Voyei les NoUs inarginales de Spinoza y ndte
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même de leur vérité , nous douterions de Texistence de Dieu , qui se fonde Bur elles; en un mot, il n'est rien au monde donù nous pussions élre certains. Maintenant, à quelles conditions disons-nous qu*une chose est conforme à la nature, ou qu'elle y est contraire? à condition qu'elle soit conforme ou contraire à ces notions premières. Si donc nous venions à supposer que , par la vertu d'une certaine puissance, quelle qu'elle soit, il se produit dans la nature une chose contraire à la nature , il faudrait concevoir cette chose comme contraire aux notions premières , ce qui est absurde ; à moins qu'on ne veuille douter des notions premières, et par conséquent de l'existence de Dieu et de toutes choses, de quelque façon que nous les percevions. 11 s'en faut donc infiniment que les miracles, si l'on enlend par ce mot un événement contraire à l'ordre de la nature, nous découvrent l'existence de Dieu ; loin de là , ils nous en feraient douter, puisque nous pouvons être absolument certains qu'il existe un Dieu en supprimant tous les miracles , jo veux dire en étant convaincus que toutes choses suivent l'ordre déterminé et immuable de la nature.
Supposons maintenantqu'on défmisse le miracle : ce qui est inexplicable par les causes naturelles ; ou bien on entend que le miracle a au fond des causes naturelles, mais telles que Pintelligonce humaine ne les peut découvrir ; ou bien que le miracle n'a d'autre cause que Dieu ou la volonté de Dieu. Or, comme tout ce qui se fait par des causes naturelles se fait aussi par la seule puissance et la seule volonté de Dieu, il faut nécessairement en venir à dire que le miracle, soit qu'il ait des causes naturelles, soit qu'il n'en ait pas, est une chose qui ne peut s'expliquer par une cause, c'est-à-dire une chose qui surpasse l'intelligence humaine. Or, une chose qui surpasse l'intelligence humaine ne peut rien nous faire comprendre, car tout ce que nous comprenons clairement et distinctement, ou bien nous le concevons par soi-môme, ou bien par quelque autre chose qui de soi se comprend d'une façon claire et distincte. Par conséquent un miracle, c'est-à-dire une chose qui surpasse l'intelligence humaine, ne peut nous faire comprendre l'essence et l'existence de Dieu, ni rien nous apprendre absolument de Dieu et de la nature; au contraire , quand nous savons que toutes choses sont déterminées et réglées par la main divine, que les opérations de la
nature résultent de Fesscnce de Dieu , et que les lois de Tuniven sont ses décrets et ses volontés éternelles , nous oonnaissons alors d'autant mieux Dieu et sa volonté que nous pénétrons plus avant dans la connaissance des choses naturelles, que nous les voyons dépendre plus étroitement de leur première cause, et se développer suivant les éternelles lois qu'elle a données à la nature. Il suit de là qu'au regard de notre intelligence, les phénomènes que nous comprenons clairement et distinctement méritent bien plutôt qu'on les appelle ouvrages de Dieu et qu'on les rapporte à la volonté divine que ces miracles qui nous laissent dans une ignorance absolue, bien qu'ils occupent fortement l'imagination des hommes et les frappent d'étonnement et d'admiration ; car enfin , il n'y a dans la nature que les choses dont nous avons une connaissance claire et distincte qui nous élèvent à une connaissance plus sublime de Dieu , et nous manifestent en traits éclatants sa volonté et ses décrets. C'est donc véritablement se jouer , quand on ignore une chose , que de recourir à la volonté de Dieu ; on ne fait par là que confesser très-ridiculement son ignorance. Un miracle, en effet, n'étant jamais qu'une chose limitée, et n'exprimant par conséquent qu'une puissance également limitée, il est certainement impossible de remonter d'un effet de cette nature à l'existence d'une cause infiniment puissante; tout au plus a-t-on le droit de conclure qu'il existe une cause plus grande que l'effet produit. Je dis tout au plus, car il peut arriver que, par le concours de plusieurs causes, un effet se produise, dont la puissance, tout en restant inférieure à celle de toutes ces causes réunies, soit très-supérieure à la force de chacune d'elles. Au contraire, les lois de l'univers, ainsi que nous l'avons déjà montré, s'étendant à une infinité d'objets et se faisant concevoir sous un certain caractère d'éternité , la nature qui ^e développe, en suivant ces lois, dans un ordre immuable, est pour nous comme une manifestation visible de l'infinité, de l'éternité rt de l'immutabilité de Dieu. Concluons donc que les miracles ne nous font nullement connaître Dieu, ni son existence, ni sa providence, mais que toutes ces vérités se déduisent infiniment mieux de Tordre fixe et immuable de la nature.
