‹ Œuvres de ThomasChapitre 3 sur 64 · X NOTICE · texte numérisé non relu

X NOTICE

sia&me. » Telle ét&ît alors la réputation de Thomas , que ceux mêaie qui se déclaraient ses adversaires, étaient obligés de «rendre hommage à ses talens , pour ne pas compromettre , dans Topinion , leur esprit et leur ingénient*

£n|in , 1er 6 novembre 1766, Thomas fut élu membre de TAcadémie Françaiye , «t, le 7 janvier de l'année suivante , il fut i*eçu dans une séanci^ qui eut beaucoup d'éclat (i). Thomas succédait à Jacques liardion, auteur de quelques ouvrages médiocres j il y avait peu de chose à dire de cet académicien, et Thomas nelni consacra, dans son 'discours, que quçlqifts lignes éloqil^ntes. Mais, par une singularité assez remarquable, il n'avait à louer , et il ne loua guère dans Hardion , que les qua-

'«iités ^i passaient pour être étrangères à Torateur lui-même. « M. Uar- )} dion, disait-il ,. sfi défendit avec sévérité tout ornement. Son style eut » la modestie de sa personne... U s'élevait contre ce luxe de l'esprit » qui n'aime à jo^rde ses richesses qu'en les prodiguant. Dans ce sÂcle » il eut le courage de la simplicité. » C'est à peu près, avec un trait rapide sur les vertm et la sagesse de Hkrdion , toute la partie du dis- ^ cours 4^ Thomas consacrée à l'éloge de. celui qu'il venait remplacer.

jLe povtrait dt Thomme de lettres citoyen est le sujet entier du discours , et , dens ce portrait , Thomas se peignit lui-même. .' Le corato deClermont) prince du Sang, directeur de l'Académie ,

.noyant pu ou n'ayant point voulu présider cette solennité liité-

* raire , fut "remplacé par le prince Louis de Rohan-Guéméné : « Monsieur , dit-il au récipiendaire ( après avoir loué , dans un st|fle véritablement académique , les Eloges de Thomas ) , je dirais volontiers que lïbus avons cru entendre la voix de ces grands hommes que vous avék loués , s'élever en votre faveur , et nous dire : « U nous a peints » comme s'il eût vécu auprès de nous* et avec nous. U a parlé de no$ » travaux comme s'il les eût partagés lui-même. Il nous a jugés comme » nous demandons que la postérité nous juge. Notre gloire est devenue » la sicnntî, puisqu'il a su la célébrer. » Cette courte ^rosopopée con-

"" tient peut-être l'éloge le'plus ingénieux qui ait été fait d'un écrivain. Ce fut dans cette séance que Thomas lut un chant de sa Pétréide, poëme épique auquel il travaillait déjà depuis long-temps , que vingt années après , à l'époque de sa mort , il n'avait pas encore terminé et qui est malheureusement demeuré imparfaiit. Le voyage dePierre-le- Grand en France , objet de cette lecture , obtint d'unanimes s^plaudissemens*

Thomas avait composé, dans sa première jeunesse, des pièces de théâtre. U avait voulu chausser le cothurne et le brodequin» Il ne reste de ses Essais dramatiques que le ballet à^jimphion en un acte , mis en musique par M. de La Borde , premier valet de chambre du roi , et qui fut représenté , ai|ec un succès douteux , en 1767. Plusieurs années s'écoulèi^nt sans que Thomas réveillât l'attention

(i) « Il m> fallu solliciter, ecrivait-il k madame Monnet , courir, faire des 9 Tiaite» , voir des cardinaux , des princes, des ministres , des gens de le^rcs , » des amis et des ennemis ; ensuite les revoir tous pour les remercier ; aller de » Paris II Versailles , de Versailles h Paris , etc. » C'était pour Tàme fière de Thomas , acheter cher la gloire du fauteuil.

