QUATRIÈME PARTIE. -^ DE L'ESCLAVAGE. )lf
Propos. LXI. Tout dé$ir qui nait de la raiêon ne peut être sujet à rexcés.
DÉMONSTA. Le désir, considéré d'une manière absolue, c'est (par la Déf, I des passions) Tessence même de rbomme, en tant que déterminée de telle ou telle façon à une certaine action ; d'où il suit que le désir qui nait de la raison , c'est-à-dire (par la Propos, II ly part, 3) qui se forme en nous, en tant que nous agissons, c'est Tessence môme de Thomme ou sa nature, en tant que déterminée à accomplir les actions qui se conçoivent d'une manière adéquate par cette seule essence (en vertu de la Déf, II, part. 3). Si donc ce désir pouvait être sujet à l'excès , il faudrait que la nature humaine, prise en soi, pût s'excéder soi-même, c'est*àrdire que sa puissance excédât sa propre puissance, ce qui est une con-» tradiction manifeste. D'où il faut conclure que ce désir ne peut avoir d'excès. C. Q. F. D.
Propos. LXII. Uâme, en tant qu'elle conçoit les choses selon la raison, est affectée de la même manière par Vidée d'une chose future ou passée, et par celle d'une chose présente,
DÉMONSTR. Tout ce que Tâme conçoit selon la raison , elle le conçoit sous un même caractère d'éternité ou de nécessité (par le Coroll, II de la Propos, XLIV, part, 2) et avec la même certitude [par la Propos, XLIII et $on SchoL, part, 2). Par conséquent, que ridée ait pour objet une chose future, ou passée, ou présente, l'âme le concevra avec la même nécessité et la même certitude, et dans les trois cas, l'idée sera également vraie (par la Propos, XLI^ part. 2), c'est-à-dire [par la Déf. IV, part. 2) qu'elle aura égale* ment toutes les propriétés d'une idée adéquate. Il faut donc conclure que rame, en tant qu'elle conçoit les choses selon la raison , est affectée de la même manière par l'idée d'une chose future ou passée et par celle d'une chose présente. C. Q. F. D.
ScHOL. Si nous pouvions avoir une connaissance adéquate de la durée des choses, et déterminer par la raison le temps de leur existence, nous regarderions du même œil les choses futures et les choses présentes; un bien à venir nous inspirerait le même désir qu'un bien présent, et on ne négligerait pas tant le bien présent pour de plus grands biens qu'on espère dans l'avenir; enfin (et nous le démontrerons tout à l'heure), on ne désirerait pas un bien ac-
tuel quand on sdurait qu'il doit causer plus tard un certain ma). Mais nous ne pouvons avoir de la durée des choses qu'une connaissance inadéquate [par la Propos. XXX f^ part, 2), et notre imagination seule détermine le temps de leur existence [par U Schol. de la Propos. XLIV, part. 2). Or Timagination n*est pas affectée de la même façon par une chose présente et par une chose à venir ; et de là vient que la vraie connaissance que nous avons du bien et du mal n'est qu'une connaissance abstraite ou générale, et que le jugement que nous portons sur l'ordre des choses et l'enchaînement des causes , afin de déterminer ce qui nous est présentement bon ou mauvais, est un jugement plus imaginaire que réel. 11 ne faut donc point s'étonner que le désir qui nait de la connaissance du bien et du mal , en tant que relative à l'avenir, puisse être si facilement empêché par le désir des choses qui nous sont actuellement agréables. Sur ce point, voyez la Propos. X\lll, part. 4.
Propos. LXIII. Quiconque obéit à la crainte et fait le bien ponr éviter quelque mal, n'est point conduit par la raison.
DéMONSTR. Toutes les passions qui se rapportent à l'Ame, en tant qu'elle agit, c'est-à-dire [par la Propos, III, part. 3) à la raison, ne sont autre chose que des affections de joie ou des désirs [par la Propos. LIX, part, 3), et par conséquent [en vertu de la Déf, XIII des passions), celui qui obéit à la crainte et fait le bien par peur du mal n'est point conduit par la raison. C. Q. F. D.
Schol. Les hommes superstitieux qui aiment mieux tonner contre les vices qu'enseigner les vertus, et qui, s'efforçant de conduire les hommes non par la raison, mais par la crainte, les portent a éviter le mal plutôt qu'à aimer le bien , n'aboutissent à rien autr^ chose qu'à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes; et c'est pourquoi il n'est point surprenant qu'ils se rendent presque toujours odieux et insupportables aux hommes.
GoROLL. Le désir qui provient de la raison nous fait aller en bien directement; il ne nous éloigne du mal que d'une manière indirecte.
DÉMONSTR. En effet, le désir qui provient de la raison ne petit avoir son principe que dans un sentiment de joie qui. n'a pas le caractère d'une affection passive [par la Propos. LIX, part. 3 .