SECONDE PARTIE. -^CRITIQUE
ORIGINES DU SYSTÈME DE SPINOZA — SES RAPPORTS AVEC LA PHILOSOPHIE DE DESGARTES.
Avant de discuter en lui-même le système de Spinoza, il est nécessaire de le rapporter à ses origines. Spinoza, en effet, si original qu*il puisse être, ne s'est pas fait tout seul. C'est la lecture des écrits de Descartes qui a éveillé son génie naissant'. Descartes est le seul philosophe qu'il cite avec déférence et respect. Ne le citerait-il pas, ne lui emprunterait-il pas les formes de son langage, on voit qu'il est plein de ses pensées et nourri du plus pur de sa substance. En un mot, Spinoza est un enfant de Descartes, quoique enfant rebelle et que son père n'eût pas reconnu.
On a essayé plusieurs fois d'assigner à Spinoza une tout autre origine, une origine secrète et mystérieuse. Spinoza est né juif; il a été élevé parles rabbins ; il était
1 . Voyez la Vie de Spinoza, par Colerus, dans notre tome II, pag. 4.
versé dans la littérature hébraïque. En plusieurs endroits de ses écrits, il is'iDcIine Aevànt i*afitti({ue sagesse des Hébreux et invoque certaines traditions qu'il regrette de voir altérées *. Ces indices et quelques analogies plus ou moins certaines et profondes ont sufB à Wachter ' pour faire de Spinoza un kabbaliste, un disciple du Zohar déguisé sous le manteau à'vïi cartésien.
Nous ne discuterions pas une conjecture à ce point arbitraire et hasardée, si Leibnitz, en Tacceptant pour vraie à quelques égards, ne lui avait donné de Tautorité. Dans un ouvrage récemment publié de ce grand critique, où, à l'occasion de la conjecture de Wachter, il analyse et discute à fond le système de Spinoza ", nous le voyons rapprocher avec curiosité des doctrines de la Kabbale plusieurs passages de V Éthique.
En voici un très-remarquable en effet. Dans le scholie de la Proposition 7 de Y Éthique, partie 2, Spinoza, après avoir soutenu que le monde matériel et le monde spirituel s'unissent et s'identifient dans la substance divine, s'exprime ainsi : « Et c'est ce qui semble avoir été aperçu, cortinie à travers un nuage, par quelques Hébreux qtii soutiennent que Dieu, l'intelligence de Dieu et les choses qu'elle conçoit, ne font qu'un. »
Ces Hébreu^ ne sont-ils |)as des kàbbalistes? On ne
I . Voyez Lettres de Spinoaa, page 366 de notre tome III. i Je dis svec Panlt Nous sommes tn IKhi'M Wott» ràrus inoûvons en Dien, et je le dis peut-être aussi avec tous les anciens philosophes, bien que je Tentende d^ime autre iaçoo. J'ose même assurer que ç*a été le sentiment de tous les anciens Hébreux, amsi qu'on peut le eoBJeetURT de eertatett tHt(liti»M,'si <MOgUïéea ^u*«llet *«}tnt en^iolUe manières. >
t. Georges Mnachter, ffiéologièb «t phildMplie ée la ftn Au trt^ sfètle, WH tear du litre : Le Sjpinozisme dans le Judafame, Ansterdam, 1499, ia-lti allemand, et de VElucidarius CcibaUsticus, ttome, 1705, in-9*.
3. Ànimadversiones ou Réfutation inédite de Spinoza par Leibnitz, publiée par M. Foucherde Careil, 1854, in-8*.
