PREMIÈRE PARTIE. — DE DTEU
par la diversité de leurs attributs, un même attribut n'ap()artiendrait donc qu'à une seule substance ; si par la diversité de leurs affections , la substance étant antérieure en nature à ses affections (par la Propos. I), il suivrait de là qu'en faisant abstraction des affections, et en considérant en elle-même une des substances données , c'est-à-dire en la considérant selon sa véritable nature {par les Déf. III et IV^), on ne pourrait la concevoir comme distincte des autres substances, ce qui revient à dire {par la Propos, précéd.) qu'il n'y a point là plusieui^ substances, mais une seule. G. Q. F. D.
Propos. VI. Une substance ne peut être produite par une autre substance.
DÉMONSTH. Il ne peut se trouver dans la nature des choses deux substances de même attribut {par la Propos, précéd.), c'est-à-dire qui aient entre elles quelque chose de commun {par la Propos. II). En conséquence [par la Propos. III) , l'une ne peut être cause de l'autre, ou l'une ne peut être produite par l'autre. G. Q. F. D.
GoROLLAiRE. Il suit de là que la production d'une substance est chose absolument impossible ; car il n'y a rien dans la nature des choses que les substances et leurs affections {ccmime cela résulte de VAx. I et des Déf. III ei F). Or, une substance ne peut être produite par une autre substance {par la Propos, précéd.). Donc, elle ne peut absolument pas être produite. G. Q. F. D.
Autre preuve. Gela se démontre plus aisément encore par Pabsurde ; car, si une substance pouvait être produite, la connaissance de cette substance devrait dépendre de la connaissance de sa cause {par VAx, IV), et ainsi {par la Déf. III) elle ne serait plus une substance.
Propos. VU. L existence appartient à la nature de la substance.
DÉMONSTR. La production de la substance est chose impossible (en vertu du Coroll. de la Propos, précéd.). La substance est donc caase de soi, et ainsi {par la Déf. I) son essence enveloppe l'existence, ou bien l'existence appartient à sa nature. G. Q. F. D.
Propos. VIII. Toute substance est nécessairement infinie.
DÉMONSTR. Une substance qui possède un certain attribut est
1. Paulus et Gfrœrer, ainsi que l'édit. de 1677, renvoient ici à la Déf. VI qui n'a aucun rapport à la présente question. — Il nous paraît évident que l'intention de Spinoza a été de renvoyer à la Déf. IV,
iO ÉTffîQCK.
unique en ton espèce (par la Propot. F) , et H est de sa ftaturp d'exister (par la Propa$. Vil). Elle existera donc, finie ou infinie. Finie , cela est îmfKKff^ilile ; car elle devrait alors [par la Ùéf. Il] être l)omée par une autre substance de même nature , laquelle devrait aufsi exister nécessairement [par la Propos, Vil), et on aurait ainsi deux substances de même attribut, ce qui ^ absurde ( par la Propo$. V). Donc, elle sera infinie. C. Q. F. D.
ftcHoufe I. Le Gni étant au fond la négation partielle de Texisipnce d'une nature donnée, et Tinfini Tabsolue affirmation de cette f»Yisienoe, il suit par conséquent de la seule Propos. VII que toute )»u balance doit ^tre inOnie.
ScrtoL. II. Je ne doute pas que pour ceux qui jugent avec confusion de toutes chose«i et ne sont pas accoutumés à les connaître par leurs premiers principes, il n'y ait de la difficulté à comprendre la Démonstration de la Propos. YII, par cette raison surtout qu'ils ne diiitinguent pas entre les modifications des substances et les fRib- •tances elles-mêmes, et ne savent pas comment s'opère la production des êtres. Kt c'est pourquoi , voyant que les choses de la nature commencent d'exister , ils s'imaginent qu'il en est de même pour les substances. Quand on ignore en effet les véritables causes des êtres, on confond tout; on fait parler indifféremment des arbres et des hommes, sans la moindre difficulté ; que ce soient des pierres ou de la semence qui servent à engendrer des hommes , peu importe, et l'on s'imagine qu'une forme quelle qu'elle soit se peut cliungcr en une autre forme quelconque. C'est encore ainsi que , confondant ensemble la nature divine et la nature humaine , on attribue à Dieu los passions de l'humanité, surtout quand on ne sait pas encore comment se forment dans l'âme les passions.
Hi les iiommrm étaient attentifs à la nature de la substance, ils ne douteraient en aucune façon de la vérité de la Pfopos. VII; bien plus , elle serait pour tous un axiome , et on la compterait parmi W notions communes de la raison. Par substance, en effet, on enUfndrait <!e qui ont en sf)i et est con^u par soi, c'est-à-dire ce dont ridée n'a b(*soin de l'idée d'aucune autre chose? Par modiflrution, ou œnlruue, ce qui oât dans une autre chose, et dont le concept ms forme pur le concept de celte chose? Et de là vient que nouH |K)uvorm non» former (U^ idiu^s vraie.4 de certaines modlBca-
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UODS qui o'e^ustept pas; car ^ bien qu'elles n'aient pas d'eustence actuelle hors de l'eptendement, leur e^isepce est contenue dans une autre oature de telle façoi) qu'on 1^ peut concevoir par elle. Au lieu que la sutetance, étant conçue par soi, n'a, hors de l'entendement, de vérité qu'en soi.
