DES MODES ÉTERNELS ET INFINIS DE DIEU
On croit généralement que, dans la doctrine de Spinoza, entre Dieu pris en soi et les êtres finis et mobiles qui composent l'univers, il n'y a d'autre intermédiaire que les attributs infinis d'où émanent les modes, et qui émanent eux-mêmes de la Substance. Ce préjugé est une grave erreur, et j'ose dire que quiconque l'a dans l'esprit ne se forme pas une idée complète des spéculations de Spinoza.
Sans doute,Spinoza ne distingue que trois ordres d'existences, la Substance, l'attribut et le mode ; mais il y a pour lui deux sortes de modes, les modes proprement dits, variables, finis, successifs, qui constituent les âmes
i. Éthique, de Dieu, Propos. 21, 28, 30 et 31.
et les corps, et puis d*autres modes d'une nature toute diiïérente, éternels, infinis, plus étroitement liés que les âmes et les corps à la Substance.
Spinoza semble faire effort pour multiplier les modes de cette nature, comme s'il était effrayé du vide infini qui sépare Dieu du monde et qu'il eût à cœur de le combler. Sa doctrine présente sous ce point de vue des analogies très-frappantes avec les traditions orientales, et elles auraient été déjà signalées sans doute, si ce côté de la doctrine de Spinoza n'était resté enseveli dans une profonde obscurité.
Il faut dire que Spinoza lui-même a pris bien peu de peine pour Téclaircir. A peine indiquée dans trois ou quatre propositions du premier livre de Y Éthique \ Spinoza n'y revient plus ; et quand ses amis le pressent de s'expliquer, il répond à peine et d'une façon presque évasive *.
Spinoza distingue expressément deux sortes de modes éternels et infinis de la substance divine : ceux qui découlent de la nature absolue d'un attribut de Dieu, et il donne pour exemple l'idée de Dieu ^; et au-dessous de ces modes, ceux qui en découlent, et qui se trouvent ainsi séparés de la Substance par deux intermédiaires, l'attribut et le mode immédiat de l'attribut. Spinoza, dans YÉthique, ne donne aucun exemple de cette seconde espèce de modes éternels et infinis, et sur ce point grave et délicat on est presque réduit à des conjectures.
Une chose certaine, c'est que Spinoza était conduit,