‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 18 sur 96 · SES DIFFÉRENDS AVEC LES JUIFS TOUCHANT LA RELIGION · texte numérisé non relu

SES DIFFÉRENDS AVEC LES JUIFS TOUCHANT LA RELIGION

. n Ce bruit semé sourdement devint bientôt public ; et loraqu*ils Tirent le tcnps propre à le pousser pins vivement, ils firent leur rapport aux ju^es de la synagogue , qu'i's animèrent assez pour les porter à le condamner sans l'avoir eatendo. Quoique les sacrés ministres du temple ne soient pas exempts de colère , ils suspendirent cependant leur premier feu, et firent sommer Spinoza de comparaitie devant eux. Lui qui croyait que sa dbnscience ne lui reprochait rien, alla galnest i la synagogue, où ses Juges lui dirent d'un visage abattu, et en hommes rongés ds zèle de la maison de Dieu , qii'après les bonnes espérances qu'ils avaient conçues de sa piété, ils n'apprenaient qu'avec peine le mauvais bruit qui courait de lui; qu'ils l'appelaient pour en savoir la vérité, et que c'était dans l'amertume de levr cœur quHIs le citaient pour rendre raison de sa foi ; qu'il était accusé du i^us énorme de tous les crimes , qui est le mépris de la loi ; qu'ils souhaitaient ardtmment qu'il s'en pût laver ; mais que s'il était convaincu, il n'y avait point de npplice assez rude pour le punir. Ensuite l'ayant conjuré de leur dire s'il était eoapable, comme ils virent qu'il le niait , ses faux amis qui étaient présents déposèrent effrontément l'avoir ouï se moquer des juifs, comme de gens superstitieux, nés et élevés dans Tignorance , qui ne savent ce que c'est que Dieu, et que nésnmuins ils ont l'audace de se dire son peuple , au mépris des autres nations, qve pour la loi . elle avait été instituée par un homme plus adroit qu'eux i la venir •n matière de politique , mais qui n'était guère plus éclairé dans la physiqae, ni même dans la théologie. Cela joint par les délateurs à ce qu'il avait dit de Dieu, des anges et de l'âme, ébranla les esprits, et leur fit crier anathème avsat même que raccu&é eût le temps de se justifier.

n Les juges, poussés d'un saint zèle à venger leur autorité méprisée et leur loi profanée, interrogent, pressent, intimident. A quoi l'accusé répondit qoe ces fnmaces lui faisaient piiié , qu'il avouerait ce qu'ils disaient sur la dépositioB de fl bons témoins, s'il ne fallait, pour le soutenir, des raisons incontestables.

«Cependant Morteira, étant averti du péril où était sou disciple , coart à la synagogue , où ayant pris place auprès des juges, il lui demanda s'il sesoovesait du bon exemple qu'il lui avait donné , si sa révolte était le prix daaoin qu'il avait pris de son éducation, et s'il ne craignait point de tomber entre ksflsainsds Dieu vivant ; que le scandale était déjà grand, mais qu'il était eaeore temps de «r r«*pentir.

PAR COLKRUS. 6

Van den Ende avait une iille unique qui possédait elle-même la langue latine si parfaitement, aussi bien que la musique, qu'elle était capable d'instruire les écoliers de son père en son absence, et de leur donner leçon. Comme Spinoza avait occasion de la voir et de lui parler très-souvent, il en devint amoureux, et il a souvent avoué qu'il avait eu dessein de Tépouser. Ce n'est pas qu'elle fût des plus belles ni des mieux faites ; mais elle avait beaucoup d'esprit, de capacité et d'enjouement; ce qui avait touché le cœur de Spinoza , aussi bien que d'un autre disciple de Van den Ende, nommé Kerkering, natif de Hambourg. Celui^i s'aperçut bientôt

n Après que Morteira se fut épuisé en paroles, sans pouvoir ébranler la fermeté de son disciple, il prit un ton plus redoutable, et, en chef de la synagogue , il le pressa de se déterminer à la repentance, ou à la peine, et protesta de l'excommunier s'il ne donnait à l'instant des marques de résipiscence.

n Le disciple, sans s'étonner, lui repartit hardiment qu'il connaissait le poids de ses menaces , et qu'en revanche de la peine qu'il avait prise à lui apprendre la langue hébraïque, il voulait bien lui enseigner la manière d'excommunier.