Kn concluant de la sorte , j'entends par miracle ce qui surpa.^^ ou ce qu'on croit qui surpasse la portée de rinlolligence humaine.
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Car si Ton appelle miracle un bouleversement de Tordre de la nature, ou une ÎDlerruplion de son cours, ou un fait qui contrarie ses lois, il faut dire alors, non plus seulement qu'un miracle ne pour* rait donner aucune connaissance de Dieu, mais qu'il irait jusqu'à détruire celle que nous en avons naturellement, et à nous faire douter de Dieu et de toutes choses. Je ne reconnais ici aucune différence entre un phénomène contraire à la nature et un phénomène audessus de la nature (par où l'on entend un phénomène qui , sans être contraire à la nature, ne peut être produit ou effectué par elle); un miracle en effet ne s'accomplissant pas hors de la nature, mais dans la nature elle-même, on a beau dire qu'il est seulement audessus d'elle, il faut nécessairement qu'il en interrompe le cours. Or, d'un a^tre côté, nous Concevons le cours de la nature comme fixe et immuable par les propres décrets de Dieu. Si donc un phénomène se produisait dans la nature qui ne fût point conforme à ses lois, on devrait admettre de toute nécessité qu'il leur est contraire, et qu'il renverse l'ordre que Dieu a établi dans l'univers en lui donnant des lois générales pour le régler éternellement. D'où il faut conclure que la croyance aux miracles devrait conduire au doute universel et à l'athéisme. Je considère donc mon second principe comme parfaitement établi, c'est à savoir : qu'un miracle, de quelque façon qu'on l'entende, contraire à la nature ou au-dessus d'elle, est purement et simplement une absurdité, et qu'il ne faut voir dans les miracles des saintes Écritures que des phénomènes naturels qui surpassent ou qu'on croit qui surpassent la portée de l'intelligence humaine.
Mais, avant d'arriver à mon troisième point, je veux confirmer par l'Écriture cette doctrine , que les miracles ne nous font point connaître Dieu. L'Écriture ne dit cela nulle part d'une manière expresse^ mais on le peut inférer de plusieurs passages, notamment de celui où Moïse {Deutéron,, chap. xiii) ordonne de punir de mort les faux prophètes, alors même qu'ils font des miracles. Voici ses paroles ; a Et bien que vous voyiez apparaître le signe, le prodige qu'il vous a prédit, etc., gardez-^ous de croire (pour cela) aux paroles de ce prophète, etc., parce que le Seigneur votre Dieu veut vous tenter, etc. ; condamnez (donc) ce prophète d mort, etc, » Il résulte clairement de ce passage que les faux prophètes font aussi des mita.
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rades, et que si les hommes n'étaient solidement prémunis par une connaissance véritable et un véritable amour de Dieu, les miraolea pourraient leur faire adorer également les faux dieux et le vrai Dieu. Moïse ajoute en effet : a Car Jéhova, votre Dim^ vtms terne pour savoir si vous laimez de tout votre cœur et de toute votre âme. » Une autre preuve que tous ces miracles, en si grand nombre, ne pouvaient donner aux Israélites irhe idée saine de Dieu, c'est ce qui arriva quand ils crurent que Moïse les avait quittés : ils demandèrent à Aharon des divinités visibles, et, j'ai honte de le dire, ce fut un veau qui leur représenta le vrai Dieu , tant de miracles n'ayant abouti qu'à leur en donner pareille idée. On sait qu'Asaph, qui avait été témoin d'un si grand nombre de prodiges, douta de la providence de Dieu , et il se serait môme écarté de la boqne voie s'il n'avait enûn compris la béatitude véritable (voyez Psaume xxwii). Salomou lui-même , et de son temps la pros^périté des Hébreux était à son comble, Salomon a laissé échapper ce soupçon, que toutes choses sont livrées au hasard (voyez Eccles.j chap. iii, vers. 49, 20, 21; chap. i\, vers. 2, 3, etc.). EnHn, c'a été pour presque tous les prophètes un mystère plein d'obscurité que l'a^* cord qui existe entre la providence de Dieu , telle qu'ils la concevaient, et Tordre de la nature et les événements de la vie humaine. Or, cet accord a toujours été parfaitement visible pour les philosophes, qui s'eflorcent de comprendre les choses par des notions claires et non par des miracles, qui font consister la félicité véritable dans la seule vertu et dans la tranquillité