CHAPITRE XX
ON ÉTABLIT QUE DANS UN ÉTAT LIBRE CHACUN A LE DROIT DE PENSER CE qu'il veut et de DIRE CE QU'lL PENSE.
S'il était aussi facile de commander à l'esprit qu'à la langue, tout pouvoir régnerait en sécurité et nul gouvernement n'appellerait la violence à son secours. Chaque citoyen, en effet, puiserait ses inspirations dans l'esprit du souverain, et ne jugerait que par les décrets du gouvernement du vrai et du faux , du bien et du mal, du juste et de l'injuste. Mais il n'est pas possible, comme nous l'avons montré au commencement du chapitre xvii, qu'un homme abdique sa pensée et la soumette absolument à celle d 'autrui. Personne ne peut faire ainsi l'abandon de ses droits naturels et de la faculté qui est en lui de raisonner librement et de juger librement des choses ; personne n'y peut être contraint. Toilà donc pourquoi on considère comme violent un gouvernement qui étend son autorité jusque sur les esprits ; voilà pourquoi le souverain semble commettre une injustice envers les sujets et usurper leurs droits, lorsqu'il prétend prescrire à chacun ce qu'il doit accepter comme vrai et rejeter comme faux, et les croyances qu'il doit avoir pour satisfaire au culte de Dieu. C'est que toutes ces choses sont le droit propre de chacun , droit qu'aucun citoyen, le voulût-il, ne saurait aliéner. J'en conviens, il y a mille manières de prévenir les jugements des hommes et de faire en sorte que , tout en ne relevant oas directement de la volonté d'autrui, ils s'abandonnent
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cependant avec tant de confiance aux directions du pouvoir qu'ils semblent jusqu'à un certain point en être devenus la propriété. Mais, quelle que soit Thabileté du gouvernement, il n'en reste pas moins certain que chacun abonde dans son sens, et que les opinions ne diffèrent pas moins que les goûts. Moïse, qui avait si fort prévenu le jugement de son peuple, non par esprit de ruse, mais par la vertu divine qui était en lui, inspiré qu'il était de l'esprit divin dans toutes ses paroles et toutes ses actions , ne put cependant éviter les rumeurs du peuple et de sinistres interprétations de ses actes. Bien moins encore les rois sont-ils à l'abri de ce péril. Et cependant si une puissance sans restriction pouvait se concevoir en quelque façon, ce serait à coup sûr dans un gouvernement monarchique, et non pas dans un gouvernement démocratique, où tous les citoyens, ou du moins la plus grande partie, administrent collectivement les affaires ; c'est un fait dont chacun, je pense, comprend parfaitement la cause.
Quel que soit donc le droit du souverain sur toute chose , quels que soient ses titres à interpréter le droit civil et la religion , jamais cependant il ne pourra faire que les hommes ne jugent pas les choses avec leur esprit et n'en soient pas affectés de telle ou telle manière. n est bien vrai que le gouvernement peut à bon droit I considérer comme ennemis ceux qui ne partagent pas sans restriction ses sentiments ; mais nous n'en sommes plus à discuter des droits du gouvernement^ nous cherchons maintenant à déterminer ce qui est le plus utile. J'accorde bien que l'État a le droit de gouverner avec la plus excessive violence , et d'envoyer, pour les causes les pluslégères, les citoyens à la mort; mais toutle monde niera qu'un gouvernement qui prend conseil de la saine raison puisse accomplir de pareils actes. Il y a plus : comme le souverain ne saurait prendre ces mesures violentes sans mettre l'État tout entier dans le plus grand péril , nous
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pouvonâ lui refuser la puissance absolue , et oonséquemment le droit absolu de faire ces choses et autres semblables, carnous avoûs montré que les droits du souverain se mesurent sur sa puissance.
