‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 22 sur 96 · CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATION

Spinoza n*eut pas plutôt publié quelques-uns de ses ouvrages , qu'il se fit un grand nom dans le monde parmi les personnes Içs plus distinguées, qui le regardaient comme un beau génie et un grand philosophe. M.Stoupe, lieutenant-colonel d'un régiment suisse au service du roi de France, commandait dans Utrecht en 467â. li avait été auparavant ministre de la Savoie à Londres , dans les troubles d'Angleterre au temps de Gromwell ; il devint dans la suite brigadier, et ce fut en faisant les fonctions de cette charge qu'il fut tué à la bataille de Steenkerke. Pendant qu'il était à Utrecht il fit un livre qu'il intitula la Religion des Hollandais ^ où il reproche entre autres choses aux théologiens réformés, qu'ils avaient vu imprimer sous leurs yeux en 1 670 le livre qui porte pour titre Tractatus theologico-foliticus , dont Spinoza se déclare l'auteur en sa dix-neuvième lettre , sans cependant s'être mis en peine de le réfuter ou d'y répondre. C'est ce que M. Sioupe avançait. Mais le célèbre Braunius, professeur dans l'université de Groningue, a fait voir le contraire dans un livre qu'il fit imprimer pour réfuter celui de M. Stoupe; et en effet tant d'écrits publiés contre ce traité abominable montrent évidemment que M. Stoupe s'était trompé. Ce fut en ce temps-là même qu'il écrivit plusieurs lettres à Spinoza , dont il reçut aussi plusieurs réponses , et qu'il le pria enfin de vouloir bien se rendre à Utrecht dans un certain temps qu'il lui marqua. M. Stoupe avait d^autant plus d'envie de l'y attirer , que le prince de Condé , qui prenait alors possession du gouvernement d'Utrecht , souhaitait fort de s^entretenir avec Spinosa ; et c'était dans cette vue qu'on assurait que son altesse était si bien disposée à le servir auprès du roi, qu'elle espérait d'en obtenir aisément une pension pour Spinoza, pourvu seulement qu'il pût se résoudre à dédier quelqu'un de ses ouvrages à Sa Majesté- Il reçut cette dépèche accompagnée d'un passe-port, et partit peu de temps

des Juifs, avec lesquels ce bon homme avait fait commerce. Elles l'embarrassaient de telle manière qu'il aima mieux leur abandonner tout que de sacrifier son repos & une espérance incertaine.»

n LA VI b DE SPJNOZA

après l'avoir reçue. Le sieur Haima, dans la Vie de notre philosophe qu'il a traduite et extraite du Dictionnaire de M. Bayle , rapporte à la page 4 \ qu'il est certain qu'il rendit visite au prince de Condé, avec qui il eut divers entretiens pendant plusieurs jours, aussi bien qu'avec plusieurs autres personnes de distinction, particulièrement avec le lieutenant-colonel Stoupe. Mais Van der Spyck et sa femme, chez qui il était logé et qui vivent encore à présent, m'assurent qu'à son retour il leur dit positivement qu'il n'avait pu voir le ptince de Condé, qui était parti d'Utrecht quelques jours avant qu'il y arrivât ; mais que dans les entretiens qu'il avait eus avec M. Stoupe, cet officier l'avait assuré qu'il s'emploierait pour loi volontiers, et qu'il ne devait pas douter d'obtenir à sa recommandation une pension de la libéralité du roi *■ ; mais que pour lui, Spinoza, comme il n'avait pas dessein de rien dédier au roi de France, il avait refusé l'offre qu'on lui faisait avec toute la civilité dont il était capable *.

