‹ Œuvres de Spinoza (volume 4)Chapitre 47 sur 116 · DE LA LOI DIVINE · texte numérisé non relu

DE LA LOI DIVINE

Le nom de loi, pris d'une manière absolue, signifie ce qui impose une manière d'agir fixe et déterminée à un individu quelconque, ou à tous les individus de la même espèce, ou seulement à quelques-uns. Cette loi dépend d'une nécessité naturelle, ou delà volonté des hommes: d'une nécessité naturelle, si elle résulte nécessairement de la nature même ou de la définition des choses ; de la volonté des hommes, si les hommes l'établissent pour la sécurité et la commodité de la vie, ou pour d'autres raisons semblables. Dans ce dernier cas, elle constitue proprement le droit. Par exemple, que tout corps qui choque un corps plus petit perde de son propre mouvement ce qu'il en communique à l'autre, voilà une loi universelle des corps qui résulte nécessairement de leur nature. De même encore, c'est une loi fondée sur la nécessité de la nature humaine, que le souvenir d'un certain objet rap- H pelle à l'âme un objet semblable ou qu'elle a perçu en t\ même temps que le premier. Mais quand les hommes cèdent ou sont forcés de céder une partie du droit qu'ils tiennent de la nature, et s'astreignent à un genre de vie t\ déterminé, je dis que cela dépend de leur bon plaisir, p ; Ce n'est pas que je n'accorde pleinement que toutes choses, i sans exception, sont déterminées par les lois universelles I delà nature à exister et à agir d'une manière donnée '; lûais il y a deux raisons qui me font dire que certaine* lois dépendent du bon plaisir des hommes. !• L'homme^ entant qu'il est une partie de la Nature, constitue une partie de la puissance de la Nature. Par conséquent,^ tout ce qui résulte nécessairement de la nature humaine^

*• Toyex Éthique, part, 1, Propoi. 29.

c'est-à-dire de la Nature en tant qu'on la conçoit déterminée par la nature humaine, tout cela résulte, bien que nécessairement, de la puissance de Thomme : d'où il suit qn'onpeut dire, en un sens excellent, que l'élablissemcnt des lois de cette espèce dépend du bon plaisir des hommes. Elles dépendent en effet de leur puissance, à ce point que la nature humaine, en tant qu'elle perçoit les choses comme vraies ou fausses, se peut comprendre très-clairement, abstraction faite de ces lois, tandis qu'elle est inintelligible sans ces autres lois nécessaires que nous avons définies plus haut. 2° Ma seconde raison, c'est que nous devons définir et expliquer les choses par leurs causes prochaines. Or, la considération du fatum en général et de l'enchaînement des causes ne peut nous servir de rien pour former et lier nos pensées touchant les choses particulières. J'ajoute que nous ignorons complètement la coordination véritable et le réel enchaînement des choses; et par conséquent il vaut mieux pour l'usage de la vie, et il est même indispensable de considérer les choses, non comme nécessaires, mais comme possibles. Je n'en dirai pas davantage sur la loi prise d'une manière absolue.

Mais comme ce mot de loi semble avoir été appliqué aux choses naturelles par extension, et qu'on n'entend communément par loi rien autre chose qu'un commandement que les hommes peuvent accomplir ou négliger, parce qu'il se borne à retenir la puissance humaine eti des limites qu'elle peut franchir, et n'impose rien (fp^ surpasse les forces de l'homme, il semble nécessaire à^ définir la loi dans un sens plus particulier : une règle d^ conduite que l'homme s'impose et impose à autrui pot^ une certaine fin. Toutefois, comme la véritable fin 4^^ ïoîs n'€i3t aperçue d'ordinaire que par un petit nombr^» la plupart des hommes étant incapables de la comprend^^ et de régler leur vie suivant la raison, voici le parti qu'o^^^ pris les législateurs afin d'obliger également tous 1^^ hommes à l'obéissance : ils leur ont proposé une ^ '^

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toate dilTérente de celle qui résulte nécessairement de lo nature des lois, promettant à ceux qui les observeraient les biens les plus chers au vulgaire, et mena<^ant ceux qui oseraient les violer des châtiments les plus redoutés ; et de telle sorte ils ont entrepris de maîtriser le vulgaire comme on fait un cheval à Taide du frein. De là vient qu'on s'est accoutumé à appeler proprement loi une règle de conduite imposée par certains hommes à tous les autres, et à dire que ceux qui obéissent aux lois vivent sous leur empire et dans une sorte d'esclavage. Mais la vérité est que celui-là seul qui ne rend à chacun son droit que par crainte de la potence, obéit à une auto- ! rîté étrangère et sous la contrainte du mal qu*il redoute ; le nom de juste n'est pas fait pour lui. Au contraire, celui qui rend à chacun son droit parce qu'il connaît la véritable raison des lois et leur nécessité, celui-là agit d'une àme ferme, non par une volonté étrangère, mais par sa volonté propre, et il mérite véritablement le nom d'homme juste. C'est là sans doute ce que Paul a voulu nous apprendre quand il a dit que ceux qui vivaient sous la loi ne pouvaient être justifiés par la loi ^ La justict^ en effet, selon la définition qu'on en donne communément, consiste dans une volonté ferme et durable de rendre à chacun ce qui lui est dû. C'est pourquoi Salomon a dit (Proverbes ^chap.xxiy vers. 12) que l'exécution de la justice est la joie du juste et la terreur du méchant.

La loi n'étant donc autre chose qu'une règle de conduite que les hommes s'imposent à eux-mêmes ou imposent aux autres pour une certaine' fin, il paraît convenable de distinguer deux sortes de lois, l'humaine et la divine. J'entends par loi humaine une règle de conduite <lui sert à la sûreté de la vie et ne regarde que l'État ; J'appelle loi divine celle qui n'a de rapport qu'au souverain bien, c'est-à-dire à la vraie connaissance et à l'amour <-^c Dieu. Ce qui fait que je donne à cette dernière loi le

^ i' AuxRomair^s, chap. m, rers. 20.

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