-Si donc personne ne peut abdiquer le libre droit qu'il a de juger et de sentir par. lui-même , si chacun par un dr(Ht impres<criptible de la nature est le maître de ses pensées, n'en résulte-t-ii pas qu'on ne pourra jamais dans ; un État essayer, sans les suites les plus déplorables, d'o- ' bliger les hommes, dont les pensées et les sentiments sont si diveiîs et même si opposés, à ne parler que conformément aux prescriptions du^pouvoir suprême? Les hommes les plus habiles, pour ne rien dire du peuple, savent-ils donc se taire? N'est-ce pas un défaut commun à tous les hommes de confier à autrui les desseins qii*ils devraient tenir secrets? Ce sera donc un gouvernement violent que celui qui refusera aux citoyens la liberté d'exprimer et d'enseigner leurs opinions; ce sera au contraire un gouvernement modéré que celui qui leur accordera cette liberté. Nous ne pouvons nier toutefois que le pouvoir ne puisse être blessé aussi bien par des paroles que par des actions, de sorte que s'il est impossible d'enlever aux citoyens toute liberté de parole , il y aurait un danger extrême à leur laisser cette liberté entière et sans réserve. Nous devons donc déterminer maintenant dans quelles limites cette liberté , sans compromettre ni la tranquillité de l'État ni le droit du souverain, peut et doit être accordée à chaque citoyen; / ce qui était, comme je l'ai annoncé au commencements du chapitre xvi, le principal objet de nos recherches.
De la description que nous avons donnée ci-dessus de^^ fiondements de l'État, il suit avec une .parfaite évidences! que la fin dernière de l'État n'est pas de dominer le^sE hommes, de les retenir par la crainte, de les soumettr^^ à la volonté d'autrui, mais tout au contraire de permettr^^ à chacun, autant que possible, de vivre en sécurité c'est-à-dire de conserver intact le droit naturel qu'il ad — «
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vivre, sans dommage ni pour lui ni pour autrui. Non, âis*je , rÉtat n'a pas pour fin de transformer les hommes d'êtres raisonnables en animaux ou en automates, mais bien de faire en sorte que les citoyens développent en sécmrité leur corps et lenr esprit , fassent librement usage de leur raison , ne rivalisent point entre eux de baine, de fureur et de rase, et ne se considèrent point d'un œil jaloux et' injuste. La fin de TÉtat, c'est donc véritablement la liberté. Or nous avons vu que la formation d'un État n'ffst pessîMe qu'à cette condition , savoir : que le pouvoir de porter des décrets soit remis aux mains dn peuple entier, ou de quelques hommes, ou d'un seul bonrae. Le libre jugement des hommes n'est-il pas infiniment varié ? Chacun ne croit-il pas savoir tout h lui seul? N'est-il pas impossible que tous les honnnes aient lesmêmes sentiments sur lesmêmes choses, et parlent d'une seule bouche? Comment donc pourraient-ils vivre en paix si chacun ne faisait librement et volontairement l'abandon du droit qu'il a d'agir à son gré ? Chacun résigne donc librement et volontairement le droit d'agir, mais non le droit qu'il a de raisonner et déjuger. Ainsi, quiconque veot respecter les droits du souverain ne doit jamais agir ea opposition à ses décrets ; mais chacun peut penser, jttger et panr conséquent parier avec une liberté entière, pourvu qu^rse borne à parler et à en?;eigner en ne faisant appel qu'à la raison , et qu'il n'aille pas mettre en wsflige la ruse , la colère , la haine , ni s'efforcer d'introdtiire de son autorité privée quelque innovation dans ^'Ètat. Par exemple , si quelque citoyen montre qu'une ^«rtaine loi répugne à la saine raison et pense qu'elle dWt être pour ce motif abrogée , s'il soumet son senti-- ' ^^nt au jugement du souverain (auquel seul il appartient ^'étabfiret d'abolir les lois), et si pendant ce tenaps il ^^^Çtt en rien contre la loi, certes il mérite bien de l'Etat, ^•^ïnmele meilleur citoyen; mais si, au contraire, il se ^^ à accuser le magistrat d'iniquité, s'il entreprend de le ^*Wre odieux èta ntuJfftude, ou bien si, d'un esprit se-