Après son retour^ la populace de La Haye s'émut extraordinairement à son occasion ; il en était regardé comme un espion , et ils se disaient déjà à l'oreille qu'il fallait se défaire d'un homme « dangereux, qui traitait sans doute d'affaires d'état dans un commerce si public qu'il entretenait avec l'ennemi. L'hôte de Spinosa en fut alarmé, et craignit avec raison que la canaille ne Tarrachât

1. Le roi de France donnait alors des pensions à tous les savants, particulièrt* ment aux étrangers, qui lui présentaient ou dédiaient quelque ouvrage. CoUru,

2. On lit dans BouUainv., p. 71 sqq. : « Mais Spinoza ne quittant jamais la aoii« tude que pour y rentrer bientôt après, un voyage de quelques semaines le tenait en suspens. Enfin, dit un du ses amis (Lucas), après quelques remises, oo le (lëtermina à se mettre vu chemin, pendant quoi un ordre du roi ayant appela M. le prince ailleurs, M. de Luxembourg, qui le reçut en son absence, lui fit mille «nresses, et l'assura de la bienveillance de M. le prince.

•< Cette fuulc do courtisans n*étonna pas notre philosophe. Il avait une politesM plus approchante de la cour que d'une ville de commerce i qui il devait sa uai^ sance, et dont on peut dire qu'il n'avait ni les vices ni les défauts. Quoique ce genre de vie fût entièrement opposé à ses maximes et à son goût, il s'y assujettit avec autant de complaisance que les courtisans mêmes. M. le prince, qui le voulait voir, mandait souvent qu'il l'attendit.

V Les curieux, qui l'aimaient et qui trouvaient toujours en loi quelque nouveau sujet de Tostimcr, étaient ravis que son altesse l'obligeât de rattendn*: mais après quelques semaines, M. le prince ayant mandé qu'il ne pouvait retourner à Utrecht, tous len curieux d'entre les Français en eurent du dia|(riB« c notre philosophe prit en même temps congé d'eux malgré les offres obligeaaics que lai fit M. de Luxembourg, n

PAR COLERUS. 25

de sa maison après i avoir forcée et peut-être pillée ; mais Spiuoza le rassura et le consola le mieux qu'il fut possible. « Ne craignez » rien, lui dit-il, à mon égard, il m'est aisé de me justifier : assez B de gens, et des principaux du pays, savent bien ce qui m'a en- » gagé à faire ce voyage. Mais, quoi qu'il en soit, aussitôt que la » populace fera le moindre bruit à votre porte, 'je sortirai et irai 0 droit à eux , quand ils devraient me faire le môme traitement » qu'ils ont fait aux pauvres messieurs de Witt. Je suis bon repu- » blicain, et n'ai jamais eu en vue que la gloire et lavanlage do » l'État. »

Ce fut en cette même année que l'électeur palatin Charles-Louis, de glorieuse mémoire , informé de la capacité de ce grand philosophe, voulut l'attirer à Heidelberg pour y enseigner la philosophie, nayant sans doute aucune connaissance du venin qu'il tenait encore caché dans son sein, et qui dans la suite se manifesta plus ouvertement. Son altesse électorale donna ordre au célèbre docteur Fabricius, bon philosophe et l'un de ses conseillers, d'en faire la proposition à Spinoza. Il lui offrait au nom de son prince, avec la chaire de philosophie, une liberté très-étendue de raisonner suivant ses principes, comme il jugerait le plus à propos, cum amplissima philosophandi libertate. Mais à cette offre on avait joint une condition qui n'accommodait nullement Spinosa ; car, quelqu'ctenduc que fût la liberté qu'on lui accordait, il ne devait aucunement s en servir au préjudice de la religion établie par les lois. Et c'est ce (]ui parait par la lettre du docteur Fabricius, datée de Heidelberg, du 16 février (voyez Spinozœ Oper. posth,^ Epist. 53, pag. oO-l). On trouve dans cette lettre qu'il y est régalé du litre de philosophe très-célèbre et de génie transcendant : philosophe acutissime ac celeberrime.

