter ? C'est la question que les Sœurs d'Annecy se posaient à elles-mêmes, et qu'elles adressérent aux différentes Communautés de leur Institut. Presque toutes y répondirent en provoquant dans leur région des perquisitions ordinairement couronnées de succés inespérés. Des recherches aux Archives romaines mirent en lumiére une vingtaine de piéces inédites insérées dans un des volumes du Procès de Canonisation, que personne n'avait jusque-là songé à consulter. Bien plus, Son Eminence le Cardinal Parocchi, avant de résigner la charge de Vicaire de notre Saint-Père Léon XIII, a daigné, avec l'assentiment de Sa Sainteté, adresser un appel à tous les Evéques d'Italie (1), appel qui amena la découverte de plusieurs Autographes inédits. D'autres admirateurs de notre grand Saint, des amis dévoués de la Visitation ont contribué avec un zéle et un désintéressement au-dessus de tout éloge à augmenter notre collection. Nous devons un témoignage de spéciale gratitude à bon nombre d'ecclésiastiques et de religieux, notamment à plusieurs Péres de la Compagnie de Jésus et à la Congrégation des Missionnaires de saint Francois de Sales d'Annecy.
Gráce à ce concours si bienveillant, prés de 400 lettres inédites ont été réunies; en ajoutant à ce nombre celles qui sont extraites des divers livres et Revues mentionnés ci-dessus, c'est une augmentation de plus de 500 lettres que notre Edition compte sur celle de Migne, la plus compléte qui ait paru jusqu'ici; et l'on peut espérer encore de nouvelles découvertes.
Si la quantité des piéces constitue le premier mérite d'une collection épistolaire, la manière de les utiliser peut, sinon ajouter à leur valeur intrinsèque, du moins en augmenter singuliérement le relief ; c'est pourquoi, les éditeurs de la présente publication se sont efforcés de ne pas rester au-dessous des exigences de la critique contemporaine. Et d'abord, afin d'assurer l'intégrité des
(1) La Lettre circulaire de Son Eminence est donnée ci-après, p. xxx:
textes, ils ont voulu remonter aux sources toutes les fois qu'il a été possible de le faire. Cette précaution est d'autant plus indispensable pour arriver à une parfaite exactitude, qu'il y a plus à se défier de l'édition de 1626, base de toutes les autres. C'est seulement en ayant sous les yeux les originaux ou des copies authentiques, qu'il est possible de reconstituer intégralement les lettres dont on a détaché tant d'extraits pour les agglomérer de la façon que nous avons décrite. Faute de ce soin, nos devanciers, aprés avoir donné les piéces de l'édition princeps, ont imprimé ensuite in extenso, en les présentant comme inédites, les lettres qui avaient servi à composer la premiére collection.
L'ordre chronologique s'imposait de lui-méme dans le classement des piéces, et il était d'autant plus facile à suivre que la plupart sont datées. Quant aux autres, elles contiennent ordinairement des détails, des allusions qui permettent de fixer presque à coup sür l'époque à laquelle elles remontent ; souvent aussi le caractére de l'écriture, qui varie d'une maniére assez sensible avec les années, autorise tout au moins des conjectures bien fondées. Les lettres pour lesquelles tout moyen d'information fait absolument défaut sont reléguées à la fin dela publication. Un travail non moins consciencieux préside à la restitution des adresses pour les lettres dont les Autographes n'en portent aucune, et pour celles qui sont empruntées aux anciennes éditions. C'est sur des preuves certaines, mais qu'il serait fastidieux d'exposer chaque fois, que nous avons basé l'attribution de ces adresses; et, quand la certitude manque, on préfére s'abstenir de toute désignation plutót que de hasarder quelque affirmation contestable.
Restituer dates et adresses aux piéces d'une collection épistolaire, c'est faire revivre l'auteur ; à ce prix seulement sa correspondance devient ce que nous avons dit plus haut, une sorte d'autobiographie dans laquelle il se peint lui-méme. Mais à cette vie il faut un terrain sur lequel elle puisse évoluer. Scéne, milieu sont créés par les notes biographiques et historiques qui groupent autour de l'écrivain tous les personnages auxquels il eut affaire.