de Tàme, qui enfin veulent obéir à la nature, et non pas la faire obéir, parce qu'ils savent de science certaine que Dieu dirige la nature suivant des lois universelles cl non pas suivant les lois particulières de la nature humaine ; en un mot. que Dieu n'est pas seulenoent le Dieu du genre humain, mais le Dieu de la nature entière. Je conclus donc de tout ce qui précède que, d*nprès TËiTiture elle- môme, la miracles ne donnent point de Dieu une connaissance vraie, ni de Si) providence un clair témoignage. Je sais bien qu'il est souvent dit dans rËcriture que Dieu a fait des prodiges pour se faire connaître aux hommes; ainsi dans V Exode (chap. x, vers. 2), Diou trompe les Égyptiens et donne des signes de son existence , aiin que les Israélites sachent qu'il est le vrai Dieu; mais il oe résulte
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point de là que les miracles soient des lémoignages de rexislenco de Dieu ; il en résulte seulement que les Juifs avoient de telles opinions, qu'ils pouvaient élre facilement convaincus par des miracles de cette sorte. Nous avons en effet démontré dans notre ii^ chapitre que les preuves prophétiques, c'est-à-dire les preuves tirées de la révélation , ne se fondent pas sur les notions imiverselles et communes à tous los hommes, mais sur les idées reçues , quoique absurdes, et sur les opinions de ceux qui reçoivent la révélation et que le Saint-Esprit veut convaincre; doctrine que nous avons con- Grmée par un grand nombre d'exemples , et môme par le témoignage de Paul, qui était Grec avec les Grecs, et Juif avec les Juifs. Du reste , si tous ces miracles avaient le don do convaincre les Égyptiens et les Hébreux en vertu de leurs idées habituelles, ils n'en étaient pas moins incapables de leur donner une idée véritable de Dieu ; tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était de leur prouver qu'il existe une divinité plus puissante que toutes les choses qui tombaient sous leur connaissance, et que Dieu prenait un soin particulier des affaires des Hébreux, qui étaient alors en effet trèsflorissantes, au lieu de s'occui)er avec une égale sollicitude de tous les humains, ainsi que l'enseigne la philosophie, qui seule d'ailleurs peut démontrer qu'il en est ainsi. Voilà pouniuoi les Juifs et tous ceux qui ne connaissent la providence de Dieu que par l'état variable des choses humaines et Tinénalité des conditions, se sont persuadé que les Juifs étaient plus chers à Dieu que tous les autres peuples, quoiqu'ils ne les aient |)oint surpassés en véritable perfection , comme nous l'avons démontré dans le chapitre m*.
Mais il est temps d'arriver à notre troisième principe, qui est que les décrets et les ordres do Dieu, et par conséquent sa providence, ne sont, dans l'Écriture, rien autre chose que l'ordre de la nature; en d'autres termes, quand rÉcriture dit qu'une chose est Tœuvro de Dieu, ou qu'elle a été faite par sa volonté, elle entend que cetio chose s'est fiiilc suivant los lois et l'ordre de la nature, et |K)int du tout, comme \c croit le vulgaire, que la nature a cessé d'agir pour laisser faire Dieu, ou (pie son coursa été quelque temps interrompu. Du reste^ l'Écriture no s'explique jamais directement sur ce qui n'a point de rapport à l'ensoignenient qu'elle veut donner , par cette raison (que nous avons déjà étiihlie en traitant do la loi divine) (|ue
Fon objet n*c5t nullement d'expliquer les choses par leurs cause» naturelles, ni de résoudre des questions de pure spéculation. Nous nous proposons donc ici d'interpréter dans notre sens certains récits de rÉcriture qui se trouvent être plus étendus et plus circonstanciés que les autres. En voici quelques-uns : Dans le livre de Shamuel (chap. IX, vers. i5, i6) il est dit que Dieu révéla à Shamuel qu'il enverrait vers lui Saiil ; et toutefois Dieu n'envoya pas Saiil vers Shamuel, comme les hommes envoient d'ordinaire telle personne vers telle autre ; cet envoi de Saiil accompli par Dieu fut tout simplement Tordre même de la nature. Saiil, en effet (comme on le raconte au chapitre précédent de Shamuel), était à la recherche des ânesses qu'il avait perdues; et, après avoir délibéré s'il rentrerait ou non dans sa maison sans les avoir retrouvées, il se décida, par le conseil d'un de ses serviteurs, à aller trouver le