‹ Œuvres de Spinoza (volume 2)Chapitre 51 sur 130 · Ethique, Axiome 2, après le Lemme · texte numérisé non relu

Ethique, Axiome 2, après le Lemme

3. Ibid., Lemme 1, après la Propos. 13. k . Ibid., Axiome 3 , après le Lemme 3 .

corps simples; mais ce serait se méprendre étrangement que d'entendre par là des atomes. Les atomes, le vide, ne sont à ses yeux que des fantômes de Timagination '. Tout est plein, et l'Étendue, substance des corps, loin de se résoudre en particules distinctes, séparées ou séparables par des intervalles, est un seul être continu et indivisible. L'univers corporel de Spinoza, c'est l'univers de la géométrie. L'étendue, en effet, réduite à quelque chose de figurable et de mobile, en quoi diflfère-t-elle de l'espace pur? Or, dans la continuité absolue de l'espace géométrique, la divisibilité et la mobilité sont choses tout idéales; ce sont des actes de la pensée.

Ud corps, pour Spinoza, n'est donc véritablement qu*une détermination de l'espace pur; et c'est une des raisons qui lui feront dire dans la suite qu'un corps est un. mode de l'étendue correspondant à un certain mode, à un certain acte de la pensée, et, par une conséquence facile à prévoir, que les modes de l'étendue sont au fond identiques aux modes de la pensée, un corps n'étant que l'objet d'une idée, une idée n'étant que la forme, l'acte d'un corps ^

Qu'est-ce maintenant qu'un corps simple? Si ce n'est pas un atome, est-c^e un point géométrique? pas davantage. L'atome est une chimère des sens; le point géométrique est une abstraction de la pensée. Composer un corps de surfaces, une surface de lignes, une hgne de points, c'est composer les êtres réels d'éléments abstraits et les nombres de zéros. Un corps simple, c'est donc ce qui correspond dans l'étendue absolue à un acte

i. Éthique j part. 1, Schol. de la Propos. 15. S. Mh l'Ame, Sohol. de la Propos. 21.

simple de la pensée, déterminant, circonscrivant dans des limites précises l'idée de l'espace pur. Maintenant, les sens et T imagination, venant à se mettre de la partie, revêtent de leurs couleurs ce produit de la pensée pure, et voilà le corps.

Spinoza parle de corps simple, mais cette simplicité est toute relative. Ce corps simple, produit en quelque façon par un acte de la pensée, un autre acte de la pensée peut le diviser, et cette division, par sa nature, ne souffre pas de limites. L'étendue est donc à la fois indivisible et divisible à l'infini, divisible dans ses modes, indivisible dans sa substance. Quelque jugement qu'on porte sur la valeur de cette théorie, dont Spinoza prit le germe dans Descartes, on ne peut disconvenir qu'elle ne soit extrêmement originale ; et il serait difficile de lui trouver des analogues dans l'histoire de la philosophie. Ce n'est point la théorie des métaphysiciens-géomètres, qui composent le corps de points, de lignes et de surfaces, ni celle des physiciens matérialistes, pour qui tout se résout en atomes ; ce n'est pas non plus la théorie de Leibnitz, où les corps sont formés de ces atomes métaphysiques qu'il appelle monades. Chose curieuse ! la doctrine avec laquelle celle de Spinoza présente le plus d'analogie, c'est celle de Kant. Pour tous deux, en effet, les qualités secondaires de la matière se réduisent à des impressions de la sensibilité, et le fond de l'existence corporelle, c'est l'idée pure de l'espace avec ses déterminations infinies.

Mais voici une difîerence capitale qui sépare Spinoza de Kant, ainsi que de Berkeley et de tous les idéalistes : c'est que l'étendue, pour Spinoza, n'est pas une idée, mais un objet. Qu'est-ce, en efiet, qu'un corps dans sa théo-

rie? ce n'est point seulement un acte de la pensée; c'est ce qui, dans l'étendue absolue, correspond à cet acte de la pensée. La pensée et l'étendue, les idées et les corps, se pénètrent et s'unissent dans la Substance qui les enfante sans cesse; mais bien qu'un corps n'existe pas sans être pensé, bien qu'une idée n'existe pas sans avoir un corps pour objet, l'idée et le corps n'en sont pas moins deux choses distinctes et même indépendantes. L'idée, en effet, n'est point fondée sur son objet, ni le corps sur le sujet qui le représente; l'idée ne repose que sur la pensée; le corps ne repose que sur l'étendue ; l'idée et le corps ne sont identiques, à leur racine dernière, que parce que l'étendue et la pensée d'où ils relèvent sont elles-mêmes identiques dans la Substance.'

Qu'est-ce maintenant qu'un corps composé ? Voici la définition de Spinoza * :

« Lorsqu'un certain nombre de corps de même grandeur ou de grandeur différente sont ainsi pressés qu'ils s'appuient les uns sur les autres, ou lorsque, se mouvant d'ailleurs avec des degrés semblables ou divers de rapidité, ils se communiquent leurs mouvements suivant des rapports déterminés, nous disons qu'entre de tels corps il y a union réciproque, et qu'ils constituent dans leur ensemble un seul corps, un individu, qui, par cette union même, se distingue de tous les autres. Or, ajoute Spinoza % à mesure que les parties d'un individu corporel ou corps composé reposent réciproquement les unes sur les autres par des surfaces plus ou moins grandes, il est plus ou moins difScile de changer leur

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