Cette préface est de Spinoza
que Tavenir leur sera propice ou funeste ; et cent fois trompés par l'événement, ils n'en croient pas moins pour cela aux bons et aux mauvais présages. Sont ils témoins de quelque phénomène extraordinaire et qui les frappe d'admiration, à leors yeux c'est un prodige qui annonce le courroux des dieux, de l'Être suprême ; et ne pas fléchir sa colère par des prières et des sacrifices , c'est une impiété pour ces hommes que la superstition conduit et qui ne connaissent pas la religion. Ils veulent que la nature entière soit complice do leur délire, et, féconds en fictions ridicules, ils l'interprètent de mille façons merveilleuses.
On voit par là que les hommes les plus attachés à toute espèce do superstition, ce sont ceux qui désirent sans mesure des biens incertains ; aussitôt qu'un danger les menace , ne pouvant le secourir eux-mêmes, ils implorent le secours divin par des prlèrei et des larmes ; la raison (qui ne peut en effet leur tracer une routa sûre vers les vains objets de leurs désirs], Ils l'appellent aveugle; la sagesse humaine, chose inutile; mais les délires de rimaglnatioo, les songes, et toutes sortes d'inepties et de puérilités, sont à leurs yeui les réponses que Dieu fait à nos vœux. Dieu déteste les sages. Ce n'eit point dans nos Ames qu'il a gravé ses décrets, c'est dans les fibres des animaux. Les idiots, les fous, les oiseaux, voilà les êtres quil anime de son soufllo et qui nous révèlent l'avenir.
Tel est l'excès do délire où la crainte jette les hommes. La véritable cause de la superstition, ce qui la conserve et l'entretient, c'est donc la crainte. Que si Ton n'est pas satisfait des preuves que j'en ai données, et qu'on veuille des exemples particuliers , je citerai Alexandre, qui ne devint superstitieux et n'appela auprès do lui des devins que lorsqu'il conçut des craintes sur sa fortune aux Portes de Suse (voyez Quint. Cure, liv. v, ch. I]. Une fois Darius vaincu, il cessa do consulter les devins, jusqu'au moment où la défection des Bactriens, les Scythes qui le pressaient , et sa blessure, qui le retenait au lit, vinrent de nouveau jeter dans son âme la terreur, a Alors, dit Quinte-Curce (liv. vu, ch. 7), il se replongea » dans les superstitions, ces vains jouets de l'esprit des hoaunas; A et plein d'une foi crédule pour Aristandre, Il lui donna l'ordre » de faire des sacrifices pour y découvrir quel serait le luocèi de » ses affaires. » Je pourrais citer une Infinité d*autrea exemplei
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qui prouveat de la façon la plug claire que la superstition n'entre dans le oœor des hommes qu'avec Ja crainte, et que tous ces objets d*une vaine adoration ne sont que des fantômes, ouvrage d'une éme timide que la tristesse poussa au délire ; enfin que les devins n*ont obtenu de crédit que durant les grandes calamités des empires et qu'alors surtout ils ont été redoutables aux rois« Mais tous ces exemples étant pariiaitement connus, je ne crois pas nécessaire d'insister davantage.
De l'expiication que je viens de donner de la cause de la superstition, U résulte que tous les hommes y sont naturellement sujets (quoi qu'en disent ceux qui n'y voient qu'une marque de l'idée confuse qu'ont tous les hommes de la divinité). Il en résulte aussi qu'elle doit être extrêmement variable et inconstante , comme tous les caprices de l'àme humaine et tous ses mouvements impétueux ; enfin qu'il n'y a que l'espérance, la haine, la colère et la fraude qui la puissent faire subsister, puisqu'elle ne vient pas de la raison, mais des passions et des passions les plus fortes. Ainsi donc, autant il est facile aux hommes de se laisser prendre à toutes aortes desuperstitioas, autant il leur est difficile de persister dans une seule; ajoutez que le vulgaire étant toujours également misérable, ne peut jamais rester en repos; il court toujours aux choses nouvelles et qui ne l'ont point encore trompé ; et c'est cette inconstance qui a été cause de tant de tumultes et de guerres. Car ainsi que nous l'avons déjà fait voir, et suivant l'excellente remarque de Quinte-€urce (liv. iv, ch, 40) : « // n'y a pas de nioymplus e/ficaee » que la mpentitian poér gouverner la multitude. » Et voilà ce qui porte si aisément le peuple, sous une apparence de religiou , tanlét à adorer ses rois comme des dieux , tantôt à les détester comme le fléau du .genre humain. Pour obvier à ce mal on a pris grand soin d'entourer la religion, vraie ou fausse, d'un grand appareil et d'un cuUe pompeux, pour lui donner une constante gravité, et imprimer à tous un profond respect ; ce qui, pour le dire en passant, a par£aitementréussi chez les Turcs où la discussion est un sacrilège, et où ïeèçni de chacun est rempli de tant de préjugés que la saine raison n'y a plus de place, et le doute même n'y peut entrer.