prophète Shamuel, pour apprendre de lui en quel endroit il pourrait retrouver ses ânesses ; et de même, dans toute la suite de ce récit, on ne voit pas que Saiil ait suivi aucun ordre particulier de Dieu ; ce fut le cours naturel des choses qui le conduisit chez Shamuel. Dans le psaume cv, vers. 24, il est dit que Dieu changea les dispositions des Égyptiens et leur fit prendre en haine le peuple juif. Mais ce changement fut parfaitement naturel, comme on le voit clairement dans V Exode (chap. i«*"), qui donne une raison très-forte du dessein que prirent les Égyptiens de réduire les Israélites en esclavage. Au chap. IX de la Genèse (vers. i3), Dieu dit à Noé qu'il ?e manifestera dans la nuée. Or cette action de Dieu n'est rien autre chose qu'une réfraction et une réflexion que subissent les rayons du soleil en traversant les gouttelettes d'eau suspendues dans k^ nuages. Au psaume cxlvii, vers. 18, celte action naturelle du vent, qui fond par sa chaleur la gelée et la neige, est appekV^ Parole de Dieu ; et au vers. 1 5, le vent et le froid sont égalemiMU appelés Parole de Dieu; de même, au psaume civ, vers. 4, le ^ent et le feu prennent le nom d'envoyés de Dieu, de ministres de Dieu: cl il y a ainsi dans l'Écriture une foule de passages qui marquent très-clairement que le décret de Dieu, son commandement, sa ])arôle et son verbe, sont tout simplement l'action et l'ordre de la nature. Il ne faut donc pas douter que tous les faits racontés par l'Écriture ne se soient passés naturellement; et cela n*empéche pas
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de les rapporter à Dieu, FÉcriture, je le répète, n'ayant pas pour objet d'expliquer les choses par leurs causes naturelles, mais seulement de faire un tableau des événements les plus capables de frapper l'imagination , et d'en présenter le récit dans Tordre et avec le style qui disposent le mieux à l'admiration et qui , par consé^ quent, tournent le plus fortement Tâme du vulgaire à la dévotion. Si donc nous rencontrons dans l'Écriture le récit de certains faits dont la cause naturelle nous échappe, ou même qui semblent con* traires aux lois de la nature , cela ne doit point nous arrêter , et nous devons demeurer convaincus que tout ce qui est effectivement arrivé est arrivé naturellement. Ce qui confirme cette doctrine, c'est qu'on voit clairement par le récit de plusieurs miracles qu'ils ont été accompagnés de certaines circonstances que le récit ne mentionne pas toujours , surtout quand il est conçu et comme chanté dans le style de la poésie ; or ce sont justement ces circonstances qui font voir que le miracle s'est produit par des causes naturelles. Ainsi, quand Moïse voulut que les Égyptiens fussent dévorés d'ulcères , il répandit dans l'air de la cendre chaude {Eocode, chap. xi, vers. 10). Ce fut aussi par un décret de Dieu tout semblable, c'est-à-dire un décret naturel, savoir, par un vent d'orient qui souffla nuit et jour, que les sauterelles couvrirent l'Egypte, et il fallut un vent impétueux d'occident pour les en chasser {Eaxxie, chap. x, vers, ii, i9). De même encore le décret divin qui ouvrit la mer aux Hébreux {Exo^e, chap. xiv, vers. 21) ne fut rien autre chose qu'un vent d'orient qui souffla avec violence pendant toute la nuit. Si Elisée rendit la force et la vigueur à un enfant que l'on croyait mort, il eut besoin de se pencher sur lui à plusieurs reprises, jusqu'à ce que l'enfant fût réchauffé et rouvrit les yeux (Rois, liv. II, chap. iv, vers. 34, 35). On trouve aussi dans l'Évangile de Jean (chap. ix) le récit de certaines circonstances préliminaires dont Jésus-Christ se servit pour guérir un aveugle. En un mot, je pourrais citer ici une foule de récits de TÉcriture qui prouvent suffisamment que les miracles requièrent d'autres conditions qu'un simple commandement de Dieu , comme on dit. Il faut donc croire que si les circonstances des miracles et les causes naturelles qui les expliquent ne sont pas toujours mentionnées, elles n'en ont pas été moins nécessaires à leur accomplisse-
