‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 20 sur 96 · A LA HAYE · texte numérisé non relu

A LA HAYE

En l'an 1 664 Spinoza partit de ce lieu et se retira à Rhynsburg, proche de Leyde, où il passa l'hiver; mais aussitôt aprèd il en partit

Hon disciple et lui demeurassent dans une même ville apr^s Taifront qu'il croydt avoir reçu de lui. Mais comment l'en chasser! Il n'était pas chef de la viOt comme il l'était de la «ynagoguc. Cependant sa malice devint si active et si paissante à l'ombre d'un faux zèle, que ce vieillard en vint à bout, et voici eoromeit il s'y prit. Il se fait escorter par un rabbin de même caractère, et va trovvct kt magistrats d'Amsterdam , auxquels il représente que si l'on avait excoromnaié Spinoza, ce n'était pas pour des raisons communes, mais pour des blasphèmes exécrables contre Moïse et contre Dieu. Il exogéra le crime par toutes les raisoas qu'une sainte haine suggère à une âme dévote qui ne veut aucune réconciliatiot, oi demanda pour conclusion que l'accusé fût banni d'Amsterdam. A considérer l« zèle extraordinaire du rabbin et avec quel empressement il déclamait contre soa disciple , il était aisé de juger que c'était moins un zèle religieux qu'une secrète rage qui le poussait à se venger. Aussi les juges du cette illustre ville, qui s'en spefçurent, cherchèrent à éluder leurs plaintes, et les renvoyèrent aux ministres réformés. Ceux-ci. les ayant examinés, s'y trouvèrent embarrassés. De la façon que l'accusé se défendait, ils n'y remarquaient rien d'impie. D'autre côté, rarrusateur était rabbin, et le rang qu'il tenait les foisait souvenir du leur. Tout bien roosidéré, ils ne pouvaient absoudre un homme que leurs semblables voulaient perdre sans outrager le ministère ; et cette raison leur fit donner leur conclusion en fsrenr du rabbin : de sorte que les magistrats, qui n'osaient pas les dédire pour maiateiiir l'ordre et la subordination à l'autorité supérieure, condamnèrent l'accusé i ■■ exil de quelques mois. Par ce moyen le rabbinisme fut %'engé. C'était moins ce* pendant par l'intention directe des juges que pour se délivrer des importuoitr« des plus fâcheux de tous les hommes.

•«Cet arrêt second.i l'envie qu'avait Spinoza de quitter Amsterdam. Ayant appris des sciences humaines ce qu'un philosophe en doit savoir, il pensait i sr dégager de la foule d'une grande ville lorsqu'on le vint inquiéter. Ainsi ce ne fat pat la persécution qui l'en chasifs, mais l'amour de la solitude, dans le silence dt laquelle il croyait truuver la vérité.

n Cette forte passion, qui lui donnait peu de relâche, lui fit quitter avec joie u patrie p<mr se retirer chez un homme de sa connaissance qui denacarait s«r la route d'Amsterdam à Auwerkerke. Il y passa le temps i étudier et à travailler ses verres. Lorsqu'ils étaient, n etc.

1. (>nlitdansBoullainT.,p. 4Bsqq.:M L'an 16C4 Spinoia partit de celi«apMr se retirer à RhynsbourK. proche de IjeytXe. lA, éloigné de tous les ubstarlrt q«*il

PAR COLERUS. 17

et alla demeurer à Voorburg, à une lieue de La Haye, comme il le témoigne loi-même dans sa trentième lettre écrite à Pierre Balling. Il y passa, comme j'en ai été informé, trois ou quatre ans, pendant quoi il se fit un grand nombre d'amis à La Haye, tous gens distingués par leur condition ou par les emplois qu'ils exerçaient dans le

ne pouvait vaincre que par la fuite, il s'adonna entièrement à la philosophie. Comme il y avait peu d'auteurs qui fussent de son goût, il eut recours à ses propres méditations, étant résolu d'éprouver jusqu'où elles pourraient s'étendre : en quoi il a donné une si haute idée de la grandeur de son génie, qu'il y a peu de personnes qui aient pénétré si avant que lui dans les matières qu'il a traitées. Il fut peu dans cette retraite parce que, malgré les précautions qu'il prenait pour éviter tout commerce avec ses amis , on ne laissait pas de Vy aller voir de temps en temps, et jamais on ne le quittait qu'avec peine.