Maïs si le grand seeret du régime monarchique, et son intérêt principal, c'est de tromper les hommes et de colorer du beay nom de
religion la crainte où il faut les tenir asservis, do telle façon qa'ib croient combattre pour leur salut en combattant pour leur esclavage, et que la chose du monde la plus glorieuse soit à leurs yeux de doimer leur sang et leur vie. pour servir Torgueil d'un seul homme ; comment concevoir rien de semblable dans un État libre, et quelle plus déplorable entreprise que d*y répandre de telles idées, puisque rien n*est plus contraire à la liberté générale que d'entraver par des préjugés ou de quelque façon que ce soit le libre exercice de la raison de chacun I Quant aux séditions qui s'élèvent sous prétexte de religion, elles ne viennent que d'une cause, c est qu'on veut régler par des lois les choses de la spéculation , et que dès lors des opinions sont imputées à crime et punies comme des attentats. Mais ce n'est point au salut public qu'on immole des victimes, c'est à la haine, c'est à la cruauté des persécuteurs. Que si le droit de TÉtat se bornait à Réprimer les actes, en laissant rimpunité aux paroles, il serait impossible de donner à ces troubles le prétexte de l'intérêt et du droit de l'État, et les controverses ne se tourneraient plus en séditions.
Or, ce rare bonheur m'étant tombé en partage, de vivre dans une république où chacun dispose d'une liberté parfaite de penser et d'adorer Dieu à son gré , et où rien n'est plus cher à tous et plus doux que la liberté , j'ai cru faire une bonne chose et de quelque utilité peut être, en montrant que la liberté de penser, non-$:euiement peut se concilier avec le maintien de la paix et le salut de rÈlat , mais même qu'on ne pourrait la détruire sans détruire du même coup et la paix de l'État et la piété elle-même. Voilà le principe que j'ai dessein d'établir dans ce Traité. Mais pour cela j« ju.;é nécessaire de dissiper d'abord divers préjugés, les uns, res^les de noire ancien esclavage, qui se sont établis touchant la religion; les autres qu'on s'est formés sur le droit des |)ouvoirs souvcraimi. Nous voyons en effet certains hommes se livrer avec une extrême licence à toutes sortes de manœuvres pour s'approprier la plus grande partie de ce droit, et, sous le voile de la religion, détourner le peuple, qui n'est pas encore bien guéri de la vieille supersUtioa païenne, de l'obéissance aux pouvoirs légitimes, afin de reploofser de nouveau toutes choses dans l'esclavage. Quel ordre suivrai-je dans l'exposition de ces idées, c'est ce que je dirai tout à rbewe
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en peu de inots ; mais je veux expliquer avant tout les motifs qui m'ont déterminé à écrire.
