CHAPITRE V
DU VÉRITABLE OBJET DE L'iNSTfriTTION DES CÉRÉMONIBS EEU- GIEUSES. — DE LA CROYANCE AUX RÉCITS HISTORIQUES; SOUS QUEL RAPPORT ELLE EST NECESSAIRE ET A QUELLE SORTE DE PERSONNES.
Nous avons montré dans le chapitre précédent que la loi divine , cette loi qui nous rend vraiment heureux et nous enseigne la vie véritable, est commune à tous les hommes; et comme nous l'avons déduite de la seule considération de la nature humaine, il
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faut reconnaître qu'elle est innée et comme gravée au fond de notre âme. Or, les cérémonies religieuses, celles du moins que nous trouvons dans Fancien Testament, ayant été instituées en vue des seuls Hébreux, et si particulièrement appropriées aux intérêts de leur empire que la plupart d'entre elles ne pouvaient être célébrées par les particuliers, mais seulement par toute la nation réunie, il s'ensuit qu'elles n'ont rien à voir avec la loi divine, et ne peuvent servir de rien, ni pour la vertu , ni pour le bonheur : elles regardent donc exclusivement l'élection des Hébreux , c'est-à-dire (ainsi que nous l'avons montré au chap. m], leur bien-être matériel et temporel et la tranquillité de leur empire; et, par conséquent, elles n'ont pu avoir d'usage qu'autant que cet empire était debout.
On demandera, maintenant, pourquoi, dansTancien Testament, les cérémonies sont rattachées à la loi divine? C'est qu'elles étaient fondées sur la révélation, ou du moins sur des bases que la révélation avait posées. Au surplus , comme une bonne raison , si solide qu'elle puisse être, n'a jamais grand effet sur les théologiens, je vais m'attacher à confirmer ici par l'autorité de l'Écriture ce que j'ai établi ailleurs d'une autre façon; et pour répandre encore plus de clarté sur cette matière , j'expliquerai en quel sens et comment les cérémonies servirent à l'établissement et à la conservation de l'empire hébreu.
S'il y a un point clairement établi dans Isaïey c^est que la loi divine, prise en elle-même, ne consiste point dans des cérémonies, mais dans cette loi universelle qui nous ordonne de bien vivre. Au chap. 1®', vers. 40, le prophète invite son peuple à apprendre de lui la loi divine et après en avoir exclu toute espèce de sacrifices et de fêtes, il la leur découvre enfin (vers. 46, 47) et la fait consister tout entière dans la purification de l'âme, dans la pratique de la vertu et l'habitude des bonnes actions, enfin dans la charité pour les misérables. Le témoignage du psalmiste n'est pas moins formel quand il dit en parlant à Dieu ( Psaume xl , vers. 7, 9) : « Vous n'avez voulu ni sacrifices ni présents; vous m'avez ouvert les oreilles S Tnais vous ne m'avez demandé ni holocauste, ni oblation pour le péché. Et moi , mon Dieu , fai voulu me confor-
1. C'est-à-dire : vous m'ave:; donné Vintelligence {Note de Spino::a,)
mer à votre volonté; car votre loi est dam m^ efitraUles. » Ainsi donc le psalipiste n'eiitepd par loi de Dieu que cellq qui est gravée au fond de nos eplrailles; et il en exclut l|ss céréiDOoies, parce qu'elles ne tirent point leur ))onté d'elles-mêmes, mais seulement du fait de leur institution, et n'ont pas par conséquent le caractère d'une loi primitive. Je pourrais citer un grand nombre de passages de l'Écriture pour confirmer cette doctrine; mai$ les deux qui précèdent su fissent à mon objet.