» La plupart de ses amis, qui étaient cartésiens, lui proposaient des difficultés qu'ils prétendaient ne se pouvoir résoudre que par les principes de leur maître. Spinoza les désabusa d'une erreur où ils étaient alors, et les satisfit par des rai* sons tout opposées. Mais jusqn'pù ne va point la force des préjugés I ces amis, retournés chez eux, manquèrent à se faire assommer en publiant que M. Descartes n'était pas le seul philosophe qui méritât d'être suivi. La plupart des ministres réformés, préoccupés alors de la doctrine de ce grand homme, et jaloux du droit qne croient avoir ces sortes de gens de se prétendre infaillibles dans leur choix, crient contre un bruit qui les offense, et n'oublient rien de ce qu'ils savent pour l'éteindre dans la source. Mais quoi qu'ils fisssent, le mal croissait, de sorte qu'on était sur le point de voir une guerre civile dans l'empire des lettres, lorsqu'il fut anèté qu'on prierait notre philosophe de s'expliquer ouvertement à l'égard de M. Descartes. Spinoza, qui ne demandait que la paix, donna vulouticrs à ce travail quelques heures de son loisir, et fit imprimer, l'an 1664, son abrégé des Médilalions de M. Dcscartos.

n Dans cet ouvrage il prouve géométriquement les deux premières parties des principes de M. Descartes, dont il rend raison dans la préface par la plume d'un de ses amis. Mais quoiqu'il ait pu dire à l'avantage de ce célèbre auteur, les partisans de ce grand homme, étant accusés d'athéisme, ont fait depuis tout ce qu'ils ont pu p«iur faire tomber la tempête sur notre philosophe. Cette persécution dura autant que la vie de Spinoza; et bien loin de l'ébranler, elle le fortifia dans l'étude et dans le travail qu'il avait embrassé.

n 11 imputait la plupart des vices des hommes aux erreurs de l'entendement, et, de peur d'y tomber, il s'enfonça plus avant dans la solitude. 11 quitta donc le lieu où il était pour aller à Woorburg, à une lieue de la Haye, où il crut être plus en repos , ce fut l'an 1665.

nLes vrais savants qui le trouvaient à redire sitôt qu'ils ne le voyaient plus, se mirent à le déterrer et à l'accabler de leurs visites dans ce dernier village, comme ils avaient fait dans le premier. Lui, qui n'était pas insensible à l'amitié des gens de bien, céda à l'instance qu'ils lui firent après trois ou quatre ans de séjour, de quitter la campagne pour quelque ville où ils pussent le voir avec moins de difficulté. 11 s'habitua donc à La Haye, qu'il préféra à Amsterdam, à cause que l'air y est plus sain , et il y demeura le reste de sa vie. Pendant sa demeure à Rhynsbourg, il s'était fait un grand nombre d'amis à La Haye, tous gens distingués par leur condition ou par les emplois qu'ils avaient dans le gouvernement, ou à l'armée. Ils se trouvaient, etc. »»

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gouvernement ou à l'armée. Ils se trouvaient volontiers en sa compagnie, et prenaient beaucoup de plaisir à l'entendre discoarir. Ce fut à leur prière qu'il s'établit enfin et se fixa à La Haye , où il demeura d'abord en pension sur le Yeerkaay, chez la veuve Van Velden , dans la môme maison où je suis logé pour le présent. La chambre où j'étudie, à l'extrémité de la maison sur le derrière, aa second étage, est la même où il couchait «t où il s'occupait é l'étude et à son travail. Il s'y faisait souvent apporter à manger et y panaK des deux et trois jours sans voir personne. Mais s'étant aperçu qu'il dépensait un peu trop dans sa pension, il loua sur le Pavili(K engragt, derrière ma maison, une chambre chez le sieur Henri Van der Spyck, dont nous avons souvent fait mention, où il prit soin lui-même de se fournir ce qui lui était nécessaire pour le boire et pour le manger, et où il vécut à sa fantaisie d'une manière fort retirée*.

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