DE LA DERNIÈRE MALADIE DE SPINOZA ET DE SA MORT
On a fait tant de différents rapports et si peu véritables toochanl la mort de Spinoza , qu'il est surprenant que des gens éclairés se soient mis en frais d'en informer le public sur des ouï-dire, saib auparavant s'être mieux instruit eux-mêmes de ce qu'ils débitaient. Oo trouve un échantillon des faussetés qu'ils avanceot sur ce njet
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dans le Menagiana, imprimé à Amsterdam en 4695^ où Tauteur s'exprime ainsi :
0 J*ai ouï- dire que Spinoza était mort de la peur quil avait » eue d'être mis à la Bastille. Il était venu en France attiré par » deux personnes de qualité qui avaient envie de le voir. M. de » Pomponne en fut averti ; et comme c'est un ministre fort zélé » pour la religion il ne jugea pas à propos de souffrir Spinoza en V France, où il était capable de faire bien du désordre , et pour » l'en empêcher il résolut de le faire mettre à la Bastille. Spinoza , » qui en eut avis, se sauva en habit de cordelier ; mais je ne ga- » rantis pas cette dernière circonstance. Ce qui est certain est que »bien des personnes qui l'ont vu m'ont assuré qu'il était petit, «jaunâtre, qu'il avait quelque chose de noir dans la physionomie, 9 et qu'il portait sur son visage un caractère de réprobation. »
Tout ceci n'est qu'un tissu de fables et de mensonges, car il est certain que Spinoza n'a été de sa vie en France ; et quoique des personnes de distinction aient tâché de Ty attirer, comme il a avoué à ses hôtes, il les a cependant bien assurés en même temps qu'il n'espérait pas d'avoir jamais assez peu de jugement pour faire une telle folie. On jugera aisément aussi par ce que je dirai ci-après, qu'il n'est nullement véritable qu'il soit mort de peur. Pour cet effet je rapporterai les circonstances de sa mort sans partialité, et n'avancerai rien sans preuve; ce que je suis en état d'exécuter d'autant plus aisément que c'est ici à La Haye qu'il est mort et enterré.
Spinoza était d'une constitution très-faible , malsain , maigre , et attaqué de phthisie depuis plus de vingt ans; ce qui l'obligeait à vivre de régime, et à être extrêmement sobre en son boire et en son manger. Cependant, ni son hôte, ni ceux du logis ne croyaient pas que sa fin fût si proche , même peu de temps avant que la mort le surprit, et n'en avaient pas la moindre pensée; car le 22 février, qui fut alors le samedi devant les jours gras , son hôte et sa femme furent entendre la prédication qu'on fait dans notre église pour disposer un chacun à recevoir la communion qui s'administre le lendemain selon une coutume établie parmi nous. L'hôte étant retourné au logis après le sermon , à quatre heures ou environ , Spinoza descendit de sa chambre en bas, et eut avec lui un assez
hmg entreiten cpn roula partieult^rement sur ce que te mmlltnî avaH prêché , et après avoir fumé une pipe de tabac H se retira à u diambi^, qui é(ail sur le devaftt, et 8*allà Coucher de bonne heure. Le dimanche au malin, avant qu'il fût tempe d'aller à TégUse, il descendit encore de sa chambre, et parla avec Tfaôte et at femme. Il avait fait venir d'Amsterdam vn certain médecin que je ne puis désigner que par ces deux lettres, L» M. ; cdui-ci dmrgea les gens du logis d'acheter un vieux coq et de le faire bouillir aussitôt, afin que sur les midi Spinoaa pût en prendre te bouillon : œ qu'il 6t aussi , et en mangea encore de bon appétit après que l'hôte et sa femme furent revenus de l'église. L'aprèsHoaidi te médecin L. M. resta seul auprès de Spinoza , oeux du logis étant retournés ensembte à leurs dévotions. Mats au sortir du sennon ils apprirent avec surprise que sur les trois heures Spinoza était expiré en la présence de ce médecin , qui , te soir même, s'en retourna à Amsierdam par le bateau de nuit sans prendre te moindre soin di défunt. U se dispensa de ce devoir d'autant plus tôt, qu'après la moii de Spinoza il s'était saisi d'un ducaton et de quelque peu d'argent que te défunt avait laissé sur sa tabto, aussi bien que d'un couteai à manche d'argent, et s'était retiré avec ce qu'il avait butiné.