AvANT-ProPos XXIII
L'absence de ces données condamne le lecteur à errer dans un monde tellement impersonnel qu'il ne peut s'y intéresser ; en effet, lire les lettres de notre Saint dans la plupart des anciennes éditions, c'est se heurter à des tombes sans épitaphes. Notre prétention est de ressusciter ces morts, de transformer ce cimetiére en une promenade publique où l'on ne rencontre que des visages connus. Pour atteindre ce but, quel surcroit de travail il faut s'imposer et à quelles erreurs ne s'expose-t-on pas, surtout lorsqu'on se trouve, et c'est le cas présent, en face de plusieurs milliers de noms à identifier! Telles sont les objections trés judicieuses qui nous ont été adressées. La majorité des lecteurs nous saura gré de passer outre. On allégue un surcroit de travail. C'est plus que cela (l'expérience faite au cours de ce premier volume nous permet de parler en connaissance de cause): annoter le texte dans la mesure oü nous l'avons entrepris, c'est quadrupler sa peine. Mais le résultat est proportionné à l'effort. On ajoute, et ceci est plus grave: Que d'erreurs possibles! Ce serait témérité d'en disconvenir. Toutefois, il est des hardiesses que Dieu bénit, et du reste nous ne hasardons pas beaucoup, car les moyens d'information abondent ; telle est la sympathie qu'éveille le nom de saint François de Sales qu'il suffit de l'évoquer pour obtenir un concours bienveillant. Nous l'avons toujours trouvé, ce concours pour tout ce qui concerne notre pays, auprés du savant et regretté comte Amédée de Foras, qui se survit à luiméme dans son monumental ouvrage : Armorial et Nobiliaire de Savoie, malheureusement inachevé. Le comte de Mareschal de Luciane, continuateur de cette publication, ne fait pas à nos fréquents recours un accueil moins engageant (2). Monseigneur notre Evéque a daigné mettre à notre disposition les Registres de l'Evéché, contemporains de notre Saint. C'est une mine d'informations encore peu exploitée, oü nous avons trouvé des documents utiles pour reconstituer la physionomie des membres les plus marquants du clergé à cette époque. Nombre
(1) M.le docteur Favre, de Faverges, vient de nous communiquer les précieux manuscrits Besson dont il est possesseur.
d'érudits, dont il serait trop long de refaire ici la liste, veulent bien nous permettre de puiser dans les trésors de leurs connaissances süres et étendues.
Les archives des anciennes familles en Savoie et ailleurs nous sont aussi trés obligeamment ouvertes, sans parler des Archives et des Bibliothéques publiques, oü des perquisitions soigneuses ont été faites et se continuent par nos correspondants. Les Archives Vaticanes, celles des diverses Congrégations romaines ; à Turin, celles de l'Etat et de la Chambre des Comptes; à Paris, les Archives et la Bibliothéque Nationale ; celles de l'ancien Sénat de Savoie, à Chambéry, sont largement mises à contribution. Pour ce qui concerne l'établissement et le gouvernement de l'Ordre de la Visitation,sujet qui occupe une place considérable dans la correspondance du Fondateur, le Monastére d'Annecy posséde des manuscrits d'une autorité incontestable, qui permettront de redresser bien des erreurs commises par nos devanciers. Il n'est pas moins riche relativement à l'histoire locale, gráce à la générosité de feu M. Jules Vuÿ. Ce savant archéologue a remis aux Archives de cette Communauté la précieuse collection de documents, qui avait été la passion de sa vie. Ces documents sont fréquemment utilisés par les éditeurs.
Moyennant toutes ces ressources, ils sont en mesure de consacrer une note biographique non seulement à chacun des correspondants de notre Saint, mais encore à la plupart des personnes simplement nommées, la première fois qu'il est question d'elles. Néanmoins, si ces personnes doivent ensuite compter parmi les correspondants, la note qui les concerne est renvoyée à la premiére lettre qui leur est adressée.
Il nous a semblé trop encombrant d'indiquer chaque fois sur place nos sources d'information. Cette indication est donnée dans le cas seulement où nous avons puisé à des sources peu connues ou inaccessibles au public. Une Table générale de tous les auteurs qui nous ont fourni des éléments de notes historiques paraitra à la fin du dernier volume de la Correspondance.
ANANT-PROPOS XXV
Aprés avoir exposé les soins pris pour assurer l'exactitude du texte, la marche suivie pour le classement et l'annotation des lettres, il reste à édifier le lecteur sur quelques autres détails de notre méthode.