peut guère en douter après avoir lu ce passage d'un livre kabbalistique de première importanee, le PardeÈ Bimonim (le Jardin des grmades]^ de Moïse Gorduero^ : « La science du Créateur n'est pas comme celle des créatures; car chez celles^i la science est distincte du sujet de la science et porte sur des objets qui à leur tour se distinguent du siqet. C'est cela qu'on désigne par ces trois termes : la pensée, ce qui pense et ce qui est pensé. Au contraire, le Créateur est lui-même, tout à la fois, la connaissance, ce qui connatt et ce qui est connu. En efiet, ea manière de connattre ne consiste pas à appliquer sa pensée à des choses qui sont hors de lui; c'est en se connaissant et en ve sachant lui-même qu'il connatt et aferçoît tout ce qui est. Rien u-existe qui ne soit uni à lai et qu'il ne trouve dans sa propre substance. H est le type de tout ôtre^ et toutes choses existent en lui sous leur foi>me la plus pure et la plus accomplie, ée telle sorte que la perfection de)» créatures est dans cette exis^ tenee métne par laquelle ellee se trouvent unies à la source de leur ôtre ; et à mesure qu'elles s'en éloignent, eHes déchoient de cet état si paraît et si sublime. »
Ce irait frappant de ressemblanoeenéreies^théories du Zôkesr et celles de Vi^/At^ê n'est peut-être pas le seul. Leibnits en signale un autre, qui serait de )a.dcfmièi*e cooséquence, si on pouvait l'établir solidenient. Les kabbalistes admettent entre le principe divin, d'une part, conçu dans son abstraction la plus haute et la plus inacoessible, et le monde des ci'éatures, de Fautive, une sétfie d'entités intermédiaires qu'ils appellent les dix Sé^
1. Cité par H. Adolphe Franek dans son tavant oayragê : la Kabbale oo la
philosophie religieuse des Hébreux^ Préface, pages 27, 28.
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phiroth. Ces Sépbiroth sont une première manifestation de rétre divin, du mystérieux En-Soph, et lui servent pour ainsi dire de transition pour enfanter le monde visible. Prise à part, chacune a son essence, son nom, symbolique ou abstrait, son rang dans la hiérarchie divine. C'est la Couronne , c'est la Sagesse , c'est Tlntelligence, etc. Si maintenant vous les concevez réunies, elles forment ce que les kabbalistes appellent Y Adam céleste ouYAdam Cadmon,
Rien assurément de plus bizarre et de plus obscur que cette doctrine. Or voici Leibnitz qui croit la retrouver dans Y Éthique. Il y a, suivant lui, chez Spinoza quelque chose qui répond trait pour trait aux Sépbiroth de la kabbale, c'est la théorie des modes étemels et infinis de la Substance, et ce que les kabbalistes appellent rAdam Cadmon, c'est sans doute ce que Spinoza appelle l'/n/e/ligence infinie : « Sauf les mots, dit Leibnitz, tout s'y trouve, ut prœter nonien nil desiderare possis. »
Nous sommes loin de contester ce qu'il y a d'intéressant dans ce rapprochement. Avant de le rencontrer dans Leibnitz, nous avions signalé chez Spinoza tout un côté obscur et presque mystérieux par où les théories de Y Éthique rappellent les traditions de la philosophie orientale*. Ces modes éternels et infinis que Spinoza conçoit entre la substance immuable et ses modes changeants, et qui se décomposent en plusieurs séries, cette Intelligence infinie qui n'est ni la pensée divine, ni la pensée humaine, cette idée de F Étendue, espèce d'âme du monde, qui flotte indécise entre la nature naturante et la
i. Dans notre Introduction aux asuvres de Spinoza, première édition, psg. ' et suivantes, 1844.
INTHODUCTION. 225
nature naturée S tout cela n'est pas cartésien, tout cela nous éloigne des temps modernes pour nous reporter vers le monde Alexandrin et vers l'Orient. Mais cette ressemblance une fois indiquée d'une manière très-générale, la critique ne peut aller au delà. AfBrme-t-elle que Spinoza, par sa théorie bizarre et subtile des modes éternels et infinis de la Substance, s'éloigne du cartésianisme et se rapproche de l'antique doctrine des émanations? c'est un point certain, c'est un fait considérable, désormais acquis à la science. Veut-elle savoir maintenant quelle est la cause et l'origine de cette curieuse analogie? c'est ici qu'elle doit se défier des explications arbitraires.
