LETTRES
LETTRE L A MONSIEUR B. DE SPINOZA
HENRI OLDENBURG^
Monsieur et respectable ami,
Il m*a été si pénible de me séparer de vous après mon séjour récent dans voire retraite de Rheinburg, qu'aussitôt revenu en Angleterre je n'ai pas de plus vif désir que celui de m'unir à vous; et, ne pouvant vous voir, je vous écris. La science des choses sérieuses, unie à la douceur et à la politesse des mœurs (toutes ces qualités précieuses que la nature et l'art vous ont prodiguées], a en elle tant d'attraits , qu'elle se fait aimer de tout honnête homme qui a reçu une éducation libérale. Permettez donc, Monsieur, que je m'unisse à vous d'une amitié sincère, et que nous la cultivions soigneusement par des études communes et toute espèce de bons offices. Le peu que ma faiblesse pourra produire est à vous. Souffrez que je m'approprie à mon tour, du moins en partie, les dons si rares de votre esprit, puisque je le puis faire sans vous causer aucun dommage.
Les objets de notre entretien à Rheinburg, c'étaient, vous le savez, Dieu, l'étendue et la pensée, la distinction et la convenance
1. Henri Oldenburg était ministre-résident de la Basse-Saxe à Londres du temps de Cromwell. Plus tard , il fut nommé secrétaire de la Société royale de Londres et publia, en cette qualité, les Transactions philosophiques pendant les années 1664-1667. — Voyez sur Oldenburg et les autres correspondants de Spinoza rAvertissement mis en tête de ce volume,
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de ces deux attributs , Texplicalion de Tunion de l'âme humaine avec le corps ; enfin , les principes de la philosophie de Descaries et de Bacon. Mais comme nous ne parlions guère qu'en courant de ces graves matières , et que tous oes problèmes viennent par moments mettre mon esprit à la torture, j'userai avec vous des droits de Tamitié, et vous prierai le plus afTectueusement du monde de m'exposer avec quelque étendue vos pensées sur les sujets que je rappelais tout à l'heure. Il y a surtout deux poinU sur lesquels je voudrtiis être édoiré, ai toutefois cela vous agrée : je désirerais savoir, d'abord, en quoi consiste véritablement la différence que vous établissez entre l'étendue et la pensée ; puis quels sont les défauts que vous remarquez dans la philosophie de Descartes et de Bacon, et pourquoi vous pensez qu'on la peut renverser et y substituer quelque chose de mieux. Croyez, Monsieur, que plus vous mettrez de libéralité à m'éclairer sur ces question^ et autres semblables, plus vous m'attacherez étroitement à vous, et me mettrez dans une stricte obligation de vous rendre la pareille , si toutefois la chose est possible.
' Dû met sous presse en ce moment des Essais de physiolop^ composés par un noble Anglais de grande science. Cet ouvrage traite de la nature de l'air et de sa propriété élastique, établie par quarante-trois expériences; de la fluidité, de ta solidité et autres choses analogues. Dès que l'ouvrage sera imprimé, j'aumi soin de vous le faire tenir par quelque ami qui passera la mer. Kn attendant, conservez bonne santé, et n'oubliez pas votre ami qui se dit.
Avec zèle et de tout son cœur,
Tout à vous.
He^ri Oldenbirg.
Londirs, 10-26 aoAt lesi.