On a rapporté fort diversement les particularités de sa maladie et de sa mort; et cela a même fourni matière à plusieurs contesta* tiens. On débite : i^ que dans le temps de sa maladie il avait pris les précautions nécessaires pour n'être pas surpris par les Tisitei de gens dont la vue ne pouvait que l'importuner; 2® que ces propres paroles lui étaient sorties de la bouche une et même phisieurs fois : 0 Dieu, aie pitié de moi misérable pécheur I 3* qu*oa l'avait ouï souvent soupirer en prononçant le nom de Dieu. Ce qui ayant donné occasion à ceux qui étaient présents de lui demander s'il croyait donc à présent à l'existence d'un Dieu dont il avait Uwt sujet de craindre les jugements après sa mort, il avait répondu que le mot lui était échappé et n'était sorti de sa bouche que par coutume et par habitude. 4« On dit encore qu'il tenait auprès de soi du suc de mandragore tout prêt, dont il usa quand il sentit approcher te mort; qu*ayant ensuite tiré tes rideaux de son lit, il perdit loule connaissance, étant tombé dans un profond sommaél, et que ee fat ainsi qu'il passa de cette vie à l'éternité ; 5<» qu'il avait
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preaaémeiit de iaiâaer entrer qui que ce fùl danB sa ebaoïbre lonnqif il approcherait de sa fia : comme aussi que, se voyant à Textré* mitéy il avait fait appeler son hôtesse et l'avait priée d'empêcher qu'auciio ministre ne le vint voir, parce qu'il voulait, disait-il, mourir paisiblement et sans dispute, etc.
J'ai recherché soigneusement la vérité de tous ces fisits, et demandé plusieiira Ams à son hôte et à son hôtesse, qni vivent encore à présent, ce qu*iis en savaient; mais ils m'ont répondu coastammeni l*un et l'autre qu'ils n'en avaient pas la moindre connaissance, ei qu'ils étaient persuadés que toutes ces particularités étaient autant de mensonges : car jamais il ne leur a défendu d'admettre qui que ce fut qui souhaitât de le voir. D'ailleurs, lorsque sa fin approcha, à n'y avait dans sa chambre que le seul médecin d'Amsterdam que j'ai désigné ; personne n'a ouï les paroles qu'on prétend qu'il a proférées: 0 DieUj aie pitié de moi misérable pécheur 1 et il n'y a pas d'apparence non plus qu'elles soient sorties de sa bouche puisqu'il ne croyait pas être si près de sa fin , et ceux du logis n'en avaient pas la moindre pensée. Et il ne gardait point le lit pendant sa ma-* ladie, car, le matin même du jour qu'il expira, il était encore des* cendu de sa chambre en bas comme nous l'avons remarqué ; sa chambre était celle de devant où il couchait dans un lit construit à la mode du pays, et qu'on appelle bedstede. Qu'il ait chargé son hôtesse de renvoyer les ministres qui pourraient se présenter, ou qu'il ait invoqué le nom de Dieu pendant sa maladie, c'est ce que ni eHe^ ni ceux du logis n'ont point ouï\ et dont ils n'ont nulle connaissance. Ce qui leur persuade le contraire, c*est que depuis qu'il était tombé en langueur il avait toujours marqué, dans les maux qu'il souffirait, une fermeté vraiment stoïque ; jusqu'à réprimander les autres lui-même, lorsqu'il leur arrivait de se plaindre et de té-^ moigner dans leurs maladies peu de courage ou trop de sensibilité.
Enfin, à l'égard du suc de ^l|^ndragore, dont on dit qu'il usa étant à l'extrémité, ce qui lui fit perdre toute connaissance ; c'est encore une particularité entièrement inconnue à ceux du logis. Et cependant c'était eux qui lui préparaient tout ce dont il avait be* soin pour son boire et manger, aussi bien que les remèdes qu'il prenait de temps en temps. Il n'est pas non plus fait mention de cette drogue dmis le mémoire de l'apothicaire, qui pourtant fut le
même chez qui le médecin d'Amsterdam envoya prendre les remèdes dont Spinoza eut besoin les derniers jours de sa vie.
Après la mort de Spinoza, son hôte prit soin de le faire enterrer. Jean Rieuwertz, imprimeur de la ville à Amsterdam, Vea avait prié, et lui avait promis en même temps de le faire rembourser de toute la dépense, dont il voulait bien être caution. La lettre qu'il lui écrivit fort au long , à ce sujet , est datée d'Amsterdam , du 6 mars 4678. Il n'oublie pas d'y faire mention de cet ami deScbiedam dont nous avons parlé ci-dessus, qui, pour montrer combien la mémoire de Spinoza lui était chère et précieuse, payait exactement tout ce que Van der Spyck pouvait encore prétendre de son défunt hôte. La somme à quoi ses prétentions pouvaient monter lui eu était en même temps remise, comme Rieuwertz lui-même l'avait touchée par l'ordre de son ami.
Gomme on se disposait à mettre le corps de Spinoza en terre, un apothicaire nommé Schroder y mit opposition et prétendit auparavant être payé de quelques médicaments qu'il avait fournis av défunt pendant sa maladie. Son mémoire se montait à seize florins et deux sous, je trouve qu'on y porte en compte de la teinture de safran, du baume, des poudres, etc. ; mais on n'y fait aucune mention ni d'opium, ni de mandragore. L'opposition fut levée aussitôt, et le compte payé par le sieur Van der Spyck.