Parmi les lettres du Saint se trouve un petit groupe de piéces spéciales qui ne peuvent étre logiquement éparpillées dans la correspondance : ce sont des brouillons écrits pour diverses personnes, notamment pour M" de Granier. Ces pièces seront renvoyées à la fin du volume auquel elles appartiennent par ordre de rédactión.
Il est un certain nombre de lettres dont une double et méme une triple leçon manuscrite nous a été conservée (1). Les divergences qui existent entre les minutes et le texte définitif sont ordinairement signalées au-dessous de ce dernier. Quelquefois cependant, pour éviter un encombrement au bas des pages, où se rencontraient déjà notes et traduction, la minute est donnée in extenso à la suite du texte définitif, mais sans numéro d'ordre distinct, puisque dans ce cas les deux piéces ne forment qu'un seul tout.
Quelques lettres, dont les Autographes n'ont pu étre recouvrés, sont insérées à la fois dans les deux Procès de Canonisation de notre Saint. Le texte du premier Procés, généralement le plus exact, est alors préféré, et mentionné seul dans l'indication de provenance. C'est seulement quand ce premier texte est complété et méme, ce qui est rare, rectifié par l'autre, que nous les signalons tous deux.
Les lettres latines et italiennes, qui composent en majeure partie ce volume, ont été traduites avec soin, travail qui n'a pas été sans offrir quelque difficulté. Dans les premiéres, la clarté ne va pas toujours de pair avec l'élégance du style, et les jeux de mots, les allusions
(1) Faute de se rendre compte de l'identité de ces pièces, les précédents éditeurs les ont pour l'ordinaire répétées, avec dates et numéros d'ordre différents. Telle est, par exemple, notre Lettre LXIII, dont le texte définitif est conservé à Turin, une autre leçon à Annecy et une troisième à Rennes. Cette dernière leçon est inséree dans la Vie du Saint, par Charles-Auguste. Hérissant donne la minute conservée à Annecy, avec addition entre crochets des variantes de la lecon de Rennes. Datta publie l'original de Turin, daté du
29 décembre 1595. Migne et Vivés le donnent à cette date, et de plus, reproduisent tous deux la leçon Hérissant à la date de septembre 1596,
recherchées contribuent parfois à envelopper d'un certain nuage la pensée de l'Auteur.
Plus simples et plus claires sont les lettres italiennes ; elles traitent pour la plupart d'affaires si sérieuses, qu'en les écrivant le Saint n'a garde de se préoccuper du style, et ne se donne méme pas toujours le temps de songer aux régles de la grammaire. Personne ne lui en fera de reproches, tant il met de bonne gráce à confesser que ses lettres sont écrites dans un « italien francisé, ou un fran- « cais italianisé. » Les phrases sont souvent enchevétrées et l'orthographe assez irréguliére, quelquefois bizarre. Elle sera maintenue néanmoins, sauf le cas de faute évidente (1) et avec les légéres modifications que voici : Les accents graves seront suppléés dans le texte, partout oü ils sont nécessaires, et réguliérement substitués aux accents aigus placés de loin en loin par l'Auteur. Ces derniers sont conservés dans les variantes, où méme on a dù en ajouter quelquefois, quand l'absence d'accent change la signification des mots. Les apostrophes toujours omises dans les originaux pour l'article contracté de représentant der, ont dû être suppléées afin de prévenir des équivoques. On a cru nécessaire aussi de substituer la lettre v à l'& fréquemment employé par le Saint dans le substantif vescovo et l'adverbe dove. Pour plus de clarté, la plupart des abréviations ont été interprétées ; on lesa conservées néanmoins dans les adresses, les variantes, et la formule si souvent répétée: V. S. Jllma et Rma.
L'orthographe des originaux a été scrupuleusement reproduite dans le texte francais. C'est bien cette orthographe essentiellement progressive dont il est parlé dans notre Introduction générale (3). Nulle part, mieux que dans la correspondance, on en peut suivre les évolutions, ce qui, pour les linguistes, ajoutera un intérét spécial à cette partie des CEuvres de notre Saint Docteur. Dans les lettres écrites par secrétaires, l'orthographe de ces derniers a été maintenue.
(1) C'est ainsi que l'adverbe non est souvent représenté par mo, forme que le Saint avait retenue de son séjour à Padoue et qui se retrouve encore dans le dialecte vénitien.
(2) Tome I*' de cette Edition, p. xcv.