‹ Œuvres de SpinozaChapitre 94 sur 199 · QUATRIÈME PARTIE. — DE L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE. — DE L'ESCLAVAGE

est Tessence même de l'âme (par la Déf, I des pass.) ; or, l'essence de rame consiste dans la connaissance {par la Propos, XI, part. 2), laquelle enveloppe la connaissance de Dieu {par la Propos. XL VU, pari. 2), et ne peut, sans la connaissance de Dieu ni exister, ni être conçue {par la Propos. XV, part. \). Par conséquent, à mesure que Fessence de Tâme enveloppe une plus grande connaissance de Dieu , l'homme vertueux désire avec plus de force pour les autres le bien qu'il désire pour lui-même G. Q. F. D.

Autre Démonstr. Le bien que l'homme désire et aime pour lui, il l'aimera d'une façon plus ferme (par la Propos. XXXI, part, 3), s'il voit que les autres l'aiment aussi ; et conséquemment (par le Coroll. de cette même Propos.) il fera effort pour que les autres l'aiment aussi ; et comme ce bien est commun à tous {par la Propos, précéd.) et que tous en peuvent jouir , il s'ensuit qu'il fera effort (par la même raison) pour que tous en jouissent, et cela avec d'autant plus de force {par la Propos. XXXVII, part, 3) que lui-môme jouira davantage de ce bien.

ScHOL. I. Celui qui fait effort, uniquement par passion, pour que les autres aiment ce qu'il aime, et pour qu'ils vivent à son gré, celui-là, n'agissant de la sorte que sous l'empire d'une aveugle impulsion, devient odieux à tout le monde, surtout à ceux qui ont d'autres goûts que les siens , et s'efforcent en conséquence à leur tour de les faire partager aux autres. De plus, comme le bien suprême que la passion fait désirer aux hommes est souvent de nature à ne pouvoir être possédé que par un seul, il en résulte que les amants no sont pas toujours d'accord avec eux-mêmes, et, tout en prenant plaisir à célébrer les louanges de l'objet aimé , craignent de persuader ceux qui les écoutent. Au contraire, ceux qui s'efforcent de conduire les autres par la raison n'agissent. point avec impétuosité, mais avec douceur et bienveillance, et ceux-là sont toujours d'accord avec eux-mêmes.

Tout désir, toute action dont nous sommes nous-mêmes la cause, en tant que nous avons l'idée de Dieu , je les rapporte à la re/tgion. J'appelle piété le désir de faire du bien dans une âme que la raison conduit. Le désir de s'unir aux autres par les liens de l'amitié , quand il possède une âme qui se gouverne par la raison , je le nomme honnêteté; et l'honnête est pour moi ce qui est l'objet

des louanges des hommes que la raison gouverne , comme le défhonnête est ce qui est contraire à la formation de Tamitié. J'ai expliqué en outre quels sont les rendements de TËtat, et il est aisé aussi de déduire de ce qui précède la différence qui sépare la vertu véritable de l'impuissance. La vertu véritable n'est autre chose, en effet, qu'une vie réglée par la raison ; et par conséquent l'impuissance consiste en ce seul point que l'homme se laisse gouverner par les objets du dehors, et déterminer par eux à des actions qui sont en harmonie avec la constitution commune des choses extérieures, mais lion avec sa propre nature, considérée en elle-même. Tels sont les principes que, dans le Schol. de la Propos. XVIII, part. 4, j'avais promis d'expliquer. Ils font voir clairement que la loi qui défend de tuer les animaux est fondée bien plus sur une vaine superstition et une pitié de femme que sur la saine raison ; la raison nous enseigne, en effet, que la nécessité de chercher ce qui nous est utile nous lie aux autres hommes, mais nullement aux animaux ou aux choses d'une autre nature que la nôtre. Le droit qu'elles ont contre nous, nous l'avons contre elles. Ajoutez à cela que le droit de chacun se mesurant par sa vertu ou par sa puissance, le droit des hommes sur les animaux est bien supérieur ù celui des animaux sur les hommes. Ce n'est pas que je refuse le sentiment aux bétes. Ce que je dis , c'est qu'ir n'y a pas là de raison pour ne pas chercher ce qui nous est utile, et par conséquent pour ne pas en user avec les animaux comme il convient à nos intérêts, leur nature n'étant pas conforme à la nôtre, et leurs passions étant radicalement différentes de nos passions [voy. le SchoL de la Propos. LVFI, part. 3). II me reste à expliquer en quoi consistent le juste, l'injuste, le péché et le mérite. C'est ce que je vais faire dans le Scholie suivant.

SciioL. H. J'ai promis, dans l'appendice de la première partie. d'expliquer en quoi consistent la louange et le blâme, le mérite et le péché , le juste et l'injuste. Pour ce qui est de la louange et du blâme, j'en ai traité dans le Schol. de la Propos. XXIX, part. .3. Le moment est venu d'exposer la nature des autres notions ; mai» il faut auparavant que je dise quelques mots de l'état naturel àe l'homme et de son état social.