ditieux, il s'efforCe d'abroger la loi malgré le magistrat, il n*est plus qu'un perturbateur de Tordre public fî: un citoyen rebelle. Nous voyons donc de quelle manière chaque citoyen, sans blesser ni les droits ni Tautorité du pouvoir, c'est-à-dire sans troubler le repos de rÉtat, peut dire et enseigner les choses qu'il pense : c'est en abandonnant au souverain le droit d'ordonner par décret les choses qui doivent être exécutées, et en ne faisant rien contre ses décrets, quoiqu'il se trouve ainsi contraint plus d'une fois d'agir en opposition avec sa conscience, ce qu'il peut faire d'ailleurs sans outrager ni la justice ni la piété, j'ajoute, ce qu'il doit faire s'il veut se montrer citoyen juste et pieux. En effet, comme nous l'avons déjà établi, la justice tout entière dépend des décrets du souverain, et personne, à moins de conformer sa vie aux décrets qui en émanent , ne saurait être juste. Mais la piété suprême (d'après ce que nous avons exposé dans le chapitre précédent) est celle qui a pour objet la paix et la tranquillité de l'État. Or point de paix , point de sécurité possible pour l'État, si chacun devait vivre à son gré et selon son caprice. Il fait donc une chose impie celui qui, s'abandonnant à sa fantaisie, agit contre les décrets du souverain, puisque , si une telle conduite était tolérée , la ruine de l'État s'ensuivrait nécessairement. Il y a mieux, un citoyen ne saurait agir contre les ordres et les inspirations de sa propre raison, en agissant conformément aux ordres du souverain; car c'est d'après les conseils de la raison qu'il a pris la résolution de transférer au souverain le droit qu'il avait de vivre selon son propre jugement. C'est ce qui est encore confirmé par l'expérience. Dans les conseils du souverain ou de quelque pouvoir inférieur, n'est-il pas bien rare qu'une mesure quelconque réunisse les suffrages unanimes de tous les membres^ et n'est-elle pas cependant décrétée par tous les membres à l'unanimité , aussi bien par ceux qui ont voté cmtre que par ceux qui ont
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rté pour ^ Mais je reviens à ma proposition. Qae cha*can lisse user raisonnablement de son libre jugement r toutes choses sans blesser les droits du souverain, ^t ce qui ressort de Texamen des fondeipents de TÉtat. ' ce même examen nous permet de déterminer facilesot quelles sortes d'opinions sont séditieuses dans TÉtat : sont celles qui^ en s'énonçant, détruisent le pacte par lael chaque citoyen a abandonné le droit d'agir se- 1 sa seule volonté. Par exemple, quelqu'un pense-t-il ;e le pouvoir du souverain n'est pas fondé en droit, ou e personne n'est obligé de tenir ses promesses, ou que aeon doit vivj;^ selon sa seule volonté, et autres ehoses . même genre qui sont en contradiction flagrante avec pacte dont nous parlions tout à l'heure, celui-là est i citoyen séditieux, non pas tant à cause de son opi- )n, qu'à cause de l'acte enveloppé dans de tels jugeants. Par là en effet, par cette manière de voir, ne mpt-il pas la foi donnée, tacitement ou expressemt, au souverain pouvoir? Mais quant aux autres inions qui n'enveloppent pas quelque acte en ellesimes, qui ne poussent pas à la rupture du pacte social, [a vengeance, à la colère, etc., elles ne sont pas sédiuses , si ce n'est pourtant dans un État corrompu , où s hommes séditieux et ambitieux , ennemis de la lirté y se sont fait une renommée telle que leur autorité évaut dans l'esprit du peuple sur celle du souverain, ms ne nions cependant pas qu'il n'y ait encore quelles opinions qui , tout en ne concernant que le vrai et faux, sont émises et divulguées avec des intentions abreillantes et injustes. Quelles sont-elles? c'est ce que (OS avons déterminé au chapitre xv, sans porter aucune td&te à la liberté de la raison. Que si nous remarquons in que la fidélité de chaque citoyen à l'égard de l'État, nune à l'égard de Dieu , ne se juge que par les œuvres, lavoir, par la charité pour le prochain, nous ne doutons plus qu'un État excellent n'accorde à chacun itant de liberté pour philosopher que la fol , nous l'avons II. 2a
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VU, «peut lui en accorder. J'en conviens volontiers, ceJt liberté pourra être Torigine de quelques inconvénient mais où est Tinstitution si sagement conçue qui ne.s» l'origine de quelque inconvénient? Vouloir tout soi mettre à l'action des lois, c'est irriter le vice plutôt quc^ corriger. Ce qu'on ne saurait empêcher, il faut le permet!:^ iOQialgré les abus qui en sont souvent la suite. Qoe de mg=aj ont leur origine dans le luxe, la jalousie, l'avarice, l'iv — guérie et autres mauvaises passions I On les supporte , pendant, parce que les lois n'ont pas de moyen de réprimer, biea que ce soient des vices réels; à plus f«^^ raison faut-il permettre la liberté de la pensée qu^^^ , une vertu et qu'on ne saurait étouffer. Ajoutez qi^^^^eî ne donne lieu à aucun inconvénient que les magisL^^i;. avec l'autorité dont ils sont revêtus, ne puissent faLc% ment éviter, comme je le montrerai tout à l'heure. Jeoe ferai pas même remarquer que cette liberté de la pensée e&t absolument nécessaire au développement des sciences et des arts, lesquels ne sont cultivés avec succès et Imheur que par les hommes qui jouissent de toute la liberté et de toute la plénitude de leur esprit.