Si donp quelqu'un venait nous dire qu'il a une idée claire et distincte^ et partant une idée vraie d'une certaine substance, et toutefois qn'il doute de l'existence de cette substance, ce serait en vérité (un pen d'attention rendra ceci évident) comme s'il disait qu'il a une idée vraie, et toutefois qu'il ne sait si elle est vraie, Ou bien, si l'on soutient qu'une substance est créée, on soutient par la même raison qu'une idée fausse est devenue une idée vraie , ce qui est le comble de l'absurdité. Et par conséquent il faut nécessairenient avoqer que l'existence d'une substance est , comme son essence, une vérité étemelle.
Nou3 pouvons tirer de là une preuve nouvelle de l'impossibilité de deux substances de même nature, et c'est un point qu'il est bon d'établir ici ; mais, pour le faire avec ordre» il y a quatre remarque» a faire : I. Que la vraie définition d'une chose quelconque n'enve^ loppe ni n'exprime rien de plus que la nature de la chose définie. II. )l suit de là qu'aucune déûnition n'enveloppe ni n'exprime un nombre déterminé d'individus, puisqu'elle n'exprime rien de plus que la nature de la chose définie. Par exemple, la déûnition du triangle n'exprime rien de plus que la simple nature du triangle ; elle n'exprime pas nn certain nombre déterminé de triangles. m. L'e^^istence d'un objet quelconqu^ étant donnée, il y a toujours une certaine cause déterminée par laquelle cet objet ei^iste. JV. Ou bien cette cause, par laquelle un certain objet existe, doit être contenue dans la nature même et la définition de l'objet existant (parce qu'alors l'existence appartient à sa nature) ; oq bien elle doit être donnée hors de cet objet. Cela posé, il s'ensuit que, s'il existe dans la nature des choses un certain nombre d'individus, il faut que l'on puisse assigner une cause de l'existeuce de ces individus en tel nonibre, ni plus ni moins. Par exemple, s'il existe vingt hommes dans la nature des choses (nous supposerons, pour plus de clarté, qu'ils existent simultanément et non les uns avant les autres), il ne suffira pas, pour rendre raison de l'existence de ces vingt hommes,
de montrer en général la cause de la nature humaine; maïs il faudra montrer en outre la cause en vertu de laquelle il existe vingt hommes, ni plus ni moins, puisqu'il n'y a rien (par la Remarq. II) qui n'ait une cause de son existence. Or, cette cause (par les Remarq, II et III) ne peut être contenue dans la nature humaine elle-même , la vraie définition de l'homme n'enveloppant nullement le nombre vingt. Et en conséquence (par la Remarq. IV), la cause qui fait exister ces vingt hommes , et partant chacun d'entre eux , doit pour chacun être extérieure. D'où il faut conclure absolument que tout ce dont la nature comporte un certain nombre d'individus suppose nécessairement une cause extérieure , pour que ces individus puissent exister. Or, puisque l'existence appartient à la nature de la substance (comme on l'a montré précédemment dans ce Scholîe), la définition de la substance doit envelopper l'existence nécessaire, et, par conséquent, son existence doit être inférée de sa seule définition. Mais, d'un autre côté (en vertu des Remarq, II et III) y il est impossible que, de cette même définition, résulte l'existence de plusieurs substances. Il s'ensuit donc nécessairement que deux substances de même nature ne peuvent exister ; ce qu'on se proposait d'établir.
Propos. IX. Suivant qu'une chose a plus de réalité ou d'être j un plus grand nombre d'attributs lui appartiennent, DÉMONSTR. Cela est évident par la Déf. IV, Propos. X. Tout attribut d*une substance doit être conçu par soi. DÉMONSTR. L'attribut, en effet, c'est ce que l'entendement perçoit dans la substance comme constituant son essence (suivantlaDéf,IV), H doit donc (par la Déf. III) être conçu par soi. C. Q. F. D.
Sciioii. On voit par là que deux attributs, quoiqu'ils soient conçus comme réellement distincts, c'est-à-dire l'un sans le secours de l'autre, ne constituent pas cependant deux êtres ou deux substances diverses. Il est en effet de la nature de la substance que chacun de ses attributs se conçoive par soi ; et tous cependant ont toujours été en elle, et l'un n'a pu être produit par l'autre; mais chacun exprime la réalité ou l'être de la substance. Il s'en faut beaui-oup, par conséquent, qu'il y ait de Tabsurdité à rapporter plusieurs attributs à une seule substance. N'est-ce pas, au contraire, la chose la plus claire du monde que tout être se doit concevoir