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piMiqne par quelque productioB nouvelle. Mai& quoique sa santé , qui s'était afTathlie daos des veilles proloagée$ , dana de profondes études, fût loin de répondre à raclivité de sa pensée , à la force de son esprit , ii ne passait point , comme tant d^autres af adémiclena ^ k- se faire oublier, le reste 'd^une vie qu^il avait employée à se- faire connaître ^ mais partageant son temps entre ses deux passions dominantes, la gloire et Tamitié^ allant peu dans le moqde, cherchant souvent la solitude, s'il donnait à ses amis une part de ce temps qui fui' tovjoun inrépftfflible , il consaer^alt Tautre à de\à grands onvrages ,X Essai sur Us Eloges^ et la^oëme épique de Piene-U^Grand.

Ce ne fut qu^en 1 770 , qa^Q jreparut avec éclat sur la scène Jittéraire. Il lut dans l'Académie, à la séance publique du aS août ^ son'y Blogêde Marc^jéunte. Ju$que*là on ayait reproché k Thomas trop d'appareil et de rccherehe dans l'expression, trop de luxe dans les images , trop> d'ambition dans le style ^ et quoique eetle pompe des mots , qui dans plusieurs écrivains- masque la faiblesse de» idées ^ tînt ji féiévation de celles de Thomas , elle était néanmoins un défaut , raais un défaut qu'^exagérait l'envie ^ il appliqua tous ses ^oins k la réduire au silence, et montra désormais dans ses écrits^ avec la méme«i vigueur fle talent , im style plus sage et non moins éloquent.

U Éloge de Marc'^AurèU paraissait dégagé de tout cet appareil oratoire' qu'on avait fusqu'alors rem arqué dansThomas. H réunit tous les su fîrag^. La forme , la morille , le style y ont une couleur antique. L'auteur commence le discours par le convoi de son héros« Il suppose qu'un ami de ce prince^ Apollonius , fait son oraison funèbre devant le peufle romain. « Quelle belle invention > dit le comte de Guibert, que tout le caractère dramatique donné à cet éloge! comme c'est en effet tantôt Apollonius quon croit edlendre, tibtôt un écrit de Marc- Aurèle qu'on croit lira I Quelle admirable adresjte de rappeler toutes les actions de ce prince par des députés de toutes le^ nations qui ont été témoîias de sa gloire ou de sa bienfaisance ! et chacun de ces députés comme il est peint! comme le Germain » l'Espagnol, TAfricain, Thahitant de l'Asie ont chacun leur costume et leur physionomie ! Que ces homn^ages arrivant de tontes les régions du Monde , apportés même par des peuples barbares, d<9i9nent une grande idée de rempire R(kmain , et une pins grande encore de l'âme de Marc-Aurèle , qui » comme le soleil ou comme la Providence, pouvait embrasser tant d'espace et suffire à tant d'intérêts. Et ce beau groupe de la. femme et des enfans de Cassius , qui viennent pleurer leur bienfaiteur dans Mare-^^irèle , contre lequel Cassius avait conspiré ! et parmi les principaux biïiciers de l'armée, le vertueux Pertinax, fœil morne et humide , appu3ré sur son bouclier , et frappé déjà , dans ses pressentimens , des malheurs de lempire et peut-ïtre des siens ! Mais sur le devant de la scène , rappelés- vous surtout la ligure principale de cette Krandc composition, l'exécrable Commode. Sa contenance est à la fois farouche et impie : seul il ne pleure pas ; il ne dit qu'un mot à Apollonius , et ce mot dévoile son âme. Il écoute avec impatience > il a supporté malgré lui les conseils du philosophe au nom de son pèçc y il slndigne quand Apollonius ose lui parler au slen^ et tout à coup

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( dit M. ThomaSi complétant ainsi avec quelques touches un tableau qui ne sort plus de la pensée ) « il agite sa lance d^une manière terrible : y> tous les Uomains pâlissent, Apollonius se tait et se voile le visage. » La pompe funèbre reprend sa marche, et Rome sent en un moment » que Marc-Aurèle tout entier est descendu dans la tombe. »

Thomas avait voulu peindre un philosophe devenu maître du Monde, et qui , pendant soixante ans , ne lut occupé que des plus grandes idées morales. Ce tableau, aumilieu duXVIII" siècle, devait produire son effet.

