QUATRIÈME PARTIE. — DE L'ESCLAVAGE
qu'il se croira plus au-dessous des autres ; d'où il arrive qu'il n'y a pas d'hommes plus portés à l'enyie que ceux dont je parle * et plus empressés d'observer les actions des hommes, pour les censurer plutôt que pour les corriger ; enfin ils ne louent que l'abjection et s'en font honneur, de manière pourtant à ne jamais quitter leur personnage. Toutes ces conséquences découlent de la nature de cette passion avec autant de nécessité qu'il résulte de la nature d'un triangle que ses trois angles égalent deux droits; mais j'ai déjà averti qu'en donnant aux passions de ce genre le nom de mauvaises passions je n'avais égard qu'à l'utilité des hommes. Les lois de la nature, en effet, enveloppent l'ordre entier de la nature, dont l'homme fait partie; et j'ai voulu noter cela en passant, afin que personne ne pense que je m'amuse ici à raconter les vices des hommes et leurs folies, au lieu d'exposer la nature et les propriétés des choses. Car, comme je l'ait dit dans la préface de la troisième partie , je considère les passions humaines et leurs propriétés du même œil que toutes les choses naturelles. Et, certes, les passions humaines marquent l'art et la puissance de la nature, sinon celle de l'homme, non moins que beaucoup d'autres choses que nous adrni^ rons et dont la contemplation nous enchante. Mais je continue d'expliquer ce qu'il y a dans les passions d'utile et de nuisible aux hommes.
Propos. LVIIL II n'est point contraire à la raison de se glorifier d'une chose ; ce sentiment peut provenir de la raison elle-même,
DfittONSTR. Cela résulte évidemment de la Déf. XXX des pass. et de la Déf. de l'honnéle , telle qu'on la trouvera au ScIkà. I de la Propos. XXXVII, part. 4.
ScHOL. Ce qu'ion appelle vaine gloire, c'est cette espèce do paix intérieure qui n'est entretenue que par l'opinion du vulgaire , de sorte que, cette opinion venant à disparaître, la paix intérieure, en d'autres termes (par le Schol. de la Propos. Llly part, 4), le souverain bien que chacun aime, .disparait avec elle. Il suit de là que celui qui se fait gloire de l'opinion du vulgaire , fait sans cesse eifort et s'épuise en inquiétudes de chaque jour pour conserver sa
1. Je lis avec Gfrœrcr, contre Paulus et l'édition de 1677, magis ad invidiam proni, l'addition du mot magis étant absolument nécessaire, et suffisamment justifiée d'ailleurs par le seas de toute la phrase.
réputation. Le vulgaire, en effet, est changeant et plein d'inconstance, et toute réputation qui ne se maintient pas périt à Tinstant. Or, comme tous les glorieux désirent les applaudissements du vulgaire, il est facile à chacun de diminuer la réputation d'un autre ; et, de cette rivalité qui les anime pour la possession de ce qu'ils croient le souverain bien, nait un désir si violent de s'abaiseiier Tun l'autre , que le vainqueur dans cette lutte est plus glorieux d'avoir nui à ses rivaux que de s'être servi lui-même. Cette gloire, cette paix intérieure sont donc choses vaines et n*ont aucun fond réel.
Les remarques que je pourrais faire ici sur la honte peuvent se conclure aisément de ce qui a été dit touchant la pitié et le repentir. Je me borne à ajouter que la honte , de même que la oonunisénition, bien qu'elle ne soit pas une vertu, est bonne, toutefois, en tant qu'elle marque dans celui qui réprouve un désir réel de vivre dan» l'honnêteté ; et c'est encore ainsi que la douleur est bonne, en tant qu'elle est une preuve que la partie malade n'est point encore ea putréfaction. Ainsi donc, bien qu'un homme qui a honte de quelque action soit par là même dans la tristesse, il est dans un état de perfection plus grand que l'impudent qui n'a aucun désir de bien vivre.
Tels sont les principes que j'avais entrepris d'établir touchant les passions qui dérivent de la joie ou de la tristesse. Quant aux désirs, les uns sont bons, les autres mauvais, suivant qu'ils proviennent de bonnes ou de mauvaises passions. Mais tous ceux qui se forment en nous sous l'influence d'affections passives sont de» désirs aveugles (comme il est aisé de le déduire de ce qui a été dil dans le Schol. de la Propos, XL IV, part, i], et ils ne seraient d'aucun usage si ies hommes pouvaient être aisément amenéï^ à vivre sous la conduite de la seule raison. C'est ce que je \au montrer en peu de mots.
Paopos. L\X, Toutes les actions auxquelles nous sommes déterminés par une affection passive, la raison nous y peut déterminer indépendamment de cette affection.
Agir selon la raison, ce n'est autre chose (par la Propos, lil et la Déf. IL part. 3) qu'accomplir les actions qui résultent de la nécessité de notre nature considérée en elle-même. Or la tristes^