ment. Ainsi, dans le récit de VEooode (chap. xiv, vers. 37), on voH qu'au seul commandement de Moïse, la mer recommença de s'enfler; et il n'est pas question du vent. Mais dans le cantique de Moïse (chap. xv, vers. iO] il est dit que la mer s'enfla par an souille de Dieu (c'est-à-dire par un vent très-fort) ; par où l'on voit que si cette circonstance a été omise dans le récit qui précède, c'est pour que le miracle parût plus grand. On dira que nous trouvons dans rÉcriture une foule de choses qui ne semblent pas pouvoir être expliquées en aucune façon par des causes naturelles: on y voit, par exemple, que les péchés des hommes et leurs prières peuvent être cause de la pluie et de la fertilité de la terre ; que la foi a pu guérir des aveugles , et une infinité de choses semblables. Mais je crois avoir déjà répondu à cette objection; j'ai montré en effet que l'Écriture n'a jamais pour objet d'expliquer les choses par leurs causes prochaines, mais seulement de les présenter dans un certain ordre et avec un certain style capables d'exciter la dé* volion des hommes, particulièrement du vulgaire ; et c'est pourquoi elle s'exprime sur Dieu et sur toutes choses d'une façon trè»-pea exacte; car ce n'est point la raison qu'elle veut convaincre, c'est l'imagination qu'elle veut frapper. Supposez en effet que l'Écriture raconte la chute d'un empire à la façon des écrivains politiques, le peuple n'en sera nullement louché ; mais il arrivera justement le contraire, si on fait un tableau poétique de cet empire qui s'écroule, et si on a soin , comme l'Écriture, de tout rapporter à Dieu. Lon donc que l'Écriture raconte que la terre est devenue stérile à cause des péchés des hommes, ou que les aveugles ont été guéris par leur foi, nous ne devons pas plus être choqués de tout cela que de l'entendre dire que Dieu s'irrite des péchés des hommes, qu'il en est centriste , qu'il regrette le bien qu'il leur a promis et qu'il leur a lait ; ou encore que Dieu se souvient, en apercevant quelque signe, d'une promesse par laquelle il s'est engagé ; et mille paroles semblables, qui sont des images poétiques, ou bien qui marquent seulement les opinions et les préjugés de l'écrivain. Concluons donc sans hésiter que tout ce qu'il y a de vrai dans les récits de TÉcriture s'est passé selon les lois de la nature qui régissent toutes choses; et si l'on y rencontre quelque événement qui soit évidemment contraire aux lois naturelles, ou ne puisse aljsolument pas s'en
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déduire^ il faut croire alors qu'il a été ajouté aux saintes Écritures par une maîo sacrilège. Car ce qui est contre la nature est contre la raison ; et ce qui est contre la raison , étant absurde , doit être immédiatement rejeté.
Il ne me reste plus qu*à présenter quelques remarques sur Tinterprétation des miracles , ou plutôt à reprendre ( car le principal est dit] les points que je viens d'exposer , et à les éclaircir par un ou deux exemples. Ce qui rend ces explications nécessaires, c'est que je crains qu'en interprétant mal quelques miracles , on ne suppose témérairement qu'on a rencontré dans TËcriture quelque chose de contraire à la lumière naturelle. Il est bien rare que les hommes racontent un événement tout simplement^ comme il s'est passé, sans rien ajouter au récit. C'est surtout quand ils voient et entendent quelque chose de nouveau, qu'il leur arrive, à moins qu'ils ne soient fortement en garde contre leurs opinions préconçues y d'en avoir l'esprit tellement prévenu , qu'ils aperçoivent les choses tout autrement qu'ils ne les voient ou les entendent raconter , particulièrement si l'événement dont il s'agit passe la portée de celui qui le raconte ou de celui qui l'entend raconter, et plus encore si tous deux sont intéressés à ce que les choses se soient passées de telle ou telle façon. De là vient que, dans les Chroniques et les Histoires , les hommes exposent bien plutôt leurs opinions sur les choses que les choses elles-mêmes ; de telle sorte que, si un seul et même événement est raconté par deux hommes d'opinions différentes, on pourrait croire qu'il s'agit de deux événement différents; et il est souvent très-facile de déterminer, par le caractère d'une certaine histoire , les opinions de Thistorien. Je pourrais conûrmer ces réflexions en citant un grand nombre de philosophes qui ont écrit l'histoire de la nature, et une foule de chroniqueurs ; mais cela est présentement superflu , et je vais me borner à un exemple tiré de l'Écriture sainte » me fiant pour le reste à la sagesse du lecteur.