Tout homme exi^e par le droit sufiréme de la nature, et en

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conséquence, tout homme accomplit par ce même droit les actions qui résultent de la nécessité de sa nature ; d'où il résulte que tout homme, toujours en vertu du même droite juge de ce qui est bon et mauvais et veille à son intérêt particulier suivant sa constitution particulière [voy. les Propos. XIX et XX ^ part, 4), se venge du mal qu'on lui fait (voy. le Corail, II de la Propos. XL^ part. 3), s'efforce enfin de conserver ce qu'il aime et de détruire ce qu'il hait [voy. Propos. XXVIII, part. 3). Si les hommes réglaient leur vie selon la raison , chacun serait en possession de ce droit sans dommage pour autrui {par le CoroU, I de la Propos. XXXV, part. 4); mais comme ils sont livrés aux passions (par le CoroU, de la Propos. IV, part, i), lesquelles surpassent de beaucoup la puissance ou la vertu de l'homme (par la Propos. VI, part, i), ils sont poussés en des directions diverses (par la Propos. XXXIII ^, part. 4) et même contraires (par la' Propos. XXXIV, part. 4), tandis qu'ils auraient besoin de se prêter un mutuel secours (par le Schol. de la Propos. XXXV, part. 4). Afin donc que les hommes puissent vivre en paix et se secourir les uns les autres, il est nécessaire qu'ils cèdent quelque chose de leur droit naturel , et s'engagent mutuellement, pour leur commune sécurité, à ne rien faire qui puisse tourner au détriment d'autrui. Or, comment pourra-t-il arriver que les hommes , qui sont nécessairement sujets aux passions (par le CoroU, de la Propos. IV, part. 4), et par suite inconstants et variables (par la Propos. XXXIII, part. 4], puissent s'inspirer une mutuelle sécurité, une rx)n&ance mutuelle? C'est ce qu'on a clairement montré par la Propos. VII, part. 4, et la Propos. XXXIK , part. 3 , qui portent qu'aucune passion ne peut être empêchée que par une passion contraire et plus forte , et que chacun s'abstient de faire du mal à autrui par crainte de recevoir un mal plus grand. La société pourra donc s'établir à cette condition, qu'elle disposera du droit primitif de chacun de venger ses injures et de juger de ce qui est bien et de ce qui est mal , et qu'elle aura aussi le pouvoir général de décider ce qu'il convient de prescrire, et de faire des lois, en leur donnant pour sanction, non pas la raison, qui est incapable de contenir les appétits (par le

1. Je renvoie ici avec Gfrœrer, contre Paulns et Tédition de 1677, à Propos. XXXIII', clairement indicjuée par Spinoza.

SchoL de la Propos. XVI i, part. 4), mais par la menace de punir les infracteurs. Celte société, fondée sur les lois et sur le pouvoir qu*e11e a de se conserver, c'est TÉtat; et ceux qu'elle couvre de la protection de son droit, ce sont les citoyens. Nous voyons clairement par ces principes que dans l'état de nature il n'y a rien qui soit bon ou niaa-> vais par le consentement universel , puisqu'alors chacun ne sonore qu'à son utilité propre, et, suivant qu'il a telle constitution et telle idée de son intérêt particulier, décide de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, et n'est tenu d'obéir à nul autre qu'à soi-même; de telle sorte que , dans l'état de nature , il est impossible de con* cevoir le péché. Mais il en va tout autrement dans l'état de société, où le consentement universel a déterminé ce qui est bien et ce qui est mal , et où chacun est tenu d'obéir à l'État. Le péché consiste donc tout simplement dans la désobéissance , laquelle est punie en conséquence par le seul droit de l'Ëtat; et l'obéissance au contraire est un mérite pour le citoyen , en ce qu'elle le fait juger digne de jouir des avantages de la société. De plus, dans l'état de nature « personne n'est, du consentement commun, le maître d'aucune chose; et il n'y a rien dans la nature dont on puisse dire qu'elle appartient à tel homme et non à tel autre. Toutes choses sont à tous , et par conséquent il est impossible de concevoir dans l'état de nature la volonté de rendre à chacun son droit , ou \]e dépouiller personne do sa propriété ; en d'autres termes , il n'y a dans l'état de nature ni juste ni injuste, et ce n'est que lo consentement commun qui détermine dans l'état de société ce qui appartient à chacun. Par ou l'on voit clairement que le juste et l'injuste , le péché et le mérite sont des notions extrinsèques, et non des attributs qui expriment la nature de l'âme. Mais en voilà assez sur ce point.

Paopos. X?CXViII. Tout ce qui dispose le corps humain de telle façon quH puisse être affecté de plusieurs manières, tout ce qui le rend propre à affecter de plusieurs manières les corps extérieurs, tout cela est utile à l'homme , et d'autant plus utile que le corps est rendu plus propre à être affecté de plusieurs manières et a affecter les corps extérieurs; au contraire, cela est nuisible à r homme, qui rend son corps moins propre à ces diverses fonctions.

Dkmois'htr. Plus le corps est propre à ces fonctions, plus l'ànie M propre à p<Tcevoir ipar la Propos. XIV, part. 2); et jiar cvn.

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