PREMIÈRE PARTIE. — DE DIEU
données de rimagioation et celles de l'entendement . ils croient fermement que l'ordre est dans les choses, étrangers qu'ils sont à la réalité et à leur propre nature. S'il arrive, en effet, que les objets extérieurs soient ainsi disposés, que quand les sens nous les représentent nous les imaginions aisément, et par suite nous les puissions rappeler avec facilité, nous disons que ces objets sont bien ordonnés ; mais , si le contraire arrive, nous les jugerons mal ordonnés et en état de confusion. Or, les objets que nous pouvons imaginer avec aisance nous étant les plus agréables, les hommes "préfèrent Tordre à la confusion, comme si l'ordre, considéré indépendamment de notre imagination, était quelque chose dans la nature. Ils prétendent que Dieu a tout créé avec ordre, ne voyant pas qu'ils lui supposent de l'imagination; à moins qu'ils ne veuillent, par hasard, que Dieu, plein de sollicitude pour l'imagination des hommes, n'ait disposé les choses tout exprès pour qu'ils eussent moins de peine à les imaginer , et , certes, avec cette manière de voir , on ne s'arrêtera pas devant cette difficulté , qu'il y a une infinité de choses qui surpassent de beaucoup notre imagination, et une foule d'autres qui la confondent par suite de son extrême faiblesse. Mais en voilà assez sur ce point.
Quant aux autres notions de même nature, elles ne sont non plus que des façons d'imaginer qui affectent diversement l'imagination, ce qui n'empêche pas les ignorants de voir là les attributs les plus importants des choses. Persuadés en effet que les choses ont été faites pour eux , ils pensent que la nature d'un être est bonne ou mauvaise, saine ou viciée et corrompue, suivant les affections qu'ils ^en reçoivent. Par exemple, si les mouvements que les nerf s reçoivent des objets qui nous sont représentés par les yeux contribuent à la santé du corps , nous disons que ces objets sont beaux ; nous les appelons laids dans le cas contraire. C'est ainsi que nous appelons les objets qui touchent notre sensibilité , quand c'est à l'aide des narines, odorants ou fétides ; à l'aide de la langue, doux ou amers, sapides ou insipides, etc.; à l'aide du tact, durs ou mous, rudes ou polis, etc. Enfin on a dit que les objets qui ébranlent nos oreilles émettent des sons, du bruit, de l'harmonie, et l'harmonie a si fortement enchanté les hommes, qu'ils ont cru qu'elle faisait partie des délices de Dieu. Il s'est même rencontré
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des philosophes, pour s'imagÎDer que les moinreinenls pcMent une certaine harmonie. Et certes tout cela fait asaez voir que chacun a jugé des choses suivant la disposition de son cerveau, ou plutôt a mis les affections de son imagination à ta place des choses. C'est pourquoi il n'y a rien d'extraordinaire, pour le dire en passant , que tant de controverses aient été suscitées parmi les hommes^ et qu'elles aient abouti au scepticisme. Car, bien que les corps des hommes aient entre eux beaucoup de convenance, ik différent par beaucoup d'endroits, de telle sorte que ce qui parait bon à Tun, semble mauvais à Fautre ; ce qui est bien ordonné pour <'i)lui-ci, est confus pour celui-là; ce qui est agréable à tel ou tel est désagréable à un troisième; et ainsi pour mille autre choses que je néglige de citer ici, soit parce que ce Q*est pas I0 moment d'en traiter ex professa , soit parce que tout le monde est assez éclairé sur ce point par l'expérience. On répète sans cesse : Autant de têtes, autant d'avis : Tout homme abonde dans 8(m sens ; Il n'v a pas moins de différence entre les cerveaux des hommes qu'entre leurs palais; toutes ces sentences marquent assez que les hommes jugent (les ctioses suivant la disposition de leur cerveau, et exercent leur imagination plus que leur entendement. Car si le» hommes entendaient vraiment les choses, ils trouveraient dans cetld connoistance, sinon un grand attrait^ du moins (les mathématiqties en sont la prouve) des convictions unanimes.
Nous voyons donc que toutes les raisons dont se sert le vulgaire pour expliquer la nature, ne sont que des modes de rim«§inatioo; qu'elles ne marquent point la nature dee choses ^ mais seulemeni la constitution de la faculté d'imaginer; et comme ces notions t^n^ tattiques ont des noms qui indiquent des êtres réels, indépendants de Timaginution , je nomme ces êtres non pas êtres de raison, mais êtres d'imagination ; et cela posé, il devient aisé de repousser tous les arguments puisés contre nous à pareille source. Plusieurs en effe (ont Thabitudo de raisonner de la sorte : Si toutes choses s'entre-suivcnt par la n^cossilé de la nature souverainement parfaite do Dieu, d'où viennent tant d'imperfections dans l'univers? par exemple, ces chost^s qui ^e corrompent jusqu'à l'infection, cette hiideur naiisi^nbunde de certains objets, le désordre, le naal, le péché, etc. Tout cela, dis-je, est aisé à réfuter; car la perfection