‹ Œuvres de SpinozaChapitre 164 sur 199 · Ethique, part. 1, Propos. XI, et son Scholie · texte numérisé non relu

Ethique, part. 1, Propos. XI, et son Scholie

LETTRES DE SPINOZA, 6t6. 379

d'abord quelle Borte d'utilité se rencontre, à mon avis, dans Topinion que je professe : c'est que nous pouvons faire à Dieu de notre âme et de notre corps une offrande pure de toute superstition. Bt n'allez pas croire que je nie l'utilité des prières ; car mon esprit est trop borné pour déterminer tous les moyens dont Dieu se sert pour amener les hommes à l'aimer, c'est*à*dire à faire leur salut. Mon sentiment n'a donc rien de nuisible, et, tout au contraire, il est pour tout homme dégagé de superstition puérile et de préjugés le seul moyen de parvenir au comble de la béatitude.

Vous dites qu'en mettant les hommes dans une si étroite dépendance de Dieu, je les rends semblables aux éléments, aux plantes et aux pierres ; mais cela fait bien voir que vous entendez mes sentiments dans un sens tout à fait éloigné du véritable, et que vous confondez ensemble les choses de l'entendement et celles de l'imagination. Car enfin, si vous aperceviez, de la pure lumière de la raison, ce que c'est que dépendre de Dieu, certes, vous ne pen^eriez pas que cette dépendance rendit les choses imparfaites, corporelles et mortes (qui pourrait en effet parler d'une fagon si basse de l'Être souverainement parfait?) ; mais vous comprendriez tout au contraire que c'est cette dépendance ^Ue-même qui donne aux choses leur perfection. Cela est si vrai, que, pour concevoir parfaitement la dépendance des choses et la nécessité de leur action fondée sur les décrets de Dieu , ce n'est pas aux plantes et aux troncs d'arbres qu'il faut regarder, mais aux choses les plus intelligibles et aux plus parfaites d'entre les créatures. Vous vous convaincrez aisément de ce point si vous voulez bien vous rappeler ce que je vous disais tout à l'heure dans ma seconde remarque sur les sentiments de Descartes , et je m'étonne que vous n'ayez pas fait plus d'attention à toutes ces choses.

Il m'est impossible de ne pas m'étonner aussi au plus haut degré d'un autre passage de votre lettre : Si Dieu, dites-vous, ne punit pas les fautes des hommes (par où vous entendez parler de Dieu comme d'un juge qui inflige au coupable une peine que sa faute elle-même n'eût point amenée avec soi ; car toute la question entre nous est là], quel motif m'empêchera de me précipiter dans toutes sortes de crimes ? Je réponds à cela que tout homme qui ne s'abstient du mal que par crainte de la peine (et je suis loin de vous mettre

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dans cette catégorie] n'agit assurément point par amour du bien et ne mérite nullement le nom d'homme vertueux. Pour moi, je détourne mes yeux d'une telle morale , et j'ai besoin de n'y point peo^ ser; car elle répugne à mon caractère, et elle m'éloignerait de la connaissance et de l'amour de Dieu.

Croyez, Monsieur, que si vous aviez regardé de plus près la nature de l'homme et celle des décrets de Dieu , telle que je l'ai expliquée dans mon Appendice, et, j'ajoute , si vous aviez su comment une conséquence se déduit d'un principe , vous n'auriez pas dit avec cette légèreté que mes sentiments rendent l'homme semblable à iin tronc d'arbre, etc., etc. ; en un mot, vous n'auriez pas mis sur mon compte un si grand nombre d'absurdités qui n'existent que dans votre imagination.

Avant d'arriver à votre seconde règle, vous notez dans mon livre deux endroits que vous dites que vous n'entendez point. Pour le premier, il n'est pas nécessaire do rien ajouter à ce que dit Descartes, savoir, qu'en observant voire propre nature vous sentez en vous-même que vous pouvez suspendre votre jugement. Que si vous prétendez que vous ne sentez point en vous-même que vous ayez aujourd'hui assez de force pour continuer par la suite à suspendre votre jugement, c'est aux yeux de Descartes comme si vous disiez que nous ne pouvpns pas aujourd'hui nous assurer que si nous continuons d'exister demain, nous retiendrons la nature d'êtres pensants, ce qui implique contradiction.

Quant au second endroit dont vous parlez, je dis avec Descaries que, si nous ne pouvions pas étendre notre volonté hors des limites si étroites de notre entendement, nous serions les plus malheureux des êtres, incapables de faire un pas, de manger un morceau de pain , de subsister deux instants de suite ; car notre existence est entourée de périls et d'incertitudes.

