LETTRE IL
RÉPONSE A LA PRECEDENTE
A MONSIEUR HENRI OLDENBURÛ,
MhA^k^aHi^bKi^ta^^^Mft
MONStÈtJtl )
Vous Jugerez vous-même combien votre amitié m'est agréable ^ pourvu que vous obteniez en même temps de votre modestie qu'elle vous laisse apercevoir les belles qualités qui vous distinguent ; et bien qu'il me paraisse^ en les considérant, que c'est bien de Tûr^ gueil de ma part d^aspirer à votre amitié, surtout quand je songd qu'entre amis tout devient commun , et les biens de Tesprit plus que tout le reste , cependant je me dis qu'après tout la faute en est à votre modestie et à votre bienveillance. C'est votre modestie qui s'abaisse jusqu'à moi ; c'est votre bienveillance qui me donne plus que je ne puis rendre, et qui m'encourage, en daignant me demander mon amitié, à commencer avec vous un commerce affectueux et à l'entretenir avec tout le Éèle dont je suis capable; Vous parleiS) Monsieur, des qualités de mon esprit. Certes^ si j'en avais quelqu'une, c'est de grand cceur que je consentirais à vous en faire part, quoique la chose ne pût se faire sans grand dommage pour moi. Mais ceci n'est point un prétexte pour vous refuser Ce que vous me demandez en usant des droits de l'amitié ; et je vais essayer incontinent de vous dire ma pensée sur les points dont vous me parlez , quoique je ne me flatte pas de vous satisfaire si vous n*y
320 LETTRES DE SPINOZA, etc.
mettez de la complaisance. Je commencerai par vous parler de Dieu. Je le définis un être constitué par une infinité d*attribu(s infinis, c'està-dire parfaits chacun dans son genre. Vous remarquerez ici que j'entends par attribut tout ce qui est conçu par soi et en soi, de telle façon que le concept d'un attribut n'enveloppe le concept d'aucune autre chose.. Par exemple, l'étendue est conçue par soi et en soi ; mais il n'en est pas de même du mouvement, car il est conçu par autre chose et son concept enveloppe l'étendue. Or, que ma définition de Dieu soit la véritable , c'est ce qui résulte de œ que nous entendons tous par Dieu : un être souverainement parfait et absolument infini. Il serait aisé maintenant de prouver que cet ôtre existe, par cette seule définition ; mais ce n'est point ici le lieu de donner cette démonstration. Voici, Monsieur, ce que je dois démontrer en ce moment pour satisfaire aux questions que vous m'avez proposées. J'ai à établir, premièrement, qu'il ne peut y avoir dans la nature deux substances, à moins qu'elles ne diflTèrent totalement d'essence ; en second lieu : qu'une substance ne peut être produite , mais qu'il est de son essence d'exister ; troisièmement, enfin, que toute substance doit être infinie, c'est-à-dire souveramement parfaite en son genre. Ces points une fois démontrés, vous apercevrez aisément, Monsieur, où j'en veux venir, poarva qu'en même temps vous ne perdiez pas de vue la définition de Dieu ; et cela vous paraîtra si évident, qu'il est inutile que je m'explique plus ouvertement sur cette matière. Pour démontrer clairement et brièvement les trois points que je viens de dire, je n'ai rien trouvé de mieux que de les prouver à la façon des géomètres et de soumettre cette entreprise à votre examen. Je vous envoie donc à part ces démonstrations * , et j'en attends votre sentiment.
Vous me demandez ensuite quelles sont les erreurs que je re^ marque dans la philosophie de Descartes et de Bacon. Sur quoi je veux bien vous satisfaire, bien qu'il soit contraire à mes habitudes de chercher à découvrir les erreurs où les autres sont tombés. Le premier défaut et le plus grand que je reproche à ces philosophes, c'est de s'être si fort éloignés de la connaissance de la première cause et de l'origine de toutes choses ; le second, d'avoir ignoré la