Je me suis souvent étonné de voir des hommes qui professent la religion chrétienne, religion d'amour, de bonheur, de paix, de continence , de bonne foi , se combattre les uns les autres avec une telle violence, et se poursuivre d'une haine si farouche, que c'est bien plutôt par ces traits qu'on distingue leur religion que par les caractères que je disais tout à l'heure. Car les choses en sont venues au point que personne ne peut guère plus distinguer un chrétien d'un turc, d'un juif, d'un païen que par la forme extérieure et le vêtement; ou bien en sachant quelle église il fréquente; ou enfin qu'il est attaché à tel ou tel senliment, et jure sur la parole de tel ou tel maître. Mais quant à la pratique do la vie, je ne vois entre eux aucune dififérence. En cherchant la cause de ce mal, j'ai trouvé qu'il vient surtout de ce qu'on met les fonctions du sacerdoce, les dignités, les devoirs de l'Église au rang des avantages matériels, et que le peuple s'imagine que toute la religion est dans les honneurs qu'il rend à ses minisires. C'est ainsi que les abus sont entrés dans l'Église, et qu'on a vu les derniers des hommes animés d'une prodigieuse ambition de s'emparer du sacerdoce , le zèle de la propagation de' la foi se tourner en ambition et en avarice sordide, le temple devenir un théâtre où l'on entend non pas des docteurs ecclésiastiques, mais des orateurs dont aucun ne se soucie d'instruire le peuple, mais seulement de s'en faire admirer, de le captiver en s'écartant de la doctrine commune, de lui enseigner des nouveautés et des choses extraordinaires qui le frappent d'admiration. De là les disputes, les jalousies , et ces haines implacables que le temps ne peut effacer. Il ne faut point s'étonner, après cela, qu'il ne soit resté de l'ancienne religion que le culte extérieur (qui en vérité est moins un hommage à Dieu qu'une adulation), et que la foi ne soit plus aujourd'hui que préjugés et crédulités. Et quels préjugés , grand Dieu ? Des préjugés qui changent les hommes d'ôtres raisonnables en brutes, en leur ôtant le libre usage de leur jugement, le discernement du vrai et du faux, et qui semblent avoir été forgés tout exprès pour éteindre , pour étouffer le flaml)eau de la raison humaine. La piété , la religion sont devenues un I. 6
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amai d'absurdes mystères; ot il se Irouve quo ceux qui méprifeot lo plus la raison , qui rejettent, qui repoussent VetïiBWÏeamni hu-> main comme corrompu dans sa nature, sont justement, chose prodii;ieuse , ceux qu'on croit éclairés de la lumière divine» Mais en vérité, s'ils en avaient seulement une étincelle, ils ne s'enfleraieni pas de cet orgueil insensé; ils apprendraient à lionorer Dieu avec plus de prudence , et ils se feraient distinguer par dea aenlimeals non de liaine, mais d'amour ; enfin, ils ne poursuivraient pas avec tant d*animosité ceux qui ne partagent pas leurs opiniena; ei si en elfct ce n'est pas do leur Ibrtune, mais du salut de leuis adversaires qu'ils sont en peine, ils n'auraient pour eux que de II pitié. J'ajoute qu'on reconnaîtrait à leur doctrine qu'île sont véritablement éclairés de la lumière divine. Il est vrai, je ravoue» qu'ils ont ()Our les profonds mystères de l'Écriture une exUéme admiration; mais je no vois pas qu'ils aient jamais enseigné autre cliosc que les spéculations de Plalon ou d'Arislote , et ils y oot accommodé 1 Écrilure, de peur sans doute de passer pour disciplei des païens. 11 ne leur a pas sufll de donner dans les rêveries insensées des Grecs, ils ont voulu les mettre dans ia boudin dai propliètes; ce qui prouve bien qu'ils ne voient la divinité d« l'Écriture qu'à la façon dos gens qui rêvent; et plus ils s'extasient sjjr les profondeurs de l'Écriture , plus ils témoignent que ce n'est pas de la foi qu'ils ont ()Our elle, mais une aveugle cotni^aiBaneif. Une preuve nouvelle, c'est qu'ils partent de ce principe (quand ils commencent Texplicalion do TÉcrituro et la recberdie de son vrai sens) que l'Écriture M toujours véridique et divine. Or. c'est là ce qui devrait résulter de Texanken sévère de l'Écriture bien (x)mprifte ; de façon qu'ils prennent tout d'abord pour règle de rinterprétation des livres sacrés ce que ces livres eux-aénes nous eiHM^igneraient beaucoup mieux que tous leurs inutilea cooh mentaires.
Ayant donc considéré toutes ces choses ensemble, aavoir, que la lumière naturelle eut non seulement méprisée, mais que plusieurs la condamnent comme source de Timpiéié; que des fidioas humaines passent pour des révélations divines, et la méduKlé pour la (6i ; enfin que les controverses des pliilosophes soolèyepl ÙÊm l'ÊgUse comme dans l'État les passions les pkis ardanlai, é'aà aaî»-
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révélations divine? que par te serour^ no i in.açinafor - -^..^
dire par le moyen de paroles on d'ima-e. f : ri', air»- r.'.-- -.r*^
phétiser, il n'était pa* besoin de posaede- an* am- r.ju- nansH»
que celle des autres homme?, mair seiiiemen: an* imaTmaiior
plus vive, ainsi que je le montrerai piu^ cia'remer.: raror^ aar^ f*