Le TVatte politique est resté inacheTé
%, Voyez Traité théologico-poliUqw, cbap. zu. — Comp. Traité polUiqvêt chap. III, art. 1 0.
celle d'autrui. Personne ne peut faire ainsi Tabandon de ses droits naturels et de la faculté qui est en lui de raisonner librement et de juger librement des choses ; personne n'y peut être contraint. Voilà donc pourquoi on considère comme violent un gouvernement qui étend son autorité jusque sur les esprits ; voilà pourquoi le souverain semble commettre une injustice envers les sujets et usurper leurs droits, lorsqu'il prétend prescrire à chacun ce qu'il doit accepter comme vrai et rejeter comme faux, et les croyances qu'il doit avoir pour satisfaire au culte de Dieu. C'est que toutes ces choses sont le droit propre de chacun, droit qu'aucun citoyen, le voulût-il, ne saurait aliéner \.. »
Ceux qui veulent soumettre à l'État les croyances religieuses confondent deux sphères très-distinctes, celle des actes et celle des opinions. Les actes tombent sous la prise des lois ; mais les opinions sont en dehors de leur empire,' à moins , bien entendu , qu'elles ne soient expressément séditieuses et ne provoquent la ruine de l'État. « Par exemple, quelqu'un pense-t-il que le pouvoir du Souverain n'est pas fondé en droit , ou que personne n'est obligé de tenir ses promesses, ou que chacun doit vivre selon sa seule volonté , et autres choses semblables qui sont en contradiction flagrante avec le pacte social, celui-là est un citoyen séditieux , non pas tant à cause de son jugement et de son opinion qu'à cause de l'acte enveloppé dans de pareils jugements. Par là , en effet, par cette manière de voir , ne rompt-il pas la foi donnée , expressément ou tacitement, au souverain pouvoir? Mais quant aux autres opinions qui n'enveloppent
i • Traité théoîogico-polUiqi.e, cbap, u.
pas quelque acte en elles-mêmes, qui ne poussent pas à la rupture du pacte social, à la vengeance, à la colère, elles sont parfaitement innocentes \.. »
Et en effet, quelle est la fin dernière de TÉtat? « Ce n'est pas de dominer les hommes, de les contenir par la crainte, de les soumettre à la volonté d* autrui, mais tout au contraire de permettre à chacun, autant que possible, de vivre en sécurité, c'est-à-dire de conserver le droit naturel qu'il a de vivre sans dommage ni pour lui, ni pour autrui. Non, dis-je, l'État n'a pas pour fin de transformer les hommes d'êtres raisonnables en animaux ou en automates, mais bien de faire en sorte que les citoyens développent en sécurité leur corps et leur esprit, fassent librement usage de leur raison , ne rivalisent point entre eux de haine, de fureur et de ruse, et ne se considèrent point d'un œil jaloux et injuste. La fin de l'État, c'est donc véritablement la liberté. »
On dit que la liberté a des inconvénients ; mais la compression des consciences n'en a-t-elle point ?
« Quoi de plus funeste pour un État , s'écrie Spinoza» que d'envoyer en exil comme des méchants, d'honnêtes citoyens, parce qu'ils n'ont pas les opinions de la foule et qu'ils ignorent l'art de feindre ? quoi de plus fatal que de traiter en ennemis et d'envoyer à la mort des hommes qui n'ont commis d'autre crime que celui de penser avec indépendance? Voilà donc Féchafaud, épouvante des méchants, qui devient le glorieux théâU'e où la tolérance et la vertu brillent dans tout leur éclat et couvrent publiquement d'opprobre la majesté souveraine I Le citoyen qui se sait honnête homme ne redoute point la
I. 2Vatlf ihéologico-polUiqw, chap. b.— Gomp. Traité poUUqv$, ch. m.
mort comme le scélérat et ne cherche point à échapper au supplice. C'est que son cœur n'est point torturé par le remords d'avoir commis une action honteuse : le supplice lui paraît honorable et il se fait gloire de mourir pour la bonne cause et pour la liberté. Quel exemple et quel bien peut donc produire une telle mort dont les motifs ignorés par les gens oisifs et sans énergie sont détestés par les séditieux et chéris des gens de bien ? A cScrtXp sûr, on ne saurait apprendre à ce spectacle qu'une seule chose, à imiter ces nobles martyrs '... »
Ici Spinoza, si abstrait d'ordinaire et pour ainsi dire si lÉapersonnel, ne peut s'empêcher de laire un retour Sttï^lui-même et de remercier son pays de lui avoir procuré une liberté d'opinion alors inconnue au reste de lïuh)pe :
« Faut-il prouver que cette liberté de penser ne donne iteu à aucun inconvénient que l'autorité dusouverain pouvoir ne puisse facilement éviter et qu'elle suffit à retenir àe& hommes ouvertement divisés de sentiments dans un Wispect réciproque de leurs droits? Les exemples abondât et il ne faut pas les chercher bien loin : citons la ▼Ble d'Amsterdam dont l'accroissement considérable, <fcjiBt d*admiration pour les autres nations, n'est que le frttît de cette liberté. Au sein de cette florissante repu- Wique, de cette ville éminente, tous les hommes de toute ûation et de toute secte vivent entre eux dans la concorde la plus parfaite, et pour confier ou non leur bien à quelque citoyen, ils ne s'informent que d'une chose : est-il riche ou pauvre, fourbe ou de bonne foi? Quant aux différentes religions et aux dififérentes sectes, que leur
^* Traité théologico-polUique, chap. xx«
importe? Ces choses ne sont point prises en considération par le juge pour Tacquittement ou la condamnation de Taccusé, et il n*est point de secte si odieuse dont les adeptes (pourvu qu'ils ne blessent le droit de personne, qu'ils rendent à chacun ce qui lui est dû, et vivent selon les lois de Thonnêteté) ne trouvent publiquement aide et protection devant les magistrats... »
« ...C'est pourquoi je dis qu'il n'y a rien de plus sûr pour l'État que de renfermer la religion et la piété tout entière dans l'exercice de la charité et de la justice, de restreindre l'autorité du souverain, tant pour les choses sacrées que pour les profanes, aux actes seuls, et de permettre du reste à chacun de penser librement et d'exprimer librement sa pensée. »
Spinoza conclut en ces termes : « Après avoir achevé l'exposition de la doctrine que j'avais résolu d'établir, il ne me reste plus qu'à déclarer que je n'ai rien écrit que je ne soumette de grand coeur à l'examen des souverains de ma patrie. S'ils jugent que quelqu'une de mes paroles soit contraire aux lois et au bien public, je la désavoue. Je sais que je suis homme et que j'ai pu me tromper; mais j'ose dire que j'ai fait tous mes efforts pour ne me tromper point et pour conformer avant tout mes écrits aux lois de ma patrie, à la piété et aux bonnes mœurs. »