La lecture publique de TEIoge de Màrc-Aurèle dans le sein de T Académie , excita des'applaudissemens continua. Aucun ouvrage n^ avait encore produit un enthousiasme aussi marqué : c'est que le public V cro^it apercevoir ou faisait lui-même partout des (allusions , saisissait tous les contrastes entre les temps de Marc-Aurèle et ceux de Louis XV, et voyait dans les uns la sat^ire des autres. On était alors a (a veille d'une révolution dans la magistrature , qui devait amener des troubles dans TEtat. On préparait des édits funestes , et le chancelier Meaupeou méditait d'abaisser, au protit de l'autorité souveraine , la

{)uissance des parlemens. Il refusa constamment de laisser imprimer ^ Eloge de Marc-jiurèle , et ce ne fut qu\n 1775, lorsque sous le règne de Louis XVI t après le rétablissement des parlemens, rien ne s'opposait .plus à l'impression de l'éloge d'un prince aimé du peuple , qui voulait régner par la justice et pir les lois , que le public et les lettres purent compter un chef^'œuvre de plus.

Un nouveau discours de Thomas , prononcé dans l'Académie, à la réception d'un prélat philosophe (i),ne tarda pas à réveiller, avec l'enthousiasme du public , les clameurs de l'envie , tes plaintes de quelques hommes puisssjps, et l'inquiétude d'un gouvernement ha? et méprisé. En traçant le parallèle dt^'l'homme de lettres de la ville avec l'homme de lettres de la cour, Thomas fit une sortie vigoureuse contre ces Grands qui , - après avoir désiré , par amour-propre et par vanité , d'être admis dans l'Académie , trahissaient ensuite les lettres par faiblesse , ou les laissaient outrager avec indifférence , ou les persécutaient avec orgueil. Et tandis que l'orateur flétrissait d'une ignominie durable , ceux qu'on voyait alors haïr les lumières et craindre les talens, tous les regards se fixèrent soudain sur ufl magistrat fameux par ses réquisitoires contre les ouvrages pliilosophiqucss du dix-huitième siècle»

Le chancelier , sur les plaintes de l'avocat général Séguier , manda le courageux académicien , et se fit apporter son manuscrit. En même temps le clergé s'indignait qu'on eût choisi le jour de la r^eption d'un archevêque, pour s'élever, en présence d'un grand nombre de prélats, contre la superstition et l'intolérance. Thomas reçut, avec la défense expresse de publier son discours , la menace d'être rayé de -la liste des académiciens. Le clergé voulait porter au pied du trône ses plaintes contre Thomas ; mais l'archevêque de Toulouse répondit de ses sentimens religieux, et arrêta une démarche inconsidérée. Il fft

(1) De Loménic de ÏBrienne , archevêque de Toulouse , depuis cardinal et pfincipal mint«ue en 1788, fut reçu ^ T Académie Française le 6 septembre

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plus : le disconffi de Thomas , comme directeur de rAcadémie , ne pouvait être imprimé, rarchevequc, comme récipiendaire, renonça d'abord k faire paraître le sien. L^Académic examina la conduite que Tarocat générai avait tenue dans cette a/l'aire, et arrêta que» par respect pour le nom du magistrat académicien , il ne serait pris aucune délibération contre lui. Mais peu de jours après , rAcadémie 4e Marseille, instruitc^pie le même magistrat venait d'arriver dans cette ville, délibéra si une dénutation irait complimenter un des quarante de F Académie Française ,^t il fut décidé <}u'oa s^abstiendrait ea cette circonstance de Tusage établi.

Thomas travaillait depuis long-teritps & un Essai sur le caractère, les mœurs et r esprit des femmes dans les différentes sociétés. Avant de le publier ; il le lut, du moins en partie , à'ia séance de TAcaSâmie (du i4 mai 1771)» où fut reçu Tabbé Arnaud. Cette lecture -v/eUf peu ' de succès. L'ouvrage parut plus digne d'estime que d'enlliotisiasme. On n'y vit guère qu'un froid et savant résumé de tout ce qui avait été dit , depuis le seizième siècle , sur les deux sexes , et beauœup trop de métaphysique, de divisions et de subdivisions sur la question frivole de la prééminence entre l'homme et la femme. L'académicien finissait par dire que f pour prononcer, il faudrait être assez malheureux pour n'être d'aucun sexe. ^

Lorsque l'ouvrage fut Imprimé (en 1772 )^éMteiir , dît le comte de Guibert , n'eut pas pour lui les femmes ^ cr^Bs trouvèrent le procès trop sérieusement instruit, et les femmes aiment mieux être senties que jugées. » Les hommes n'épargnèrent pas non plus le livre de Thomas. L'abbé Galiani , dans^ son Dialogue sur tes femmes , sut manier avec esprit larme du ridicule (i). D'autres réfutations du même ouvrage furent publiées, et obtinrent moins de succès (2).