Mais admettons qu'il soit possible d'étouffer la liberté des hommes et de leur imposer le joug, à ce point qu'ib n'osent pas même murmurer quelques paroles sans l'apr probation du souv-erain : jamais, à coup sûr, on n'empâ* chera qu'ils ne pensent selon leur libre volonté. Qu^ suivra-t-il donc de là ? c'est que les hommes penseroai d'une façon, parleront d'une autre, que par conséquent la bonne foi, vertu si nécessaire à l'État, se corrompra, que l'adulation, si détestable, et la perfidie seront en honneur, entraînant la fraude avec elles e* par suite la décadence de toutes les bonnes et saÎA^ habitudes. Mais tant s'en faut qu'il soit possible d'amener les hommes à conformer leurs paroles à uû^ injonction déterminée; au contraire, plus on fait d'rf* forts pour leur ravir la. liberté de parler, plus ils s'obstinent et résistent. Bien entendu que je ne parle pas des
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ivares, des flatteurs et autres gens sans vertu et sans ïHergîe, qui font consister tout leur bonheur à contempler fttr coflfrc-fort et à remplir leur estomac, mais de ces Hqyens qui doivent à une bonne éducation, à l'intégrité 1 1 la pureté de leurs mœurs, un esprit plus libéral et lus élevé. Les hommes sont ainsi faits, la plupart du 5iDps, qu'il n'est rien qu'ils supportent avec plus d'imktfience que de se voir reprocher des opinions qu'ils cmndèrent comme vraies, et imputer à crime ce qui au ontraire anime et soutient leur piété envers Dieu et en- BTS leurs semblables. Voilà ce qui fait que les hommes tîissent par prendre les lois en horreur et par se révolrr contre les magistrats; voilà ce qui fait qu'ils ne confèrent pas comme une honte, mais comme une chose onorable, d'exciter des séditions et de tenter mille entrerises violentes pour un motif de conscience. Or, puisu'il est constant que la nature humaine est ainsi faite, e s'ensuit-il pas que les lois qui concernent les opiians s'adressent, non pas à des coupables, mais à es hommes libres, qu'au lieu de réprimer et de punir es méchants, elles ne font qu'irriter d'bonnêtes gens, U'enfin on ne saurait, sans mettre l'État en danger de Drine, prendre leur défense ? Ajoutez à cela que des lois ^e cette nature sont parfaitement inutiles. En effet, conî4ère-t-on comme saines et vraies les opinions con- Nunnées par les lois, on n'obéira pas aux lois; repousfM-on au contraire comme fausses ces mêmes opinions, Jû acceptera alors les lois qui les condamnent comme une Hïrle de privilège, et on en triomphera à ce point que les Qttagiâtrats, voulussent-ils ensuite les abroger, ne le pourfaîent pas. Ajoutez encore les considérations que nous *TOns déduites de l'histoire des Hébreux, chapitre xviii, ï^marque ii, et enfin tous les sophismes qui se sont fl^vés dans le sein de l'ÉgUse par cette seule raison que ïfis magistrats ont voulu étouffer sous l'action des lois ^68 controverses des docteurs. C'est qu'en effet, si les Sommes n'espéraient mettre les lois et les magistrats de
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leur parti, triompher aux acclamations de la foule et conquérir les honneurs, on ne verrait pas tant d'animosité se mêler à leurs luttes, tant de colère agiter leurs esprits. Et ce n'est pas seulement la raison, c'est aussi l'expérience qui prouve, par des exemples journaliers, que ces lois, qui prescrivent à chacun ce qu'il doit croire et défendent de parler ou d'écrire contre telle ou telle opinion, ont été instituées au profit de quelques citoyens, ou plulôt pour conjurer la colère de ceux qui ne peuvent supporter la liberté de l'intelligence, et qui, grâce à leur funeste autorité, peuvent facilement changer en fureur la dévotion d'une populace séditieuse et diriger sa colère à leur gré. Combien ne serait-il pas plus sage de contenir la colère et la fureur de la foule, au lieu d'instituer ces lois inutiles qui ne sauraient être violées que par ceux qui ont l'amour de la vertu et du bien , et de mettre l'État dans la dure nécessité de ne pouvoir tolérer d'hommes libres dans son sein ! Quoi de plus funeste pour un État que d'envoyer en exil, comme des méchants, d'honnêtes citoyens, parce qu'ils n'ont pas les opinions de la foule et quïls ignorent l'art de feindre ? Quoi de plus fatal que de traiter en ennemis et d'envoyer à la mort des hommes qui n'ont commis d'autre crime que celui de penser avec indépendance î Voilà donc l'échafaud, épouvanle des méchants, qui devient le glorieux théâtre où la tolérance et la vertu brillent dans tout leur éclat et couvrent publiquement d'opprobre la majesté souveraine I Le citoyen qui se sait honnête homme ne redoute point la mort comme le scélérat et ne cherche point à échapper au supplice. C'est que son cœur n'est pas torturé par le remords d'avoir commis une action honteuse : le supplice lui paraît honorable, et il se fait gloire de mourir pour la bonne cause et pour la liberté. Quel exemple et quel bien peut donc produire une telle mort, dont les motifs, ignorés par les gens oisifs et sans énergie , sont détestés par les sédi- 1 tieux et chéris des gens de bien? A coup sûr on ne