Je puis également établir par l'Écriture sainte quQ les oérémonies ne sont d'aucun usage pour la vraie béatitude, et ne regardent que la prospérité temporelle de l'empire. L'Écriture, en effet, ne promet pour prix de l'exacte observation des céréiponies que des avantages et des plaisirs tout corporels; la loi divine seule, la loi universelle donne la béatitude. Qu'on parcoure les cinq livtes communément appelés livres de Moïse , on n*y trouvera d'autre récompense promise que la félicité temporelle: les honneurs, la renommée, la victoire , les richesses, les plaisirs, la santé. Je sais que ces cinq livres contiennent, outre les cérémonies, plusieurs préceptes de morale ; mais aucun de ces préceptes n'a le caractère d'une prescription universelle. Ce sont des règles de conduite mises à la portée des Hébreux et particulièrement appropriées à leur génie, qui n'ont par conséquent rapport qu'à la prospérité de l'empire. Par exemple, ce n'est point à titre de docteur ni de prophète que Moïse ordonne aux Juifs de ne point tuer, de ne point voler ; c'est à titre de législateur et de souverain : en effet, il ne se fonde point sur la raison pour imposer de tels commandements, mais bien sur les peines attachées à la désobéissance ; or, ces peines peuvent et doivent même varier suivant le génie de chaque peuple, comme l'expérience nous l'enseigne très-clairement. Four prendre un cas particulier, je dis que Moïse, en défendant Tadultère , n'avait en vue que l'intérêt de l'État ; car s'il avait voulu imposer une prescription morale, qui n'eût pas seulement rapport à l'intérêt de l'État, mais aussi à la tranquilHté et à la vraie béatitude des umes ; alors , au lieu de condamner seulement Taction extérieure, il aurait condamné en même temps le consentement intérieur de l'âme; comme fit plus tard Jésus-Christ, qui n'enseigna autre chose que des principes universels de morale (voyez J/a/fAi>u ,
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chap. V, vers. 23) et promit à ses élus un prix spirituel , bien différent des récompbtlses tontes corporelles de Moïse; Jésus-Christ, je le répète , edt pour naission , noh pas de conserver tel ou tel empire DU d'iilslitii^ dès Idis ^ mais senlelnent d'enseigner aux hommes la loi morale, 1^ loi .universelle. Et c'est éri ce sens qu'il n'abrogea pas la loi de Mo^ïsë, ckt il iië chercha point à introduire dans l'État des lois noiivelleB ; tout au cbntrait-e , il h'eut rien tant a cœur que d'etiseigtier la toorale et de la distinguer des lois de l'État. Or, s'il agissait de la âortë ; (î'était surtout à bause de l'ignorance des pharisiens , qui étaient persuadés q»e la vraie béatitude , la perfection y c'était de défendre leé droits de l'État , c'est-à-dire la loi de Mo'ôe, qui, tiôus l'avons vu, ne concernait que l'État, et avait moins sfervi â éclairer les Hébreux qu'à les soumettre par la fbrce. Mais je revieiid à mon sujet , et je m'empresse de citer de nouveaux passages de l'Écriture où elle ne promet pour l'observation exacte "des cérèhionies d'autre récompense que des avantages corporels, et réserve la béatitude à ceux qui pratiquent la loi divine. Entre les prophètes, aucun n'est plus formel sur ce point qu'Isaïe. Au chapitre lviii, après avoir flétri l'hypocrisie, il recommande la liberté et la charité ; or, voici les récompenses qu'il promet aux justes (vers. 8) : a Alors votre lumière éclatera comme Vaurcre, et votre santé refleurira soudain; votre justice marchera devant votAS, et la gloire de Dieu vous réunira ^ » Isaïe recommande ensuite le sabbat ; et, pour prix du zèle qu'on mettra à l'observer, voici cO qu'il promet {ibid,, vers. 44) : « Alors vous vous réjouirez avec le Seigneur *. Je vous ferai monter à cheval sur les lieux les plus élevés de la terre ' ; et je vous donnerai pour nourriture rhéritage de Jacob votre père , suivant la parole sortie de la bouche de Jéfiovah. » Il résulte du rapprochement de ces deux passages d'Isaïe que, pour prix d'une vie hbre et charitable, il promet
1. Hébraïsme, qui indique le moment de la mort. Être réuni à son peuple signifie en hébreu mourir. Voyez Genèse, chap. XLix, vers. 29, 33.
[Noie de Spinoza.)
2. Cela veut dire ; Vous vous réjouirez honntlemenL De même , en liollandais: Met Godt, en met eere. ; [Noie de Spinoza.)
3. Expression hébraïque, qui signifie : élre le niailre de l'empire, diriger l'emfirê, comme 9% fait un cheval, à Vaide au frein. [N'oie de Spinoza.)
dans ce monde la santé de Tâme et du corps , et dans Fautre la gloire de Dieu ; tandis qu'il ne propose d'autre récompense , ponr Texactitude aux cérémonies , que la sécurité et la prospérité de rÉtat et la félicité corporelle. Dans les psaumes xv et xxrv, pourquoi n'est-il fait aucune mention des cérémonies, pourquoi n*y trouve-t-on que des prescriptions morales? Cest qu*ii ne s'agit là que de la béatitude , bien qu'elle soit annoncée sous la forme de parabole. La montagne de Dieu en effet, les tentes qui y sont dressées et le séjour qu'on y promet, tout cela, il ne faut pas en douter, figure la béatitude et la tranquillité de l'âme , et ne peut indiquer en aucune façon ni la montagne de Jérusalem ni le tabernacle de Moïse, ces deux lieux n'étant habités par personne, et les lévites seuls ayant le privilège de les administrer. 11 faut entendre dans le même sens toutes ces sentences de Salomon que j'ai citées dans le chapitre qui précède , et qui ne promettent la vraie béatitude qu'à ceux qui cultivent la sagesse. Comprendre, en effet, la crainte de Dieu, et trouver la science de Dieu, qu'estp-ce autre chose que la béatitude?
