Voyez Ethique, part. 1| Schol. de la Propos. XV
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c'est-à-dire si nous la percevons telle qu'elle est en soi, chose trèsdifficile, je l'avoue, il se trouve alors, comme je vous l'ai suffisamment démontré autrefois , qu'elle est infinie , indivisible et unique.
Les notions du temps et de la mesure naissent de cette faculté que nous avons de déterminer à volonté la durée et la quantité, savoir : en concevant celle-ci abstraction faite de la substance , et en séparant colle-là des modes par qui la durée s'écoule du sein des choses étemelles. Le temps et la mesure, en effet, ne sont autre chose que des déterminations de la durée et de la quantité, qui les rendent accessibles, autant qu'il se peut, à l'imagination. De même, en concevant les affections de la substance abstraction faite de la substance elle-même, et en les réduisant en de certaines classes pour les imaginer plus aisément, nous formons la notion du nombre, qui est un moyen de déterminer les affections de la substance; d'où l'on peut voir que la Mesure, le Temps et le Nombre ne sont que des façons de penser, ou plutôt d'imaginer, n n'est donc point surprenant que tous ceux qui ont voulu coocevoir le progrès de la Nature par de semblables notions, et encore étaient-elles mal définies, se soient embarrassés d'une façon si extraordinaire dans leurs propres liens, qu'il leur a fallu tout rompre pour en sortir^ et se jeter dans les dernières absurdités. Car, comme il y a une foule de choses qui échappent à Timagination et ne se peuvent concevoir que par le seul entendement, comme la substance, l'éternité, et autres semblables, vouloir expliquer de semblables choses par des notions qui sont de simple» secours donnés à l'imagination, c'est vouloir faire servir l'imagination à nous rendre déraisonnables. Et, de même encore, si Ton confond les modes de la substance avec ces êtres de raison, auxiliaires de l'imagination , il est impossible de s'en former une idée juste ; car c'est faire du temps, de la mesure et du nombre de» choses inintelligibles, en les séparant tout à la fois et de la Substance, et des Modes, dont ils représentent l'écoulement étemel.
Pour que la chose soit encore plus claire, veuillez prendre un exemple. Supposez une personne qui , concevant la durée d^uno manière abstraite et la confondant avec le temps, se mette a la diviser en parties ; elle ne pourra jamais comprendre comoient
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une heure peut se passer : car pour qu'une heure se passe, il faut que la première moitié se passe d'abord , puis la moitié de l'autre moitié, puis la moitié de ce qui reste ; et, en prolongeant indéfiniment cette division, il est impossible d'atteindre à la fin de l'heure en question. De là vient que plusieurs philosophes, peu accoutumés à distinguer les êtres de raison d'avec les choses réelles, ont été jusqu'à soutenir que la durée se compose de moments; et ils sont ainsi tombés de Charybde en Scylla ; car composer la durée de moments et le nombre de zéros, c'est tout un.
Puisqu'il résulte de ce qui précède que le nombre , la mesure et le temps, étant de simples auxiliaires de l'imagination, ne peuvent être infinis (autrement le nombre ne serait plus le nombre, la mesure ne serait plus la mesure , le temps ne serait plus le temps) , il est aisé de concevoir que ceux qui , par ignorance de la vraie nature des choses, ont confondu ces trois êtres de raison avec les existences réelles, aient été conduits à ne pas reconnaître la possibilité d'un infini actuel. Mais, pour apprécier les misérables raisonnements qu'ils ont imaginés, je m'en rapporte aux mathématiciens qui, sachant se former des idées claires et distinctes des choses, ne s'arrêtent pas un instant. à des difficultés de cette sorte. Car, outre qu'ils ont rencontré dans leurs recherches beaucoup de choses qui ne se peuvent déterminer par aucun nombre , ce qui prouve assez l'insuffisance des nombres à déterminer toutes choses, ils en ont trouvé aussi qui sont telles qu'aucun nombre ne peut les égaler, et qu'elles surpassent tout nombre assignable. Or ils sont loin de conclure que les choses de cette nature surpassent tout nombre assignable par la multitude de leurs parties ; mais ils disent que leur nature est telle qu'elle exclut, sous peine de contradiction manifeste, toute détermination numérique. Par exemple, soit les deux cercles AB, CD ^, aucun nombre ne peut exprimer toutes les inégalités de distance qu'il y a entre ces deux cercles, ni toutes les variations que doit subir la matière en mouvement dans l'espace qui les sépare. Or cela ne vient point du tout de la grandeur de cet espace ; car prenez-en une partie si petite qu'il vous plaira ,
1. Spinoza suppose que le cercle C D est enveloppé par le cercle A B, et que ces deux cercles ne sont pas concentriques.