» A ces paroles, le rabbin en colèrte vomit tout son fiel contre Spinoza, et après quelques froids reproches il rompt l'assemblée , sort de la synagogue , et jure de n'y revenir que la foudre à la main; mais quelque serment, qu'il en fit, il ne croyait pas que son disciple eût le courage de l'attendre. Il se trompa dans ses conjecture?, car la suite fit voir que s'il était bien informé du la beauté du son esprit, il ne rétait point de sa force, ou plutôt de son obstination.

n Le temps qu'on prit depuis pour lui représenter en quel abîme il s'allait jeter s'ètant passé inutilement , on choisit un jour pour l'excommunier. Aussitôt qu'il le sut, il se disposa à la retraite, et bien loin de s'en effrayer : « A la bonne heure, dit-il à celui qui en apporta la nouvelle, on no me force à rien que je n'eusse fait demoi-mPme, si je n'avais craint le scandale, n II continua par un blasphème. «Mais puisqu'on le veut de la sorte, poursuivit ce jeune téméraire, j'entre avec joie dans le chemin qui m'est ouvert, avec cette consolation que ma sortie sera plus innocente que ne fut celle des premiers Hébreux hors de l'Kgyptc, quoique ma sjibsistancc ne soit pas mieux fondée que la leur. Je n'emporte rien à personne, et je me puis vanter, quelque injustice qu'on me fasse, qu'on n'a rien à me reprocher. »»

» Le peu d'habitude qu'il avait depuis quelque temps avec les juifs l'obligeant de connaître quelques chrétiens, il avait lié amitié avec des personnes d'esprit qai lui disaient que c'était dommage qu'il ne sût ni grec ni latin. Quelque versé qu'il fût dans l'hébreu, dans l'italien et dans l'espagnol, sans parler de l'allemand, du flamand et du portugais, qui étaient ses langues naturelles, il comprenait assez de lui-même de quelle importance il lui était d'en trouver le moyen. Un maître allemand lui donna les premiers principes de la langue latine ; mais il n'avait point de bien ni d'amis assez puissants pour se perfectionner. Comme il y pensait incessamment et qu'il en parlait en toute rencontre. Van don Ende, qui enseignait avec succès le grec et le latin, lui offrit ses soins et sa mai.son, sans exiger d'autre reconnaissance que de lui aider quelque temps à instruire ses écoliers quand il en serait devenu capable.

» Cet homme , outre la médecine qu'il professait , enseignait encore avec beau- <-oup de succès et de réputation ; de sorte que, " etc.

é LA VIE DE SPINOZA

qu'il avait un rival» et ne manqua pag d'en devenir jaloux ; ce qui l'obligea à redoubler ses soins et ses assiduités auprès de sa maîtresse. Il le 6t avec succès, quoique le présent qu'il avait fait auparavant à cette fille d'un collier de perles de la valeur de deux ou trois cents pistoles contribuât sans doute à gagner ses bonnes grâces. Elle les lui accorda donc et lui promit de l'épouser, ce qu'elle exécuta fidèlement après que le sieur Kerkering eut abjuré la religion luthérienne, dont il faisait profession, et embrassé la catholique. On peut consulter sur ce sujet le Dictionnaire de M. Bayle, tome III, édit. 2, à l'article de Spinoza, à la page 2770; aussi bies que le Traité du docteur Kortholt De tribus Impostoribus, édit. 2, dans la préface.