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oraît apprendre à ce spectacle qu'une chose, ^ imiter 8 nobles martyrs, ou, si Ton craint la mort , à se faire lâche flatteur du pouvoir.
Veut-on obtenir des citoyens, non une obéissance «ée, mais une fidélité sincère, veut-on que le souvein conserve l'autorité d'une main ferme et ne soit pas ligé de fléchir sous les efforts des séditieux , il faut toute nécessité permettre la liberté de la pensée, et Bvemer les hommes de telle façon que , tout en int ouvertement divisés de sentiments, ils vivent )endant dans une concorde parfaite. On ne saurait aler que ce mode de gouvernement ne soit excellent n'ait que de légers inconvénients , attendu qu'il est faitement approprié à la nature humaiue. N'avonsis pas montré que dans le gouvernement démocratie ( le plus voisin de Tétat naturel ) tous les citoyens bligent par un pacte à conformer à la volonté cornue leurs actions , mais non pas leurs jugements et irs pensées, c'est-à-dire que tous les hommes, ne ivant pas avoir sur les mêmes choses les mêmes senlents, ont établi que force de loi serait acquise à toute isnre qui aurait pour elle la majorité des suffrages, en conservant cependant le pouvoir de remplacer cette taure par une meilleure, s'il s'en trouvait ? Moins donc accorde aux hommes la liberté de la pensée, plus on carte de l'état qui leur est le plus naturel, et plus par iiséquent le gouvernement devient violent. Faut-il Duver que cette liberté de penser ne donne lieu à eun inconvénient que l'autorité du souverain pouvoir puisse facilement éviter, et qu'elle suflBit à retenir des mmes ouvertement divisés de sentiments dans un çcct réciproque de leurs droits, les exemples abonnt, et il ne faut pas aller les chercher bien loin : citons viÙe d'Amsterdam, dont l'accroissement considérable, jet d'admiration pour les autres nations, n'est que le lit de cette liberté. Au seia de cette florissante répuique y de cette ville éminente , tous les hommes, de
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tonte natkm ^ de toute secte, yivent entre eux dans la concorde la plus parfaite ; et pour confier ou non leur bien à quelque citoyen , ils ne s'informent que d'une ehose : est-il riche ou pauyre, fourbe ou de bonne foi ? Quant aux différentes religions et aux différentes sectes, que leur importe 7 Et de même dcTant les tribunaux, le juge ne tient aucun compte des croyances religieuses ponr Tacquittement ou la c<Hidamnation d'un accusé, et il n'est point de secte si odieuse dont les adeptes (pourru qu'ils ne blessent le droit de personne, voadent à chacun ce qui lui est dû, et rivent selon les lois de rhonnêteté) ne trou- Tcnt publiquement aide et protection devant les magistrats. Au contraire^ lorsque autrefois la querelle Teligiense des Remontrants et des Contreremontraats commença à pénétrer dans Tordre politique et â agiter les États, on vit la religion déchirée par les schismes, et mille exem^^es prouvèrent sans réplique que ks lois qui concernent la religion et qui ont pour but de couper court aux controverses, ne font qu'irriter la colère des hommes au lieu de les comger, qu'elles sont pour beaucoup Toccasion d'une ' licence sans limite , qu'en outre les schismes n'ont pas pour ori^^ne l'amour de la vérité (lequel est au contraire une source de douceur et de mansuétude ), mais un riolent désir de domination : ce ' qui prouve plus clair que le jour que les vrais ischismatiques sont bien plutôt ceux qui condamnent les écrits des autres et animent séditiensement contre les écrivains « la foule effrénée, que les écrivains eux-fflêm«s, qui, la ^j plupart du temps, ne s'adressent q«'aux*4t>ctes et n'appellent à leur secours que la seule raison ; de plus, que ceux-là sont de vrais perturbateurs de Tordre puMîc quî, dans un État libre, venlenl; détruire cette liberté 9b 1 pensée que rîen ne saurait étouffer.