Wachter suppose que Spinoza a été aflSlié à la kabbale. Mais où est la preuve de ce fait? nulle part. Spinoza a été élevé par un savant rabbin, Moses Morteira ; raais Morteira n'était point un kabbaliste. Spinoza était versé dans la littérature hébraïque; il cite Maïmonide, Rab Ghasdaï, et d'autres théologiens et philosophes juifs ; mais il ne cite jamais le Zohar, ni le Sepher ietzirah, ni les commentaires des livres kabbalistiques. Une seule fois il parle des kabbalistes de son temps, et c'est pour les traiter de charlatans et de fous*.
D'ailleurs, si vous considérez la théorie des Séphiroth, non plus d'une manière générale, mais dans ce qu'elle a de véritablement propre et de précis, vous ne la retrouvez plus dans Spinoza. .
Le Zohar admet dix émanations primordiales de la
1. Voir les Propos. îl, 22, 23, 30, 31, de VEthique, première partie, t. Voyez le Traité théologico-poUtique, chap. ix, page 178 de notre tome H : I J'ai Toulu lire aussi^ dit Spinoza, et j'ai même vu quelques-uns des kabbalistes ; nais je déclare que la folie de ces charlatans passe tout ce qu^on peut dire. •
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divinité sous le liom de Séphiroth. Quel rapport y a-t-îl entre cette doctrine et la Substance de Spinoza aviec ses deux attributs immédiats , la Pensée et rÉtendue ? Spinoza indique, à la vérité, plusieurs séries de modes éternels et infinis; mais il n'en fixe pas le nombre ; il n'essaye pas d'en ordonner la hiérarchie , et toute cette partie de sa théorie reste indécise, à ce point que lorsque ses amis le pressent de s'expliquer plus nettement , il se montre embarrassé et ne leur feit que des réponses éva^ sives. -- Nous avons essayé, pour notre part, de préciser et d'expliquer ce que Spinoza a pu entendre par ces étranges entités logiques qu^il appelle Vidée de Ditu , Yidée de l'Étendue , et nous n'avons rien trouvé là qui ressemblât le moins du monde à l'Adam Gadmon des kabbalistes, lequel ti'est autre chose, dans le Zûhar, que l'ensemble des Séphiroth ' .
Il n'y a donc entre la théorie de Spinoza et celle de la kabbale qu'un point de ressemblance générale, savoir l'idée de l'émanatioïi. Or cette idée n'appartient pas en propre aux kabbaliétes ; elle se trouve chez les gnostiques de toutes les sectes, valentiniens, carpocratiens, etc. ; on la rencontre dans les livres hermétiques et chez tous les philosojAes de l'École néo^platonicietine d'Alexandrie. De quel droit fcrait^n de Sphioza un kabbali^e plutôt qu\rh gncfètiqtte, Jïhitôtqti'un flisciplle de Proclus ou de Plotin? Et^d'afllôUi^'n^y a-t**!! pas une ma* nière plus simple d'expliquer pour<!fOî3i Spinoza a îtidiilé à ridëe des émanations? c'eëtque cette rdée a un rapport évident avec l'idée mère du panthéisme, et voilà pourquoi on la rencontre chez les panthéistes de tous les temps et
i. Voir le lifrc de M. Fraack, chap. m.
de tous les lieux. A ce compte les analogies justemeni signalées entre le panthéisme de Spinoza et les systèmes de l'antique Orient n'auraient d*autre cause que l'identité des lois de l'esprit humain.