A l'égard de Van den Ende , comme il était trop connu en Hollande pour y trouver de l'emploi , il se vit obligé d'en aller chercher ailleurs. Il passa en France, où il fit une fin très-malheureuse, après y avoir subsisté pendant quelques années de ce qu'il gagnait à sa profession de médecin. F. Halma, dans sa traduction flamande de l'art, de Spinoza , p. 5, rapporte que Van den Ende ayant été ' convaincu d'avoir attenté à la vie de Mgr le dauphin, fut condamné à être pendu et exécuté. Cependant quelques autres qoi l'ont connu très-particulièrement en France avouent à la vérité rett<3 exécution, mais ils en rapporlent autrement la cause. Ik disent que Van den Ende avait tâché de faire soulever les peuples d'une des provinces de France , qui , par ce moyen, espéraient rentrer dans la jouissance de leurs anciens privilèges; en quoi il avait ses vues de son càtA : qu'il songeait à délivrer les Provinces- Unies de l'oppression où elles étaient alors, en donnant assez d'occupation au roi de France en son propre pays pour être obligé d'y employer une grande partie de ses forces ; que c'était poor faciliter l'exécution de son dessein qu'on avait fait équiper quelques vaisseaux, qui cependant arrivèrent trop tard. Quoi qu'il en soit. Van den Ende fut exécuté; mais s'il eût eu attenté à la vieda dauphin, il eût apparemment expié son crime d'une autre manière et par un supplice plus rigoureux *.

1. On tronve quelques détails »ur la mort de Yan den Ende dnw un Htt» Ittltillé : Mhnoiret et rijlniom »ur In prineipnnx ivénfmentê du r^$me de LtmiaXtf par M. L. M. D. L. F. (le marqaU de La Pare». Rotterdam, 1716; p. 147. « U

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8 LA V|K DK Sl>[NOZA

suile il a souvent déclaré que o/élait de là ({u'il avait puisé ce qu'il avait de connaissance en philosophie. 11 était charmé de cette maxime de Descartes, qui établit qu'on ne doit jamais rien recevoir pour véritable qui n'ait été auparavant prouvé par de bonnes et solides raisons. II en tira celte conséquence, que la doctrine et les principes ridicules des rabbins juifs ne pouvaient être admis per un homme de bon sens; puisque ces principes sont établis uniquement sur l'autorité des rabbins mêmes , sans que c« qu'ils enseignent vienne de Dieu , comme ils le prétendent à la vérité , mais sans fondement et sans la moindre apparence de raison.

Il fut dès lors fort réservé avec les docteurs juifs, dont il évita le commerce autant qu'il lui fut possible ; on le vit rarement dans leurs synagogues, où il ne se trouvait que par manière d'acquit: ce qui les irrita extrêmement contre lui , car ils ne doutaient point qu'il ne dût bientôt les abandonner et se faire chrétien. Cependant, à dire la vérité , il n'a jamais embrassé le christianisme, ni reçu le saint baptême ; et quoiqull ait eu de fréquentes conversatioi» depuis sa désertion du judaïsme avec quelques savants mennonites, aussi bien qu'avec )es personnes les plus éclairées des autres sect» chrétiennes , il ne s'est pourtant jamais déclaré pour aucune , et n'en a jamais fait profession.

Le sieur François Halma, dans la Vie de Spinoza *, qu'il a traduite en flamand , rapporte^ pages 6, 7 et 8, que les juifs lui offrirent une pension peu de temps avant sa désertion pour l'engager h rester parmi eux, sans discontinuer de se faire voir de temp:» en temps dans leurs synagogues. C'est aussi ce que Spinoza luimême a souvent affirmé au sieur Van der Spyck , son hôte , auivi bien qu'à d'autres, ajoutant que les rabbins avaient fixé la pension qu'ils lui destinaient à 4,000 florins; mais il protestait ensuite qiif quand ils lui eussent offert dix fois autant, il n'eût pas acceptt^ leurs offres ni fréquenté leurs assemblées par un semblable motif: parce qu'il n'était pas hypocrite , et qu'il ne recherchait que b vérité. M. Bayle rapporte en outre qu'il lui arriva un jour d'être attaqué |)ar un juif au sortir de la comédie, qu'il en reçut un roup de couteau au visage ; et quoique la plaie ne fût pas dangereuse.

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