Pour prouver maintenant que les Hébreux ne sont plus tenus, après la destruction de leur empire, à pratiquer les cérémonies, il me suffira de citer ce passage de Jérémie où, prédisant la prochaine destruction de Jérusalem, il s'exprime en ces termes : « Dieu n'accorde son amour qu'à ceux qui savent et qui comprennent que cest lui qui exerce dans ce monde la miséricorde et la justice: et nul ne sera digne de louange à V avenir s'il ignore ces choses i (voyez chap. ix, vers. 23). Ce qui revient à dire qu'après la destruction de Jérusalem, Dieu n'exige plus des Juifs aucun culte particulier , et ne leur demande que de pratiquer la loi naturelle imposée à tous les humains. Le nouveau Testament confirme pleinement cette interprétation , et il ne contient que des préceptes de morale et la promesse du royaume céleste pour quiconque s'y conformera. Quant aux cérémonies, aussitôt que TÉvangile commença à être proche parmi les nations dont l'état politique n'était pas celui des Juifs, les apôtres y renoncèrent; et si les pharisiens, aprè<( la chute de l'empire , continuèrent à les célébrer, au moins en partie, ce fut moins pour plaire à Dieu que pour faire acte d'opposition contre les chrétiens. Voyez en effet ce qui arriva après la
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première destructioii de Jérusalem, lors de la captivité de Babylone : les Juifs n'étant pas alors , que je sache , divisés en plusieurs sectes, négligèrent incontinent les cérémonies. Bien plus, ils dirent adieu à toute la loi de Moïse, et, laissant tomber dans Toubli la législation de leur patrie comme entièrement superflue, ils commencèrent à se mêler avec le resto des nations. Tout cela résulte clairement des livres d'Hesdras et de Nébémias: il faut donc conclure que les Juifs ne sont pas plus tonus d'obéir à la loi de Moïse après la dissolution de leur empire , qu'ils ne Tétaient avant son établissement. Nous voyons en effet qu'avant la sortie d'Égypto, tandis qu'ils vivaient au sein des nations étrangères , ils n*avaient aucune législation qui leur fût propre, et ne se soumettaient à aucun autre droit qu'au droit naturel , et aussi sans! doute au droit de l'empire oili ils vivaient, en tant qu'il n'était pas contraire au droit naturel. Les patriarches, il est vrai, ont offert à Dieu des sacrifices ; mais c'a été uniquement pour s'exciter davantage à la dévotion , accoutumés qu'ils étaient aux sacrifices depuis leur enfance : on sait en effet qu'à partir du temps d'Ënos les hommes avaient pris l'habitode d'offrir des sacrifices , comme un moyen d'entretenir dans leur âme des sentiments de piété. Si donc les patriarches ont fait comme tout le monde, ce n'est point en vertu d'un ordre particulier de Dieu, mais par l'inspiration de cette loi divine qui est commune à tous les hommes, et pour se conformer aux habitudes religieuses du temps; et s'ils ont obéi, en agissant de la sorte, à quelque pouvoir, ce ne peut être qu'au pouvoir de l'État oili ils vivaient et dont ils subissaient les lois ( comme nous l'avons déjà remarqué au chapitre m, à propos de Maltkisedek).
Je crois que les réflexions et les citations qui précèdent confirment suffisamment ma doctrine par l'autorité de l'Écriture. Il me reste à expliquer comment et sous quel rapport les cérémonies religieuses ont servi à l'établissement et à la conservation de l'empire hébreu ; c'est ce que je vais faire le plus brièvement possible et en m'appuyant sur les principes les plus généraux.
