QUATRIÈME PARTIE. — DE L'ESCLAVAGE
est mauvaise, en tant qu'elle diminue ou empêche notre puissance d'agir (par la Propos. XLI^ part, 4). Donc nous ne pouvons être déterminés par la tristesse à aucune action que nous n'eussions été très-capables de faire sous la conduite de la raison. De plus, la joie est mauvaise en tant seulement qu'elle empêche qu'un homme ne soit propre à l'action {par tes Propos. XLl et XLIH, part, 4); et par conséquent, sous ce point de vue, elle ne peut non plus nous déterminer à aucune action que nous n'eussions accomplie sous l'empire de la raison. Enfin, la joie, en tant qu'elle est bonne, est d'accdrd avec la raison ( elle consiste en effet dans l'augmentation ou dans le développement plus facile de notre puissance d'agir) ; et sous ce point vue la joie n'est une affection passive qu'en ce sens, que par elle, la puissance d'agir de l'homme n'est pas augmentée jusqu'au point qu'il conçoive et ses actions et soi-même d'une façon adéquate [par la Propos, III, part, 3 , et son SchoL). Par conséquent, si l'homme qui éprouve la joie arrivait à un degré si élevé de perfection qu'il comprit et ses actions et soi-même d'une manière adéquate, il en serait d'autant plus propre à accomplir les actions auxquelles il est déjà déterminé par des affections passives. Or toutes les passions dérivent de la joie, de la tristesse ou du désir [voy. Vexplic, de la Déf, IV des passions) y et le désir n'est autre chose que l'effort même que nous faisons pour agir. Donc toutes les actions auxquelles nous sommes déterminés par une affection passive, la raison peut nous les faire accomplir. C. Q. F. D.
Autre dëmonstr. Une action quelconque est dite mauvaise en tant qu'elle provient d'un sentiment de haine ou de quelque autre mauvaise passion [voy. le Coroll. I de la Propos, XLV, part. 4). Or aucune action , considérée seulement en elle-même, n'est bonne ou mauvaise (comme on Va montré dans la préface de cette qua^ trième partie) ; mais une seule et même action est tantôt bonne, tantôt mauvaise. Par conséquent , la raison peut nous déterminer à une action qui est mauvaise en tant qu'elle provient d'une mauvaise passion (par la Propos. XIX, part. 4).
ScHOL. Un exemple rendra ceci plus clair. L'action de frapper, considérée physiquement, et en ayant seulement égard à cette circonstance qu'un homme lève le bras, ferme la main^ et remue le bras avec force de haut en bas; cette action, dis-je, est une vertu
su ÉTHIQUE.
qui résulte de rorganisation du corps humain. Si donc un bomme. •aiti de colère ou de haine , est déterminé à fermer la main et à remuer le bras, cela vient, comme je Tai expliqué dans la seconde partie, de ce qu'une seule et même action peut être liée à toute» sortes d'images des choses; par conséquent les images des objets que nous concevons clairement, comme celles des objets dont nous avons une idée claire et distincte, peuvent nous déterminer à une seule et même action. Il est donc clair que tout désir qui nall d'une BiiKtion passive ne serait d'aucun usage, si les hommes pouvaient se gouverner par la raison. Voyons maintenant pourquoi le désir qui natt d'une affection passive a reçu de nous le nom de désir aveugle.
Phopos. LX. Le désir qui naît d'une impression de joie ou de Iriif^MS rebUive à une ou plusieurs parties du corps et non à toutes ses parties , ne se rapporte point à l'utilité de Vhomme tout entier.
DÉN02WTR. Supposez, par exemple, que la partie A du corp« •oit fortifiée par l'action d'une cause étrangère au point de prévaloir sur les autres parties (par la Propos. F/, part. 4); cette partie ne fera pas effort pour perdre ses forces, afin que les autres parlies du corps s'acquittent de leurs fonctions. Car il faudrait lui attribuer pour cela la force ou la puissance de perdre ses forcer, ce qui est absurde (par la Propos. VI, part. 3). Par conséquent. cette partie, et partant l'àme elle-même (par les Propos. Vil h XII y part. 3), s'efforcera de conserver l'état où elle se trouve. D'où il suit que le désir qui natt d'un tel sentiment de joie ne se ra|>porte point à l'homme tout entier. Que si on suppose, au contraire. que la partie A soit affaiblie de façon que les autres parties remportent sur elle, la même démonstration sert à prouver que le désir, qui proviendrait en ce cas d'un sentiment de tristesse, ne ise rapporte pas à l'homme tout entier. C. Q. F. D.
ScBot. Comme la joie se rapporte la plupart du temps à une seule partie du corps (par le Schol. de la Propos. XUV, part. i\ nous désirons la plupart du temps de consener notre être d'une manière aveugle et sans égard à la conservation de notre sanie. Joignez à cela que les désirs dont notre àme est le plus fortement possédée n'ont de rapport qu'au présent et non à Tavenir (par U CoroU. de la Propos» IX, part, i).