Ainsi nous avons montré : 1*^ qu'il est impossible fl^. r«?ir aux hommes la liberté de dire .ce tjnlls pensent ^ 2» que , «ans porter atteinte au droit et * Tautorité souverains, «stte liberté peut «èCve ueeevdée ft t^haquei
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loyen, pourru qu'il n'en proBle pas pour introduire quehiae innoralion dans l'État ou pour commettre quelque action contraire aux lois établies; 3<* que chacun peut jouir de cette même liberté sans troubler la tranqnillité de l'État et sans qu'il en résulte d'inconvénients dent la répression nB soit facile; 4<* que chacun en peut jomt Bans porter atteinte à la piété ; 5<* que les lois qui concernent les choses de pure spéculation sont parfttite&ient inutiles ; G* enfin que non-seulement cette liberté peut se concilier avec la tranquillité de l'État, avec la piété , avec les droits du souverain , mais encore ijn'elle est nécessaire à la conservation de tous ces grands objets. Là en effet où l'on s'efforce de la ravir, aux hommes, là où Ton fait le procès aux opinions dissidentes, et non aux individus, qui seuls peuvent faillir, là ce sont les honnêtes gens dont le supplice est donné en exemple, et ces supplices sont considérés comme de vrais martyres qui enflamment la colère des gens de bien et excitent en eux des sentiments de pitié , sinon de vengeance, au lieu de porter la frayeur dans leur âme. Alors les saines pratiques et la bonne foi se corrompent , la flatterie et la perfidie sont encouragées, les ennemis des victimes triomphent en voyant le pouvoir faire de telles concessions à leur fureur et par là se constituer sectateur de la doctrine dont ils se donnent pour interprètes. Qu'arrive-t-il enfin? que ces hommes usurpent toute autorité, et ne rougissent point de se déclarer immédiatement élus par Dieu , de proclamer divins leurs décrets, et simplement humains ceux qui émanent du gouvernement, aûn de les soumettre aux décrets divins , c'est-à-dire à leurs propres décrets. Or qui ne sait combien cet excès est contraire au bien de l'État? C'est pourquoi je conclus, comme je l'ai déjà fait au chapitre xviii , qu'il n'y a rien de plus sûr pour l'État que de renfermer la religion et la piété tout entière dans l'exercice de la charité et de l'équité,derestreindre l'autorité du souveram, aussi bien en ce qui concerne les choses sacrées que les choses pro-
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fanes, aux actes seuls, et de permettre, du reste, à chacnii de penser librement et d'exprimer librement sa pensée.
Ici se termine Texposition de la doctrine que j'avais résolu d'établir dans ce Traité. Il ne me reste plus qu'à déclarer que je n'ai rien écrit dans ce livre que je ne soumette de grand cœur à Texamen des souverains de ma patrie. S'ils jugent que quelqu'une de mes paroles soit contraire aux lois de mon pays et au bien public , je la désavoue. Je sais que je suis homme, et que j'ai pu me tromper; mais j'ose dire que j'ai fa^t tous mes efforts pour ne me tromper point et pour conformer avant tout mes écrits aux lois de ma patrie , à la piété et aux bonne j mœurs. f