‹ Œuvres de SpinozaChapitre 106 sur 199 · QUATRIÈME PARTIE. — DE L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE. — DE L'ESCLAVAGE

jugement de la raison, et ne rien faire que ce qu'il sait être pour \fi mieux. Ainsi donc rhomme libre, pour éviter la haine des ignorants, pour ne pas se conformer à leurs désirs aveugles , mais bien à la raison seule, s'efforce, autant qu'il est en lui, de se soustraire à leui^ bienfaits. C. Q. F. D.

ScHOL. Je dis autant qu'il est en lui; car bien que la plupart des hommes soient ignorants, il en est pourtant qui, dans les nécessités de la vie, sont capables de nous prêter secours, et le secours des hommes est le meilleur de tous : d'où il résulte qu'il est souvent nécessaire de recevoir leurs bienfaits et de leur en faire des remerciements conformes à leur caractère. Ajoutez à cela que, même en refusant un bienfait, il faut s'assurer qu'on ne prendra pas ce refus comme une marque de mépris, et qu'on ne pensera pas que l'avarice nous fait craindre d'être obligés à la reconnaissance ; car alors nos efforts mêmes pour éviter la haine des hommes les indisposeraient contre nous. Je conclus que, dans le refus des bienfaits, il y a une règle à garder, celle de l'utile et de l'honnête.

Propos. LXXI. Les hommes libres seuls sont très-reconnaissants les uns à V égard des autres.

DÉuoNSTR. Les hommes Hbres seuls sont très-utiles les uns aux autres, et unis par une étroite et réciproque amitié [en vertu de la Propos. XXXV, part. 4 et sonjyremier Coroll.). Seuls, ils s'efforcent de se faire du bien les uns aux autres par le zèle d'un attachement mutuel (en vertu de la Propos. XXXVII, part. I). Donc (par la Déf. XXXIV des passions) les hommes libres seuls sont trèsreconnaissants les uns pour les autres. C. Q. F. D.

ScHOL. La reconnaissance qu'ont les uns pour les autres les hommes qu'un désir aveugle conduit est plutôt un marché ou une fourberie qu'une reconnaissance véritable.

L'ingratitude n'est point une passion ; et cependant elle est honteuse, parce qu'elle est le fait d'un homme animé de sentiments de haine, de colère, ou d'orgueil, d'avarice, etc. Car je n'appelle pas ingrat un homme qui par sottise ne sait pas rendre les bienfaits qu'il a reçus, et moins encore celui que les dons d'une courtisane ne peuvent décider à satisfaire sa passion, ou qui ne consent point à recevoir les présents d'un voleur pour l'aider à cacher son vol. Un tel homme , au contraire , montre une âme ferme , puisqu'au-

2t6 ËTfflQUE.

q^n don ne peut le corrompre et le faire consentir à sa perte on à celle d'autrui.

Phopos. LXXn. L'homme libre n*empkne jamais dô mauvaim ruses dans sa conduite ; il agit toujours avec bonne foi,

DÉMONSTR. Si l'homme libre, en tant que libre, employait quelque mauvaise ruse, il agirait de la sorte par le commandement de la raison (car c'est à cette condition seule que nous l'appelons libre) ; et, par conséquent, employer une mauvaise ruse, ce serait vertu {par la Propos. XXIV, part, 4). D'où il résulterait (par la même Propos.) qu'il serait plus utile aux hommes, pour la conservation de leur être , d'agir par mauvaise ruse que de bonne foi ; ce qui revient évidemment à dire qu'il serait utile aux hommes de s'ac* corder seulement en paroles, mais, dans le fait, de se mettre en opposition les uns avec les autres ; conséquence absurde (par U CorolL de la Propos. XXX J, part. 4). Donc l'homme libre, etc. C. Q. F. D.

ScHOL. On me demandera peut-être si un homme qui peut se délivrer, par une perfidie, d'un péril qui menace présentement sa vie, ne trouve point le droit d'être perfide dans celui de conserver son être? Je réponds que si la raison conseillait dans ce cas la - perfidie, elle la conseillerait à tous les hommes : d'où il résulte que la raison conseillerait à tous les hommes de ne convenir que par perfidie d'unir leurs forces et de vivre sous le droit commun , c'està-dire à ne pas avoir de droit commun, ce qui est absurde.

Paopos. LXXIU. Lhomme qui se dirige d'après la raison est plus libre dans la cité où il vit sous la loi commune, que dans iê solitude où il n'obéit qu'à lui-même.

DÉMONSTa. L'homme qui se dirige d'après la raison n'obéit point à la loi par crainte [par la Propos. LXUI, part, 4), mais, en tant qu'il s'elforce de conserver son être suivant la raison , c'est-à-dire (par le Schol. de la Propos. ^LX VI y part. 4) de vivre libre, iJ désire se conformer à la règle de la vie et de Tutilité communes (par la Propos. XXXVII, part. 4), et conséqnemment (comm« on la montré dans le Scftol. II de la Propos. XXXVII, part. 4), il désire vivre selon les lois communes de la cité. Ainsi donc l'homme qui se dirige d'après la raison désire, pour vivre plus libre, se conformer aux lois de la cité. C. Q. F. D.

Page 1