DU DÉVELOPPEMENT DE DIEU
C'est une remarque juste et profonde de Jacobi que la philosophie de Spinoza se sépare de toutes les autres par ce trait distinctif ; que le fameux axiome métaphysique : Rien ne vient de rien, y est maintenu et poussé avec la dernière rigueur ^ S'il est en effet une idée que Spinoza ait rejetée de toute l'énergie d'une conviction inébranlable, une idée à laqndle il ait prodigué ce violent mépris que lui inspire tout ce qu'il exclut, c'est l'idée de la création.
Gréer, c'est faire quelque chose de rien. L'idée àê cféatiop implique donc avsmt tout une premiènf condi» tion : o'^t que la substance du monde, et pour aittri dire l'êtse. des dioses soit distinct , d^une distinctloir effective et réelle , de l'être de Dieu. Autrement , Dieu n'aurait pas fait le monde; à parler rigoureusement, il l'aurait plutôt engendré, pour me servir du langage de la métaphysique chrétienne; dep)us> il ne raurdiii]Mts fait de tiaoh piniqu:'il l'avait tiré 4» soMVème. EU 66^
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cond lieu, si le monde est réellement distinct de Dieu, Dieu peut donc être conçu sans le monde, et conçu comme un Être parfait, accompli, auquel il ne manque rien. Lors donc que Dieu a laissé tomber de ses mains le grand ouvrage de Tunivers , rien ne Tobligeait à lui donner Vétre ; s'il le lui a donné, ç*a été par un acte de sa libre volonté, par un décret de sa sagesse, par une inspiration adorable de sa bonté.
Voilà ridée de la création dans les éléments essentiels qui la constituent. Or, quiconque entend un peu Spinoza sait d'avance qu'une telle idée devait lui paraître un tissu de contradictions. D'abord son Dieu n'a pas de volonté , et s'il est libre, il ne l'est point de cette fausse et misérable liberté que les hommes, dit-il, s'imaginent posséder. Mais surtout, le Dieu de Spinoza n'est pas un certain être, si grand, si parfait qu'on le suppose; il est l'Être même, l'Être qui est tout l'être, l'Être hors duquel il n'y a rien ; et Dieu uçe fois donné, concevoir quelque chose au delà, c'est supposer de l'être au delà de l'être, ce qui implique.
Spinoza repousse donc avec toute la force dont il est «capable la doctrine d'un Dieu créateur. Mais il ne Êiut pas croire que son Dieu soit inactif et infécond; c'est au nom de son activité absolue, de sa puissance infinie, de sa fécondité parfaite que Spinoza combat les [partisans de la création. ^
Le Dieu de Spinoza est essentiellement une cause. Il est cause de soi ; il est cause de tout le reste. L'activité n'est pas en lui quelque chose de fortuit et d'accidentel; •elle est identique à son existence. Et comme il est éternellement, éternellement il agit et se développe. Si le monde est suspendu à sa puissance» ce n'est point
comme l'ouvrage d'un jour, échappé par hasard à une volonté jusque-là oisive, qu'un caprice a formé, qu'un autre caprice peut détruire ; ce monde est le développement étemel d'un principe éternellement fécond; et Dieu n'est point la cause transitive des choses, mais leur cause immanente (omnium rerum causa immanens, non vero transiens) '.
On peut donc dire en un sens que Spinoza, loin de rejeter la création, la proclame plus haut que personne, puisque dans son système elle n'est pas seulement possible, mais nécessaire. Son Dieu crée sans cesse, puisque sans cesse il se développe, et que du sein de son éternité immuable, il remplit la durée infinie de l'inépuisable variété de ses effets.
Mais il n'est pas d'un homme sérieux ae se complaire aux ambiguïtés. Au sens ordinaire du mot création , la rendre nécessaire, c'est la détruire. Comme en effet elle suppose essentiellement que Dieu est complet sans le monde, si on n'admet pas la création libre, on n'admet pas au fond la création. C'est ce qui résultera clairement, nous l'espérons, d'une rapide esquisse de Thistoire de la question de la création.
Cette question n'est rien moins que celle du rapport du fini à l'infini, question sublime et redoutable qui inspire un invincible attrait à toute âme philosophique, mais que nul génie n'a pu résoudre encore, et qui peutêtre passe l'esprit humain. Chose singulière I dans cette fécondité prodigieuse de systèmes philosophiques dont l'histoire nous retrace les destinées, on ne rencontre sur ce grand problème que deux idées, pas une de