PREMIÈRE PARTIE. — DE DIEU
deux substances de même attribut, ce qui est absurde (par la Propos. V), Par conséquent, il ne peut exister aucune autre substance que Dieu, et on n'en peut concevoir aucune autre ; car si on pouvait la concevoir, on la concevrait nécessairement comme existante, ce qui est absurde ( par la première partie de la présente Démonstr.), Donc, aucune autre substance que Dieu ne peut exister ni se concevoir. C. Q. F. D.
CoBOLL. I. Il suit de là très-clairement : \^ que Dieu est unique, c'est-à-dire (par la Déf, VI) qu'il n'existe dans la nature des choses qu'une seule substance , et qu'elle est absolument infinie , comme nous l'avons déjà affirmé dans le Schol. de la Propos. X.
CoHOLL. II. S'* Que la chose étendue et la chose pensante sont des attributs de Dieu, ou (par VAx. I) des affections des attributs de pieu.
Propos. XV. Tout ce qui est, est en Dieu, et rien ne peut être, ni être conçu sans Dieu.
DÉMONSTR. Hors de Dieu (par la Propos. XIV), il n'existe et on ne peut concevoir aucune substance, c'est-à-dire (par la Déf. III), aucune chose qui existe en soi et se conçoive par soi. Or les modes (par la Déf, V) ne peuvent être, ni être conçus sans la substance, et par conséquent ils ne peuvent être , ni être conçus que dans la seule nature divine. Mais si vous ôtez les substances et les modes, il n'y a plus rien (par VAx. I). Donc rien ne peut être, ni être conçu sans Dieu. C. Q. F. D.
Schol. On se représente souvent Dieu comme formé, à l'image de l'homme, d'un corps et d'un esprit, et sujet, ainsi que l'homme, aux passions. Ce qui précède montre assez, sans doute, combien de telles pensées s'éloignent de la vraie connaissance de Dieu. Mais laissons cette sorte d'erreur ; car tous ceux qui ont un peu considéré la nature divine nient que Dieu soit corporel ; et ils prouvent fort bien leur sentiment en disant que nous entendons par corps toute quantité qui a longueur , largeur et profondeur, et qui est terminée par une certaine figure , ce qui ne peut se dire de Dieu, l'être absolument infini , sans la dernière absurdité. Mais tout en faisant ce raisonnement, ils y joignent d'autres preuves qui font voir clairement que, dans leur opinion, la substance corporelle ou étendue est entièrement séparée de la nature divine et qu'elle a été
créée par DieU; Pab quelle espèce de (missance divine a-t-elie (né créée^ b'est ce qu'ils ignorent. Et cela prouve bien qu'ils n'ehtondent pas ce qu'ils disent. Pour moi , j'ai , ce me semble < prouvi** assez clairement (voyez le Coroll. de la Propos. VI, et le Scholie II de la Propos. VIII) qu'aucune substance ne peut être produite ou créée par une slutre substance. Or, il a été établi d'un autre côté (par la Propos. XIV) ^ qu'aucune autre substance que Dieu ne peut exister ni se concevoir ; d'où nous rivons conclu que la substance étendue est un des attributs infinis de Dieu: Mais , pour que la chose soit plus complètement expliquée , je réfuterai ici les arguments de mes adversaires; ils reviennent à ceci : premièrement, la substance corporelle, en tant que substance, se compose, suivant eux, de parties; et c'est pourquoi ils nient qu'elle puisse être infinie, et, conséquemment, appartenir à Dieu. C'est ce qu'ils expliquent për beaucoup d'exemples. J'en rapporterai quelques-uns. Si la substance corporelle est infinie , disent-Ils -, cdficevesi-la diirisée en deux parties; chaque partie sera finie ou infinie. Dans le premier cas, l'itifini se composera de deux parties finies, ce qui est absurde. Dans le second cas, on aura un Infini double d'un autre infini , ce qiii est également absurde. De plus , si on évalue une quantité infinie en parties égales à un pied , elle devra se composer d'un nombre infini de telles parties , tout comme si on l'évaluait en parties égales à un pouce. Et, par conséquent, un nombre infini sera douze fois plus grand qu'un autre nombre infini. Enfin, concevez que d'un point A appartenant à uhe étendue infinie on fasse partir deux lignes Afi, AC, lesquelles s'éloignent d'abord l'une de l'autre d'une dislance fixe et déterminée BC. Si vous les prolongez à l'infini, cette dislance s'augmentant de plus en plus , deviendra indéterminable de déterminée qu'elle était; Toutes ces absurdités résultant, dans l'opinion de nos adversaires, de la suppo^^ilion qu'on a faite d'une quantité infinie , ils concluent que la substance corporelle est finie, et, par conséquent) qu'elle n'appartient pas à l'essence de Dieu. Le second argument est tiré de la perUM'ilon suprême de Dieu. DieU} dit-On } étant l'être souverainement parfait, ne peut pâlir. (Ir, la substance corporelle peut pâtir, en tant que divisible, d'où Il suit qu'elle n'appartient pas à l'essence de Dieu. Tels sont les argurtients (]iie Je lis dans les auteurs q(ii ont voulu établir que In
PREMIÈRE PARtIK. — DE DIEU. 1«)