\ Un éminent critique de nos jours a voulu rattacher Spinoza, non plus à la kabbale, mais à l'esprit toujours ♦vivant de la religion hébraïque. «Spinoza, dit M. Cousin dans un fragment célèbres Spinoza, calomnié, excommunié, persécuté par les juifs comme ayant abandonné leur foi, est essentiellement juif, et bien plus qu'il ne le croyait lui même. Le Dieu d^&s Juifs est un Dieu terrible. Nulle créature vivante n'a de prix à ses yeux, et l'âme de l'homme lui est comme l'herbe des champs et le sang de^: bêtes de somme (Ecclésiaste). Il appartenait à une Siutre époque du monde, à des lumières tout autrement l:àai]ies que celles du judaïsme, de rétablir le lien du fini ^t de l'infini, de séparer l'âme de tous les autres objets, <±e r arracher à la nature où elle était comme ensevelie, et, pai^ une médiation et une rédemption sublime, de k x^ettre ea un juste rapport avec Dieu. Spinoza n'a pas oomui cette médiation. Pour lui le&û est resté d'un cêté «A riofini de l'auke, l'infini ne produisant le fini que pour le d^fouire, sans raison et sans fin. Oui, Spinoza est juif, ^fc. quand il priait Jéhovah sur cette pierre que je feitle^ Kk le priait sipcèrement dans l'esprit de la retigion ju^ 49i^e..vt
A ces vues séduisantes de l'éloquent critique nouS'Ol^ ject^oQS que s*il y a une idée dont l'Anci^ TestanMiit &^it,pàat^4 we idée qui à chaque page éclate en traits
<• FfëgmenUjde philosophie modwne^ pa^et 58, 59k
de feu et se fasse partout sentir là même où elle ne paraît pas, c'est ridée d'un Dieu distinct de l'univers, d'un Dieu créateur, d'un Dieu vivant de sa vie, en un mot d'un Dieu personnel. C'est là le caractère qui distingue si profondément la religion juive du reste des religions orientales, où Dieu, confondu avec la nature, s'incarne fatalement dans les êtres et passe tour à tour à travers tous les degrés et toutes les formes de l'existence. Voilà aussi ce qui fait comprendre que l'homme, tel que la Bible le décrit, soit un être vraiment personnel, en pleine possession de la liberté et de la responsabilité morales. D'une part, un Dieu créateur et providence de l'univers, de l'autre, une humanité faite à son image, libr^ et intelligente comme son auteur, tel est le fond de lare — ligion hébraïque, et c'est sur ce fond admirable et sacr^3 que la religion chrétienne a pu prendre racine et se dé — ployer avec sa puissance propre et sa vigoureuse origi^ — nalité.
Au contraire, que trouvons-nous chez Spinoza? u ^»i Dieu qui n'est, pris en soi, que la substance indéterminées de tous les êtres, un Dieu qui se développe par une n^Scessité aveugle et ne se réalise qu'en devenant success ^Bvement toutes choses, terre, ciel, homme, plante, cendiv:'^ et poussière, puis dans ce nombre infini de formes c^Be l'existence, un être intelligent, mais sans liberté moral <^; un automate spirituel dont la fatalité goiyreme les re ^5sorts, tel est le Dieu, tel est l'homme de Spinoza. Peut-o^i dire après cela que Spinoza se soit inspiré de la religion hébraïque et fera-t-on passer V Éthique pour un fidfel^ commentaire de l'Ancien Testament? Pour moi, j'aimerais mieux encore voir dans Spinoza un mouni indien 01/ un sophi persan, ce qui est, pour le dire en passant totz^
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le contraire d'un prophète hébreu, oui, je consentirais plutôt à faire de Spinoza un mystique, pourvu qu'on n'oublie pas qu'il y a chez lui, à côté de la tendance au mysticisme, une tendance tout opposée dont le dernier terme serait l'athéisme absolu.
En définitive, le seul maître certain et authentique de Spinoza, c'est Descartes. La question est de savoir quel est le rapport précis entre le disciple et le maître , en quoi Spinoza vient du cartésianisme et en quoi il s'en éloigne; question délicate, fort approfondie de nos jours S où nous n'aspirons à rien apporter de nouveau qu'un degré particulier d'exactitude et de précision.
« On peut dire, écrivait Leibuitz à la fin du xvii® siècle, que Spinoza n'a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de M. Descartes*... »
Plus tard, l'auteur des Essais de ThéodicéCy reprenant le même jugement sous une forme nouvelle, écrivait cette mémorable parole qui a été généralement consi* dérée dans ces derniers temps comme un arrêt sans appel : Le Spinozisme est un Cartésianisme outré.
Nous ne venons pas nous inscrire en faux contre ce jugement ; car à plus d'un titre , nous l'estimons équitable ; mais il nous sera permis de le trouver trop sévère contre Descartes , ou , ce qui revient au même , trop indulgent pour Spinoza.
n y a dans Descartes deux tendances rivales et contraires: l'une, qui place la philosophie sur le terrain solide des faits et des réalités; l'autre, qui la jette dans