C'était là une mine qu'il éventa aisément, s'il m'est permis d'user de cette expression ; il vit la difficulté, ou plutôt l'impossibilité où il était de raisonner suivant ses principes, et de ne rien avancer en même temps qui fût contraire à la religion établie. Il Ht réponse à M. Fabricius le 30 mars 1673, et refusa civilement la chaire de philosophie qu'il lui offrait. Il lui manda que « l'instruction de la » jeunesse serait un obstacle à ses propres études, et ({ue jamais » il n'avait eu la pensée d'embrasser une semblable profession. » i. 3

Mais ceci n'est qu'un prétexte, et il découvre assez ce qu'il a dans Tàme par les paroles suivantes : « De plus, je fais réflexion, dit-il » au docteur, que vous ne me marquez point dans quelles bornes » doit être renfermée cette liberté d'expliquer mes sentiments pour » ne pas cboquer la religion. Cogito deinde me nescire quibus limp- » abus libertas illa philosophandi intercludi debeat, ne vide» » publice stabilitam reliffionem perturbare velh. j (Voyez ses Œuvres posthumes, page 563, Lettre 54 ^)

1. On lit dans Boullainv., p. 77 sqq. : u Caractère de ccmr et d'esprit de SjwMdiM u Spinoza n'ayant point eu de santé parfaite pendant tout le cours de sa vie, il avait appris i souffrir dès sa tendre Jeunesse ; aussi jamais homme n^enteadU-U mieux cette science si rare, mais cependant si nécevaire. Il ne cherchait de cmsolation que dans lui-même; et s'il était sensible k quelque douleur, c'était ils douleur d'autrui. Croire le mal moine rude quand il nous est comutun aveeplu^enÊrt ^ autres personne, c'est, disait-il, une grande marque d'ignorance, et c'est ttssli bien peu de bon sens que de mettre les peines communes au nombre des conseltf ^ tioHs. C'est dans cet esprit qu'il versa des larmes lorsqu'il vit ses concitoyens dé- f^ chirer, dans le célèbre M» de Witt, leur père commun; et quoi qu'il sût mieux qu'homme du monde de quoi les honunes sont capables, il ne laissa pas de ftéak i ce cruel spectacle. l>'un cûté^ il Voyait commettre un parricide sans exemple et I. une ingratitude extrême ; d'un autre, il se voyait privé d'un illustre mécène et ) du seul appui qui lui restât. C'en était trop pour terrasser une âme commam; mais un cœur comme le sien, accoutumé à vaincre les troubles intérieani n'avait garde de succomber. Comme il se possédait toujours, il se vit bientôt aodessus de ce redoutable accident ; un de ses amis qui s'en étonnait ne put s'en- | pêcher de le lui témoigner. Que nous servirait la sagesse, repartit notre philoso^, ( si en tombant dans les passions du peuple, nous n'avions pas la force de nous i relever de nous mêmes ! '

V Comme il n'épousait aucun parti il ne donnait le prix i pas un. Il laissait i • chacun la liberté de ses préjugés; mais il soutenait que la plupart étaient us obstacle à la vérité ; que la raison était inutile si on négligeait d'en user, flt qu'on en défendît Tusage où il s agissait de choisir. Voilà, disait-il, les deuxplti f grands et plus ordinaires défauts de tous les hommes, la paresse et la présomptifs* 1 Les uns croupissent lâchement dans une profonde ignorance qui les met aurdeti" sous des brutes; les autres s'élèvent en tyrans sur l'esprit des simples, en leur iosr nant pour oracles un monde de fausses pensées. C'est la source de toutes lei erreurs ; ce qui les divise les uns des autres, et s'oppose directement au but de te nature qui est de les rendre uniformes comme enfants d'une même mère. Cest pourquoi il disait qu'il n'y avait que ceux qui s'étaient dégagés des maximes de . leur enfance qui pussent connaître la vérité; qu'il faut se faire d'étranges efforts pour surmonter les impressions de la coutume, et pour effacer les fausses idées dont Tesprit des hommes se remplit avant qu'ils soient capables déjuger des choses par eux-mêmes. Sortir de cet abîme était , à son avis, un aussi grand miracle que de débrouiller le chaos.

» Il ne faut donc pas s'étonner s'il a fait si souvent la guerre i la superstitioo. Outre qu'il y était porté par une pente naturelle, les enseignements de son père qui était homme de bon sens , y avaient beaucoup contribué. Le bonhomme, loi ayant appris à ne la pas confondre avec la solide piété, et voulant éprouver fon

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