Au temps de Josué , les Hébreux ( ainsi que nous l'avons dôjà remarqué) croyaient, comme fait encore le vulgaire , que le soleil se meut d'un mouvement diurne, et que la terre est en repos, lis ne manquèrent fias d'accommoder à cette opinion le miracle qu'ils virent s'accomplir quand ils livrèrent bataille aux cinq rois. Car
ils ne dirent pas simplement que le jour de celle bataille fut plus long qu*à Tordinaire; ils ajoutèrent que le soleil et la luoe s'étaient arrêtés , avaient suspendu leur mouvement. Or, il est clair que cette manière de présenter Tévénement était très-propre à agir sur les nations païennes de ce temps qui adoraient le soleil , et à leur prouver par le témoignage des faits que le soleil est sous Tempire d'une puissance plus haute, qui peut Tobliger par sa seule volonté à changer Tordre de son cours. Ainsi donc , moitié par religion , moitié par suite de préjugés établis, les Hébreux furent amenés à concevoir un événement et à le raconter tout autrement qu'il n'avait pu effectivement se produire.
Il est par conséquent nécessaire , pour interpréter les miracles de l'Écriture et s'en faire une juste idée d'après le récit qu on a sous les yeux , de connaître les opinions des premiers témoins de ces faits miraculeux et de ceux qui nous ont transmis leur témoignage, et d'établir une distinction profonde entre les opinions du témoin ou de l'écrivain et les faits eux-mêmes tels qu'ils ont pu se présenter à leurs yeux. Faute de celte distinction, on confondra des faits réels avec des opinions et des jugements. Ce n*est pas tout : on confondra ces faits avec d'autres faits tout fantastiques, qui n'ont eu lieu que dans l'imagination des prophètes. Car il ne faut pas douter que dans l'Écriture une foule de choses ne soient données comme réelles et qu'on croyait effectivement réelles, qui ne sont au fond que des représentations imaginaires, comme, par exemple, que Dieu ( l'être en soi ) soit descendu du ciel ( Exode, chap. XIX, vers. 28 ; Deutérmome , chap. v, vers. i8); que le mont Sinaï ait lancé de la fumée , parce que Dieu venait d'y descendre entouré do llammes ; ou enfm qu'Élie soit monté au nel sur un char enflammé traîné par des chevaux de feu. Ce ne «ont là que des représentations fantastiques appropriées aux opinions de ceux qui nous les ont racontées , lesquels en effet nous ont décrit les choses comme ils les avaient imaginées, c'est-à-dire comme révllc:^. Quiconque a l'esprit un pou élevé au-dessus du vulgaire sait |iarfaitemcnt que Dieu n*a ni droite ni gauche, qu'il n'est pas en mouvement, ni en repos, ni situé en tel endroit, mais qu'il est absolument infmi et qu'il contient toutes les i)erfections. On sait tout cela, je le répète, quand on règle ses jugements sur les perceptions de
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l'entendement pur, et non pas sur les impressions des sens et de Fimagination, comme fait le vulgaire, qui se représente un Dieu corporel entouré d'une pompe royale , assis sur un trône élevé, par delà les étoiles , au plus haut de la voûte céleste , sans que cette distance toutefois l'éloigné beaucoup de la terre. C'est à de pareilles opinions que sont appropriés une foule de récits de TËcriture, que des philosophes ne peuvent par conséquent pas prendre à la leUre. Je conclus qu'il importe , pour se rendre compte des miracles et savoir comment ils se sont passés , de connaître le langage et les figures hébraïques ; et quiconque n'y fera pas une altention sufiisanté , risquera de trouver dans l'Écriture plusieurs miracles que l'historien n'a jamais pensé à donner pour tels; de façon qu'il ignorera , non-seulement la véritable manière dont se sont passées les choses, mais la pensée même des auteurs sacrés. Je vais citer quelques exemples : Zacharie (chap. \iv, vers. 7), prédisant une guerre prochaine, s'exprime ainsi : a II y aura un jour unique , connu