Méditations chrétiennes, V, TI
même ; elle ne se voit pas dans son archétype, elle se sent. Si nous avions Fidée de la substance pensante, comme nous avons l'idée du nombre ou l'idée de retendue, nous saurions de quelles modifications Tâme humaine est capable aussi clairement que nous savons ce que c'est que le nombre- pair ou la figure sphérique ; nous aurions la notion claire et distincte de la douleur, de la volonté, du libre arbitre, toutes choses dont nous n'avons qu'un sentiment confus. Condition étrange et humiliante, nous connaissons mieux le corps que l'âme, en ce sens que nous connaissons le corps en général par l'idée ou l'archétype qui le représente, au lieu que nous ne connaissons l'âme que par sentiment.
Que savons -nous donc en définitive , condamnés comme nous le sommes à nous défier des sens , de Fimagination et de la conscience elle-même? nous savons qu'il y a des idées, que ces idées sont la règle immuable de nos pensées, qu'en nous attachant à elles, nous sommes dans la vérité, dans la lumière, dans l'ordre, et qu'aussitôt que ces idées s'obscurcissent à nos regards, nous ne sommes que trouble, erreur, ignorance, désordre et corruption.
Où sont-elles ces idées ? elles ne sont pas des formes de notre être ; car nous sommes changeants et elles sont immuables ; nous sommes sujets à l'erreur, et elles sont infaillibles ; nous sommes pleins de confusion, et elles sont resplendissantes de lumière ; nous sommes finis et imparfaits, et les idées expriment toutes , chacune à sa manière, l'infinité et la perfection. Elles éclairent notre faible raison et elles la dominent. Dans leur essence immuable^ dans leur enchaînement lumineux et infini , I. 26
elles constituent la raison en soi, la raison universelle, la vérité. Dieu ' .
Oui, nous voyons Dieu d'une vue immédiate, et c'est en lui que nous voyons toutes choses. Car Fétre infini est infiniment intelligent. Il est la raison même, la vérité même. Il embrasse dans Tunité de s(m être toutes les essences , toutes les idées ^ las archétypes de toutes choses. Chaque idée n'est proprement que l'être même de Dieu en tant qu'il peut être <xamnumiqué à telle ou telle espèce d'objets. L'idée de l'étendue, par exemple, c'est Dieu en tant qu'il peut communiquer à des êtres sensibles quelque chose de son étendue intelligible. Et ainsi de toutes les autres idées. Dieu donc, placé lui* même au-dessus des idées, les enferme toutes en son essence , où il les voit et les contemple étemdlemi^t. C'est là le dialogue éternel de Dieu avec son Verbe, oon« versation mystérieuse, où Dieu, comme être, se livre tout entier à Dieu comme intelligence, où le Père communique au Fils toute sa substance. Ce Verbe divin, cette raison étemelle luit dans nos âmes et nous fait voir Dieu même et quelques-unes des idées enfennëes en lui. Voilà notre faible raison.
Maintenant ce Dieu qui est vérité et pensée est aussi ordre et amour. H se connaît et il s'aime, et il aime «tous les êtres qui peuvent émaner de lui au degré même où chacun d'eux le représente. £n nous commimiquant quelque chose de son intelligence et de. sa véri|é, il nous a donné quelque chose de son amour, c'est^àrediire de l'amour du bien suprême et de tous les biens qui es participent. Cette étincelle d'amour est ce que nous ap-