Le corps fut porté en terre le 25 février, accompagné de plusieurs personnes illustres et suivi de six carrosses. Au retour de Tenlerrement, qui se ht dans la nouvelle église sur le Spuy, les amis particuliers ou voisins furent régalés de quelques bouteilles de vio , selon la coutume du pays, dans la maison de l'hôte du défunt.
Je remarquerai, en passant, que le barbier de Spinoza donna, après sa mort, un mémoire conçu en ces termes : M. Spinoza, de bienheureuse mémoire , doit à Abraham Kervel , chirurgien , pour l'avoir rasé pendant le dernier quartier, la somme d'un florin dixhuit sous. Le prieur d'enterrement et deux taillandiers firent au défunt un pareil compliment dans leurs mémoires, aussi bien que le mercier qui fournit des gants pour le deuil de l'enterrement.
Si ces bonnes gens avaient su quels étaient les principes de Spinoza en fait de religion , il y a apparence qu'ils oe se fussent pas ainsi joués du terme de bitnheureitx qu'ils employaient ; ou
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est-ce qu'ils s*en sont servis selon le train ordinaire^ qui souffre quelquefois l'abus qu'on fait de semblables expressions à Tégard m^me de personnes mortes dans le désespoir ou dans rimpénitence finale?
Spinoza étant enterré, son hôte fit faire l'inventaire des biens meubles qu*il avait laissés. Le notaire qu'il employa donna un compte de ses vacations en cette forme : a Guillaume van den » Hove, notaire, pour avoir travaillé à l'inventaire des meubles et » effets du feu sieur Benoît de Spinoza... » Ses salaires se montent à la somme de dix-sept florins et huit sous; plus bas il reconnaît avoir été payé de cette somme, le 4 4 novembre 4 677.
Rébecca de Spinoza, sœur du défunt, se porta pour son héritière, et en passa sa déclaration à la maison où il était mort. Cependant, comme elle refusait de payer préalablement les frais de Tenterrement, et quelques dettes dont la succession était chargée, le sieur Van der Spyck lui en fit parler à Amsterdam, et la fit sommer d'y satisfaire, par Robert Schmeding, porteur de sa procuration. Libertus Lœf fut le notaire qui dressa cet acte et le signa , le 30 mars 4677. Mais avant de rien payer elle voulait voir clair et savoir si, les dettes et charges payées, il lui reviendrait quelque chose de la succession de son frère. Pendant qu'elle délibérait. Van der Spyck se fît autoriser par justice à faire vendre publiquement les biens et meubles en question ; ce qui fut aussi exécuté ; et les deniers provenants de la vendue étant consignés au lieu ordinaire, la sœur de Spinoza fit arrêt dessus ; mais voyant qu'après le paiement des frais et charges il ne restait que peu de chose ou rien du tout , elle se désista de son opposition et de toutes ses prétentions. Le procureur Jean Lukkas, qui servit Van der Spyck en cette affaire, lui porta en compte la somme de trente-trois florins seize sous , dont il donna sa quittance datée du i^** juin 4678. La vendue desdits meubles avait été faite ici à La Haye, dcM le 4 novembre 4677, par Rykus van Stralen, crieur juré, comme il parait par le compte qu'il en rendit daté du même jour.
Il ne faut que jeter les yeux sur ce compte, pour juger aussitôt que c'était l'inventaire d'un vrai philosophe; on n'y trouve que quelques livrets , quelques tailles- douces ou estampes , quelques morceaux de verre polis, des instruments pour les polir, etc. I. &
$0 LA VIE DE SPUiOZA PAB COLERUS.
Par les hardea qui ont servi à son usage^ on voit encore combien il a été économe et bon ménager. Un manteau de cameloi avec une culotte furent vendus vinj^t-un florins quatorze so«s; un autre manteau gris, douze florins quatorze sous; quatre linceuls» sii florins et huit sous; sept ebemises, neuf florins et six soua; un lit et un traversin, quinze florins; dix*neuf collets, un florin onze sous; cinq mouchoirs^ douze sous ; deux rideaux rouges, une courte-^nle •t une petite couverture de lit, six florins : son orfèvrerie conaisloii •n deux boucles d*argent, qui furent vendues deux florina* Tout Tinventaire ou vendue des meubles ne se montait qu'à quatre cenU florins et treize sous; les frais de la vendue et cbsîrgea déduites, H restait trois ceiila nonaate florins quatorze sous*
Vûtlà ce que j*ai pu apprendre de plus particulier loadMat le vie et la mort de Spinoza, il était ègé de quarante-quatre aes deux mois et vingi-sepi jours. U est mori le vingi-anierae février 4a77, el a été enterré le 25 du même mois.