aubstQdce corporelle est itidigtië de la nature divitié et ne peut lui appartenir; Mais^ en vérité? si l'on veut bien y prendre garde sérieusement, on verra t]uë j'ai déjà répondu à tout cela; puisque tous ces arguments se foilderït uniquement sur ce point , que la substance Corporelle est composée de parties , supposition dont j'àl déjà montré l'absUrdité (voir la Ptopos: XII et te CoioU: de la Propos. XI II). J'ajouterai qu'à bien corisidérer la chose, les conséquences absurdes (sont-elles toutes absurdes, c'est de quoi je ne dispute pas encore) dont on se sert pour établir que la substance corporelle est finie, ne viennent point du tout de ce qu'on a supposé une quantité infinie , mais de ce qu'on a supposé que celte quantité infinie était inesurable et composée de parties finies; et e'est pourquoi tout ce qui résulte des absurdités où conduit cette sup> position, c'est qu'une quantité infinie n'est pas mesurable et ne peut se composer de parties. Or, c'est justement ce que nous avons démontré plus hàut [PropoSi XII , etc.). De façon que îios adversaires se blessent eux-môines avec les armes dirigées contre nous. Que si de cette absurdité qui est leur ouvrage , ils prétendent conclure héanmoins que la substance étetidue doit être finie , ils font véritablement Comme un homme qui donnerait au cercle les propriétés du carré et conclurait de là que lé cercle n'a pas de point central d'où se puissent mener à là circonférence des lignes égalée. Us siipposeot en effet que la substance corporelle j laquelle ne se peut concevoir que comme infinie , unique et indivisible (voyez les Propos, VIII,XetXII) est composée départies finies, qu'elle est multiple et divisible, le tout pour conclure que cette substance est finie. C'est ainsi que d'autres raisonneurs ^ après avoir imaginé les lignes comme un composé de points, savent trouver une fbule d'arguments pour montrer qu'elle ne peut être divisée à l'infini. Et, à vrai dire^ il n'est pas moins absurde de supposer la substance corporelle formée de corps ou de parties , que de composer le corps de surfaces, les surfaces de lignes et finalement les lignes de points. C'est là ce que doit avouer tout homme qui sait qu'une raison claire est infaillible. Que sera-ce si on se range à l'opinion de ceux qui nient le vide? Supposez, en effet, que la substance corporelle se puiâsé diviser de telle sorte que dêë parties soient réellemetit distinguées l'une de l'autre ; pourquoi l'une d'elles ne pourrait-elle pa?
être anéantie, les autres gardant entre elles le même rapport qu'auparavant? Et pourquoi ces parties devraient-elles s'adapter les unes aux autres de façon à empêcher le vide ? Certes , quand deux choses sont réellement distinctes Tune de l'autre, Tune peut exister sans l'autre et persister dans le même état. Puis donc qu'il n'y a pas de vide dans la nature (comme on le verra ailleurs] et que toutes les parties doivent concourir de façon que le vide n'existe pas, il s'ensuit que ces parties ne peuvent pas se distinguer réellement , c'est-àdire que la substance corporelle en tant que substance est indivisible.
Si quelqu'un me demande maintenant pourquoi nous sommes ainsi portés naturellement à diviser la quantité , je répondrai que la quantité se conçoit de deux façons, d'une façon abstraite ou superficielle , telle que l'imagination nous la donne ; ou à titre de substance , telle que le seul entendement nous la peut faire concevoir <. Si nous considérons la quantité, comme l'imagination nous la donne, ce qui est le procédé le plus facile et le plus ordinaire, nous jugerons qu'elle est finie, divisible et composée de parties; mais S} nous la concevons à l'aide de l'entendement, si nous la considérons en tant que substance, chose très-difficile à la vérité, elle nous apparaîtra alors, ainsi que nous l'avons assez prouvé, comme infinie , unique et indivisible. C'est ce qui sera évident pour quiconque est capable de distinguer entre l'imagination et l'entendement ; surtout si l'on veut remarquer en même temps que la matière est partout la même, et qu'il n'y a en elle de distinction de parties qu'en tant qu'on la conçoit comme affectée de diverses manières, d'où il suit qu'il n'existe entre ces parties qu'une distinction modale et non pas une distinction réelle. Par exemple, nous concevons que l'eau, en tant qu'eau, puisse être divisée, et ses parties séparées les unes des autres; mais il n'en est pas de même de l'eau , en tant que substance corporelle. Car, sous ce point de vue, il ne peut y avoir en elle aucune division , aucune séparation. Ainsi l'eau, en tant qu'eau , est sujette à la corruption et à la généralion ; mais en tant que substance, elle n'y est pas sujette.
1. Paul m donne prout ntmpê ipsam imaginamuTf vel ut subslantia ; quod, etc. Jr ponctue avec Ofrœrer tle cette façon : prout nempe ipsam imaginamur; vel ut anhitantia, quod, ctr.