‹ Œuvres de SpinozaChapitre 100 sur 199 · QUATBIÈME PARTIE. — DR L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

QUATBIÈME PARTIE. — DR L'ESCLAVAGE

hommes dont Tâme est impuissante venaient tous à s^exalter également par l'orgueil, ils ne seraient plus réprimés par aucune honte, par aucune crainte , et on n'aurait aucun moyen de les tenir en bride et de les enchaîner. Le vulgaire devient terrible dès qu'il ne craint plus. 11 ne faiït donc point s'étonner que les prophètes, consultant Futilité commune et non celle d'un petit nombre, aient si fortement recommandé l'humilité, le repentir et la subordination. Car on doit convenir que les hommes dominés par ces passions sont plus aisés à conduire que les autres et plus disposés à mener une vie raisonnable, c'est*à-dire à devenir libres et à jouir de la vie des heureux.

Propos. LV. Le plus haut degré de Vorgueil ou du mépris de soi est le plus haut degré de l'ignorance de soi.

DÉMONSTR. Cela résulte évidemment des Définitions XXVIII et XXIX des affections.

Propos. LVI. Le plus haut degré de V orgueil comme de VahjeC" tion marque le plus haut degré d'impuissance de Vâme.

Dkmonstr. Le premier fondement de la vertu, c'est de conserver notre être {par le CorolL de la Propos. XXII, part, i), et cela, selon les ordres de la. raison {par la Propos, XXIV, part, 4). En conséquence, celui qui s'ignore soi-même ignore le fondement (le toutes les vertus, et par suite toutes les vertus. De plus, agir par vertu ce n*est autre chose qu'agir selon les lois de la raison {par la Propos. XXIV, part, 4); et celui qui agit selon les lois de la raison, doit nécessairement savoir qu'il agit ainsi {par la Propos. XLIII, Tpart. 2). Par conséquent celui qui s'ignore soi-même, et partant [comme on vient de le démontrer) toutes les vertus, celui-là est le plus éloigné du monde d'agir par vertu ; d'où il résulte évidemment (par la Déf. VIII , part. 4) qu'il est impuissant au plus haut degré ; donc le plus haut degré de l'orgueil ou de l'abjection marque le plus haut degré d'impuissance de l'âme.

CoROLL. Il suit très-clairement de cette proposition que les hommes orgueilleux et abjects sont entre les hommes les plus sujets aux passions.

ScHOL. Toutefois l'abjection peut se corriger plus aisément que l'orgueil, parce qu'elle est un sentiment de tristesse; tandis que l'or-

gueil est un sentiment de joie, et cooséquemment cette peseioa est plus forte que l'autre {par la Propos. XVIII, part, i).

Propos. LVH. L'orgueilleux aime la présence des parasites ^ des flatteurs, et il déteste celle des gens de cœtir,

DÉMONSTR. L'orgueil, c'est la joie d'un homme qui pense de soi plus de bien qu*il n'est juste (par les Déf, VI et XXVIII des pa*$.), et cette opinion de soi-même , l'orgueilleux s'efforce autant qu il est en lui de l'entretenir dans son âme (voyez le SchoL de la Propos, XlIIy part. 3) ; par conséquent il devra aimer la présence des parasites, des flatteurs (sortes de caractères trop connus pour que je n'en aie point omis la définition], et haïr au contraire celle des gens de cœur qui Testiment son juste prix. C. Q. F. D.

ScHOL. Il serait trop long d'énumérer ici tous les maux qu'entraîne l'orgueil, puisque les orgueilleux sont sujets à toutes les passions, mais à aucune moins qu'à l'amour et à la pitié. Je dois faire remarquer du moins que celui-là aussi est appelé orgueilleux qui pense des autres moins de bien qu'il ne faut ; et dans ce sens l'orgueil peut être défini : un sentiment de joie né d*une fausse opinion qui fait qu'un homme se croit au-dessus de ses semblables. L'abjection, qui est la passion opposée, se définira alors ; un sentiment de tristesse né d'une fausse opinion qui fait qu'un homme se croit au-dessous de ses semblables. Cela posé, on conçoit aisément que l'orgueilleux soit nécessairement envieux (voyez le Schol. de la Propos, LV, part. 3) et haïsse surtout ceux qui sont loués pour leurs grandes vertus ; et on comprend aussi que cette haine ne soil pas aisément étouffée par l'amour et par les bienfaits {voyez le Schol, de la Propos. XLIy part. 3), et que les hommes de cette espèce ne se plaisent que dans le commerce de ceux qui flattent l'impuissance de leur âme, et d'un sot font bientôt un insensé.

Quoique l'abjection soit le contraire de l'orgueil, Thomme abject est très-voisin de Torgueilleux. En effet, tandis que le sentiment de son impuissance, comparé à la puissance où à la vertu d'autrui, lui inspire de la tristesse , cette tristesse est calmée et fait place à la joie aussitôt que son imagination s'attache à considérer les vices d'autrui ; et de là le proverbe : Cest la consolation des malhnireux d'avoir des compagnons de leur malheur. Au contraire, rhonune li vré à l'abjection sera saisi d'une tristesse d'autant plus grande

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