DE L*AME DO MONDE
On croit généralement qoe, dans la doctrine de Spinon» entre Dieu pris en soi et les êtres unis et mobiles qui compo^ sent l'univers , il n*y a d'autre intermédiaire que les attributs infinis d*où émanent les modes, et qui émanent eux-mêmes di la Substance. Ce préjugé est une grave erreur, et j'ose dire que quiconque Fa dans Tesprit ne possède qu'une idée très-ioooa* ploie des spéculations de Spinoza.
Sans doute, Spinoza ne distingue que trois ordres d'eiisteiices , la Substance , l'Attribut et le Mode ; mais il y a poor hi deux sortes de modes, les modes proprement dits, variatiiei, Huis , successifs , qui constituent les âmes et les corps; et d'astres modes d'une nature toute diiïércnte, étemels, infinis, plu étroitement liés que les âmes et les corps à la Substance.
Spinoza semble faire des elTorts pour multiplier les modes de cotte nature, comme s'il était effrayé du vide inOni qui sépare l)i(*u du monde et qu'il eût à cœur de le combler. Sa doctrine présente sous ce point de vue des analogies très-frappantes avec la doctrine alexandrine , et elles auraient été déjà signalées sais | doute, si ce cùté de la doctrine de Spinoza n*était resté enseveli dans une profonde obscurité.
Il faut dire (|ue Spinoza lui-même a pris bien peu de peine pour J'écJaircir. A peine indiquée dans trois ou quatre propos-
IHTBODUCmm. LixYTii
tions da premier livre de VÉthique *, Spinoia n'y revient plus ; et quand ses amis le présent de s'expliquer, il répond à peine et d*une façon presque évasive ^.
Spinoza distingue expressément deux sortes de modes éternels et infmis de la substance divine : ceux qui découlent de la nature absolue d*un attribut de Dieu, et il donne pour exemple ridée de Dieu ' ; et au-dessous de ces modes , ceux qui en découlent, et qui se trouvent ainsi séparés de la Substance par deux intermédiaires, l'Attribut et le mode immédiat de TAttribut. Spinoza , dans V Ethique , ne donne aucun exemple de cette seconde espèce de modes éternels et infinis; et, sur ce point grave et délicat, on est prescpie réduit à des conjectures.
Une chose certaine, c'est que Spinoza était conduit, par la nécessité de son système, à établir des intermédiaires entre les attributs de Dieu et les choses. Considérez, par exemple. Tordre des choses dans le développement de la Pensée : la Pensée absolue, la Pensée de Dieu, a Dieu seul pour objet; c'est le degré le plus élevé , la fonction la plus haute de la Pensée. Allez maintenant aux degrés les plus inférieurs , vous y trouvez les âmes. Or, les âmes, ce sont des idées. Mais toute idée particulière a un objet particulier. Pour Spinoza, l'objet propre de chaque âme, c'est le corps auquel elle est unie. Il y a sans cloute un nombre infini d'âmes , comme il y a un nombre infini de corps ; mais ni les déterminations particulières de la Pensée ni la Pensée absolue n'épuisent l'être de la Pensée. Ainsi la Pensée implique l'idée de Dieu ; l'idée de Dieu implique l'idée de chacun des attributs de Dieu. Or, toutes ces idées diffèrent essenticlleu)ent et de la Pensée en soi et des déterminations limitées de la Pensée. L'idée de Dieu , en effet, n'est point la Pensée en soi , mais la première
1 Ethique, part. 1, Propos. XXI, XXII, XXIII, XXX et XXXI. * Lettre à 3îeyer, tome ii, page 4 1 9. 5 De Dieu, Propos. XXÎ.
LXXXTiii INTRODUCTION.
de ses manifestations. La Pensée en soi est absolument indéter* minée ; l'idée de Dieu est déjà déterminée en quelque façon. D'un autre côté, l'idée de Dieu est étemelle et infinie : infinie, car elle comprend toutes les autres idées ; éternelle, parce qu'elle est une émanation parfaitement simple et nécessaire de la Pen* sée divine ; elle ne peut donc être confondue avec ces idées changeantes et finies qui composent les âmes.
Maintenant, de l'idée de Dieu, qui émane immédiatement de la Pensée divine, Spinoza fait immédiatement émaner certaines modifications également éternelles et infinies ; et je crois entrer dans son sens en citant pour exemple , l'idée de l'Etendue de Dieu. Cette idée est simple , par conséquent étemelle; die est infinie , car elle comprend toutes les idées qui correspondent à tous les modes de l'Etendue infinie. Et elle n'est pourtant pas une immédiate émanation de la Pensée divine; car l'idée de l'Etendue de Dieu implique immédiatement l'idée de Diea » et d'une façon seulement médiate la Pensée divine.
Je ne sais si je me trompe , et si l'interprétation que je vais proposer d'un des points les plus importants , les plus obscurs, et jusqu'à présent les plus inexplorés de la doctrine de Spinoza, ne paraîtra pas téméraire. Quant à moi , après un sérieux examen , je persiste à la croire vraie, et je ne dissimule point que je la propose ici avec quelque confiance.