du Seigneur seul, (qui ne sera] ni jour ni nuit; mais sur le soir la lumière paraiira, » Ces paroles ont l'air de prédire un grand miracle , et cependant le prophète ne veut rien dire autre diose , sinon que le succès du combat sera tout le jour incertain , que Dieu seul en connaît l'événement , et qu'enBn les Hébreux , Ters le soir, seront vainqueurs. C'est avec des formes de stylo semblables que les prophètes prédisaient d ordinaire les victoires ei les revers des nations. Entendons Isaïe dépeignant la ruine de Babylone (chap. xiii ) : a Les étoiles et les astres du ciel ne feront plus briller leur lumière ; le soleil s'obscurcira à son lever, et la hou ne répandra plus ses clartés. » Or je ne suppose pas que personne s'imagine que tout cela est arrivé à l'époque de la dévastation de l'empire babylonien ; pas plus que ce qu'ajoute le prophète : f Cest pourquoi je ferai trembler les deux , et la terre sera ôtée de sa place. » Isaïe emploie encore le même langage ( chap. xlvih , dernier vers. ), quand il prédit aux Juifs qu'ils reviendront à Bahylone sans que leur sûreté soit troublée, et sans souffrir de la soif pendant le chemin : « Et ils n'ont point eu soif, » dit-il ; « il les a conduits à travers les déserts^ et il leur a fait couler l'eau du rocher; U a fendu le rocher, et les eaux se sont répandues. » Ce qui signifie tout simplement que les Juifs trouveront dans le désert des sources
pour étancher leur soif; puisqu'il est certain qu'au retour des iuib de Babylone , autorisé par Cyrus , il ne se produisit aucun miracle de cette sorte. On rencontre ainsi dans l'Écriture une foule de mi* racles apparents qui ne sont, au fond, que des figures hébraïques; et il n'est certes pas nécessaire que je les cite ici l'un après l'autre; qu'il me suffise de montrer que ces figures n'ont pas seulement pour objet d'orner le récit, mais qu'elles servent principalement à lui donner un caractère religieux. C'est pour cela qu'on trouve dans rÉcriture sainte bénir Dieu pris dans le sens de maudire ( Roi$ , liv. I"', chap. XXI, vers. iO; Job, chap. ii, vers. 9) ; c'est encore pour cela qu'elle rapporte touV à Dieu , de façon qu'elle a toujours 1 air de raconter des miracles, même quand elle parle des événements les plus naturels, comme on peut le voir par plusieurs exemples que j'ai cités. Ainsi, quand l'Écriture dit que Dieu avait en-* durci le cœur de Pharaon , cela signifie tout simplement que Pharaon avait le caractère opiniâtre. Et quand elle dit que Dieu i ouvert les fenêtres du ciel, il faut entendre qu'il a beaucoup plu , et ainsi pour tout le reste. Si donc on veut bien se rendre attentif a toutes ces choses et considérer en outre que l'Écriture sainte contient beaucoup de récits où les faits sont exposés rapidement, sai» aucune de leurs circonstances, et en quelque sorte dans un étal de mutilation , on ne trouvera presque rien dans les livres sacrés qui soit essentiellement contraire à la lumière naturelle, et une foule de choses qui avaient paru jusque-là très-obscures se feront comprendre et interpréter sans etlorl.
Je crois avoir aUcinl l'objet que je m'étais proposé dans ce chapitre. Mais, avant de le terminer, j'ai une observation â faire: c'est que la méthode que je viens d'appliquer aux miracles n r^ |uis la môme que celle dont je me suis seni pour les prophètes. Je n'ai rien aflirmé touchant les prophéties que je ne fusse en état de le déduire des saintes Écritures. Ici au contraire, j'ai pris pour base les principes qui nous sont fournis par la lumière naturelle, et c'est avec intention que j'ai procédé de la sorte : la matière de la prophôlio étant en ellct au-dessus de la portée humaine, et tombant dans le domaine des quesi ions de pure théologie, je ne pourrais rien aflirmer sur cette matière, ni même savoir en quoi elle coosbte, sans m'uppuyiT sur ia révélation. J'ai donc été obligé de tracer um