J'arrive à votre seconde lettre, et je vous assure. Monsieur, que, tout en n'attribuant point à l'Écriture cette sorte de vérité que vous croyez qu'elle a, je pense reconnaître autant et plus que vous son autorité, et je pense également prendre beaucoup plus de précautions que ne font d'autres personnes pour n'y point supp(»er des pensées puériles et absurdes; péril bien difficile à éviter, du reste, à moins qu'on n'entende parfaitement la philosophie ou qu'on ne

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soit éclairé de lumières divines. Et je m'inquiète for^ peu, je Tavoue, des explications de rÉcriture données par le vulgaire des théologiens, surtout par ceux qui prennent TÉcriture à la lettre et ne pénètrent pas au delà du sens extérieur. Du reste, je n*ai jamais rencontré un théologien d'esprit assez épais, sauf les socîniens, pour ne pas voir que la sainte Écriture parle fréquemment de Dieu d'une manière humaine et exprime sa pensée par des paraboles. Quant à la contradiction que vous vous donnez la peine ( inutile à mon avis] de trouver dans mon sentiment sur ce point, je suppose que vous entendez par parabole tout autre chose que ce que Ton entend d'ordinaire ; car qui a jamais pu croire qu'exprimer une pensée par une parabole c'est la détourner de son vrai sens? Quand Michée dit au roi Âghab qu'il avait vu Dieu assis sur son trône et les armées célestes placées à ses côtés, et que Dieu avait demandé à ses anges qui d'entre eux se chargerait d'abuser Aghab * ; certes, c'était là une parabole dont se servait le prophète en cette occasion (où il ne s'agissait point de faire connaître les dogmes de la théologie dans leur sublimité), et qui suffisait pour exprimer le fond de l'avertissement que Michée avait à donner au nom de Dieu. Or on ne peut dire que le prophète ait détourné la pensée divine de son véritable sens. De même d'autres prophètes ont manifesté au peuple la parole de Dieu , par ordre de Dieu même, en se servant de paraboles semblables comme d'un moyen qui, sans leur être prescrit par Dieu, leur paraissait le meilleur pour ramener le peuple au primitif esprit de rÉcriture sainte, qui est, suivant les paroles mêmes de Jésus-Christ , d'aimer Dieu par-dessus toutes choses et le prochain comme soi-même. Selon moi, les sublimes spéculations n'ont rien à voir avec l'Écriture ; et je déclare, pour ma part, que je n'y ai jamais appris ni pu apprendre un seul des attributs éternels de Dieu.

Quant au cinquième argument que vous élevez contre moi , savoir : que les prophètes ont dû manifester la parole de Dieu de telle façon déterminée , la vérité ne pouvant être en contradiction avec la vérité; cela revient, pour quiconque entend la méthode de démonstration, à me demander que je démontre que l'Écriture

1, Michéf, ch. xviii, vers. 13 et suiv.

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est la vraie parole de Dieu révélée, comme elle Test en effet. Or je ne puis donner de cette vérité une démonsti;^tion mathématique sans le secours d'une révélation divine ; c'est pourquoi je me suis exprimé de cette sorte : Je crois, mais je ne sais pas mathématiquement tout ce qtAe Dieu a révélé aux prophètes, etc. En effet, je crois fermement, mais sans le savoir d'une façon mathématique, que les prophètes ont été les conseillers intimes de Dieu et ses fidèles ambassadeurs. Il n'y a donc dans ce que j'ai affirmé aucune contradiction, tandis qu'il ne s'en rencontre pas médiocrement dans le sentiment contraire.

Le reste de votre lettre , notamment le passage où vous dites : Enfin, VÉire souverainement parfait connaissait d'avance, etc., ainsi que vos objections contre l'exemple du poison , en6n ce qui regarde l'Appendice avec tout ce qui suit; tout cela, dis-je, n'a aucun rapport à la question.

Il est vrai que dans la préface de L. M., après avoir montré ce qui restait à faire à Descartes pour établir une démonstration solide du libre arbitre, on ajoute que j'embrasse une opinion différente de la sienne, et de quelle façon. Je me réserve d'expliquer ma doctrine sur ce point quand il en sera temps ; aujourd'hui mon dessein n'est pas d'y toucher.

Je n'ai plus pensé à Touvrage^sur Descartes et n'en ai pris aucun souci depuis qu'il a été traduit en hollandais. J'ai mes raisons pour agir ainsi, et il serait trop long d'en faire ici le compte. De façon qu'il ne me reste plus. Monsieur, qu'à me dire, etc.

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