La société n'est pas seulement utile aux hommes pour la sécurité de la vie ; elle a pour eux beaucoup d'autres avantages , elle leur est nécessaire à beaucoup d'autres titres. Car si les hommes ne se prêtaient mutuellement secours, l'art et le temps leur man- J. i^
queraient à la fois pour sustenter et conserver leur exisienre. Tous, en effet, ne sont pas également propres à toutes choses; et aucun homme n'est capable de suffire à tous les besoins auxquels un seul homme est asservi. La force et le temps maiiqoeraient donc , je le répète , à chaque individu , s'il était seul poor labourer la terre, pour semer le blé, le moissonner, le moudre, le cuire ; pour tisser son vêtement, fabriquer sa chaussure, sans parler d'une foule d'arts et de sciences essentiellement nécessaires à la perfection et au bonheur de la nature humaine. Aosei voyons* nous les hommes qui vivent dans la barbarie trainer une existence misérable et presque brutale ; et encore, le peu de ressources doat ils disposent , si grossières qu'elles soient , ils ne les auraient ptf s'ils ne se prêtaient pas mutuellement le secours de leur industrie. Maintenant il est clair que si les hommes avaient été ainsi orgiK nisés par la nature que leurs désirs fussent toujours réglés par II raison, la société n'aurait pas besoin de lois; il suffirait (f enseigMr aux hommes les vrais préceptes de la morale pour qu'ils spontanément, sans contrainte et sans effort, tout ce qu'il véritablement utile de faire. Mais la nature humaine n'est pas consliluée. Chacun sans doute cherche son intérêt, mais ce ntA point la raison qui règle nos désirs ; ce n'est point elle qui prononce sur r utilité des choses, c'est le plus souvent la passion et les affections aveugles de l'âme, lesquelles nous attachent au présent et a leur objet propre , sans souci des autres objets et de l'avenir. Que résuUe-t-il de là? Qu'aucune société ne peut subsister sans une autorité, sans une force, et par conséquent sans des lois qui goiiverncnl et contiennent l'emportement effréné des passions humaines. Toutefois , la nature humaine ne se laisse pas entièremeat contraindre, comme dit Sénèque le tragique ; il n'est donné à pe^ sonne de faire durer un gouvernement violent , et la modératioo seule donne la stabilité. En effet, qui n'agit que par crainte, ne fait rien que contre son gré, et, sans plus songer si ce qu'on loi conmandc est utile ou nécessaire, il ne cherche qu à sauver sa télé et à échapper au supplice dont il est menacé. J'ajoute qu'il est impossible aux sujets en pareil cas de ne pas se réjouir du mal qui arrive au maître, bien que ce mal rejaillisse sur eux-mêmes; de ne pas lui souliaiter toutes sortes d'infortunes, do ne pas lui eo
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causer dès qu'ils Ip peuvent. On sait aussi que rien ne nous est plus insupportable que d'être asservis à nos semblables et de vivre sous leur loi. Je reoaarque enfin que, la liberté une fois donnée aux hommes, il est ^xtrémement difficile de la leur reprendre. Voici maintenant la conclusion où j'en veux venir. Premièrement , le pouvoir doit èbre , autant que possible , entre les mains de la société tout entière, pour que chacun n'obéisse qu'à soi-même et non à son égal ; ou si Ton donne le pouvoir à un petit nombre, ou môme à un seul, ce dépositaire unique de Tautorité doit avoir en lui quelque chose qui l'élève au-dessqs de la nature humaine, ou du moins il doit s'efforcer de le faire croire au vulgaire. En second lieu, les lois doivent être, dans un État quelconque, instituées de telle sorte que les hommes y soient contenus moins par la crainte du châtiment que par l'espérance des biens qu'ils désirent avec le plus d'ardeur ; car, de c^tte façon , le devoir est pour chacun d'accord avec ses désirs. EnOn , puisque l'obéissance consiste à se conformer à un certain o|rdre en vertu du seul pouvoir de c^lui qui le donne , il s'ensuit que dans une société où le pouvoir est entre les mains i\o tous et où les lois se font du consentement de tout le monde, personne n'est sujet à l'obéissance ; et, soit que la rigueur des lois augmente ou diminue, le peuple est toujours également libre, puisqu'il agit de son propre gré , et non par la contrainte d'une autorité étrangère. C'est justement le ^ntraire qui arrive dans un gouvernement absolu : tous les citoyens y agissent en effet par l'autorité d'un seul ; et s'ils n'ont pas pris dès l'enfance l'habitude de cette dépendance, il sera difficile au souverain d'introduire de nouvelles lois et de reprendre au peuple la part de liberté qu'il lui aura une fois accordée.
Ces principes posés d'une manièrç générale, je viens à la république des Hébreux. A la sortie d'Egypte, les Hébreux, ne subii^sant plus la loi d'une nation étrangère, pouvaient à leur gré se donner des institutions, établir tel ou tel gouvernement, occuper enOn le pays qui leur convenait le mieux. Mais i! se rencontrait que la chose dont ils étaient le plus incapables, c'était justement d'établir une sage législation et de sô gouverner par eux-mêmes ; le génie de cette nation était grossier , et les misères de l'esclavage avaient énervé presque toutes les âmes. Il fallut donc que le pouvoir se
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