Dieu et ses attributs infinis, la Pensée et l'Étendue, avec toos les autres attributs en nombre infini inconnus à nos faibles yeux, voilà la nature naturantc. Quel est le premier degré de la nature naturéc ? Dans l'ordre de la Pensée, c'est l'idée de Dieu. Spinoza le dit expressément i. L'idée de Dieu n'est pas l'idée de h Substance ; car alors elle se confondrait avec la Pensée infinie, et ferait partie de la nature naturante. La Pensée infime n'est pas
' Eihique, Propos. XXL
orrRODUcnoif. lwmx
nne idée , elle est le fond de tontes les idées; elle est absolument indéterminée , et n'a pour objet que TÊtre absolument indéterminé, la SuWtance. L'idée de Dieu est donc l'idée des attributs de Dieu. On s'explique ainsi que Spinoza en fasse la première émanation de la Pensée ; car ce que la Pensée de la Substance implique immédiatement, c'est l'idée des attributs de la Substance. On s'explique également que l'idée de Dieu appartienne à la nature naturée, non à la naturante, comme la Pensée. La Pensée de la Substance est simple et indéterminée, comme* son objet ; dans l'idée des attributs de la Substance, il y a déjà de la détermination et de la variété. C'est donc un point bien établi que l'idée de Dieu est l'idée des attributs de Dieu, ou, comme Spinoza l'appelle aussi, l'Entendement infini
Or, qu'est-ce que l'idée de Dieu , l'Entendement infini? L'entendement infini enveloppe une infinité d'idées, car il enveloppe l'idée de chacun des attributs de Dieu i, et il y en a une infinité. Chacune de ces idées, par exemple, l'idée de l'Étendue, est une émanation immédiate de l'idée de Dieu , comme l'idée de Dieu est une émanation immédiate de la Pensée de Dieu , comme la Pensée de Dieu elle-même est une émanation immédiate de l'essence de Dieu. Outre l'idée de FÉtendue , nous connaissons encore une autre idée , c'est l'idée de la Pensée. Il doit donc y avoir, en effet , dans l'idée de Dieu , l'idée de tous les attributs de Dieu , et la Pensée est un de ces attributs.
La Pensée est de sa nature représentative; elle n'existe qu'à condition d'avoir un objet, et c'est ce caractère qui la distingue des autres attributs de la Substance. L'Étendue , par exemple , n'exprime rien et ne contient rien qu'elle-même. Prise en soi, elle n'a de rapport qu'à soi. Mais la Pensée exprime en un sens et contient toutes les formes de l'Être. D'une certaine façon ,
« De DieUf Propos. XXX.
\c limODUOTIQlI.
elle est TÉtendue; car ce que FÉtendue est formelleniept, la Pensée Test objectivement, et, dans ce sens, la Pensée est tOQ* tes choses.
Nais si elle embrasse , si elle comprend toutes les perfections de la Substance , elle doit se comprendre elle-*^méme ; car elle est elle-même une perfection de la Substance. La Pensée absolae se pense donc elle-même , et il y a par conséquent une idée de la Pensée.
Voilà les deux seules idées que nous connaissions positifement, de toutes celles qui sont comprises en nombre infini dans ridée de Dieu.
Maintenant que contient chacune de ces idées de chacun des attributs de Dieu , par exempte, Tidée de l'Étendue? BUe roonprond les idées de toutes les modalités de TÉteqdue. Or qu'estce que ridée d'une modalité de l'Ktendue? c'est une Imet me Ame particulière jointe à un corps particulier. L'idée àê Vtutir due enveloppe donc toutes les âmes ; elle est donc , à la lettre , l'âme du monde corporel. C'est une âme univeraelte, eiact»ment à la façon de Platon et des Alexandrins, dont toutes ks âmes particulières sont des émanations. C'est un océan iafivi d'âmes et d'idées. Chaque idée, chaque âme est un fleuve dectt océan ; chaque fjensée en est un flot.
Mais ce n'est pas tout , et les analogies du monde de VÉihi' que vi do celui du Timée ne s'arrêtent pas là.
L'idée de l'Étendue est l'âme du monde corporel; Hiais l'idée de l'Étendue est elle-même une émanation particulière d'un principe qui en contient une inflnité, un fleuve d'un océan plus vaste. L'idée de ^Étendue est enveloppée avec l'idée de la Pensée, avec une infinité d'idées du même degré dans l'idée de Dieu. L'idée de Dieu n'est plus l'âme de l'univers que nous connaissons ; elle est l'âme de cette infinité d'univers quVnfante sans cesse l'incompréhensible fécondité de TÉtre, Elle est vrai-
umomicTfoir. ici
ment l*âme da monde, en prenant le monde dans ce sens étendu où Tunivers infini que nous connaissons , Tunivers des âmes et des corps, de la Matière et de TEsprit, se perd comme un atome imperceptible.
Que cette conception de Tordre de choses élève notre âme et à la fois confond notre faiblesse! Qoe sommes- nous? une âme jointe à un corps. Cette âme se connaît un peu ellemême et connaît un peu le corps auquel elle est unie, et par suite, mais déik beaucoup moins, les çorp^ qui peuvent agir sur le sien. Voilà ]e (cercle de nos connaissances. Nais cet univers borné que nos sens nous font voir, et où nous occupons si peu de plape , n*est qu'un point dans Tuniyers infini des corps et etdesimeSf Hè bien ! cet univers lui-même dont Tinfinité nous passe, que nos sens ignorent, qm notre raison conçoit mais sans l'embrasser» cejt univers infini m réduit lui-même à une infinie petiosse, quand PU songe qu'il n'est qu'une partie d'une infinité d'univers» semblables qui se développent j^ cdté du nôtre en une infiqité de modifications, L'idée de l'Étendue enveloppe notre univers; mais elle-même est enveloppée par l'idée de Dieu , qui contient tous les univers possibles. Pour Dieu , il enveloppe cette infinité d'univers dans sa Pensée et sa Pensée elle-même dans sa Substance; dernier fond qui contient tout, foyer primitif d'où tout rayonne , inépuisable océan où tout s'alimente , profondeur iujBoodable que la pensée humaine adore en s'y abîmant.
xoii INTRODUCTION.