L'année suivante , Thomas fît paraître son Essai sur les Eloges. Cet ouvrage mit le sceau à sa réputation , et c'est en quelque sorte par sa pul|ication qu'il farma dignement, pour ses contemporains , sa carrière littéraire (3). « J'ai parcouru , disait-il , dans cet" ouvrage bien des pays et "bien des siècles , jugeant sur mon chemin tous ceux que je rencontrais , ne respectant pas toujours les réputations et ceux qui les foD^ eC osant quelquefois abattre des statues éleiëes par l'ignorance ou la bassesse à de prétendus grands hommes (4). » V Essai sur les Bioges est un des plus solides monumens de notre littérature.' Une . vaste éruBition féconde et enrichit le sujet , sans énerver le style et la pensée, sAtis fatiguer le lecteur. Le successeur de Thomas à l'Académie a dit , sans dépasser la Ihesure si lai^e des louanges acadé- « miques , que Thomas eût pu intituler son Essai sur les Bioges , VHis-

(i)Ce Dialogue a t'ic reimpriai<$, en 1789, dans les Tablettes d'un curieux, ou f^ariétés historiques f a vol. in-ia.

(a) Lettre i MV*, sur un ouvrage intitulé : Essai sur te caraélàre^ les morurs et t esprit des femmes { par M. Daillant de La Touche). Londres et Paris , 177Ï , in-S*. de 80 pages.

(3) IJ n« puhjia plus , avant sa mort , que son Hommage à la méjmoire de madame G*"^ (Geojfrin), 1777, in-S».

(i) Lettre à madame Mounct, g juillet 1773. « .

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toire de V éloquence. L^auteat* des Trois siMea de la Utt^aiure française ^ qui s^est montré si ridiculement injucte enversThoraas, ne peut s'ei^piécbfir de itoxxstrVEssaVaur les Eloges riche de fugemêns , t analyses profondes, de juif es critiques , de tableaux énergiques , di érudition choisie , et surtout de style, Pâlissot , qui se passionne à froid contre Thomas y et qui dans tdbtes les éditions de ses Mémoires sur la littérature , loue des hommes médiocres , et déchire de grandes réputatioflf ^ se borne à dire que V Essai sur les Eloges est une des meilleures productions de .Thomas , et qu'elle lui fit beaucoup d'honneur, *

En 17771 Thomas perdit dai^ madame Geo/TriB une protectrice et une amie. Cette femiffe célèbre par son esprit et par les bienfaits qu'elle 'aimait À répandre sur Itjl gens de lettres, avait forcé Thomas d'accepter une rente viagère de laôo livres. Il exprima ses regrets^ans un if >/»* mage à la mémoire de madame G**\ « Le ton de 'cet ouvrage est trèssimple, et. il devait l'être, écrivait-ilè madame Monnet ; mais le sentimpntetla vérité Tont dicté d'un bout à l'autre. Après cette lectulre, vous connaîtrez cette , femme qui a été lotig-terops célèbre , comme si Vous eussiez passé votre vie avec elle. L'auteur ne se nomme pas ; mais si Fouvrage vous fait quelque plaisir , il désire beaucoup que ^ous'lc deviniez. »

0ti ignore pour quel motif Thomas ne se nomma point : o'était son troisième oitvrage anonyme. Dans le premier, il attaquait Voltaire; dans l^seeotld , il louait une paix humihante ; mais, dans le troisième*, il avait à parler , etâl parlait un peu de sa reconnaissance \ • L^abbé Morelletret i^Âlembert firent imprimer à la même époque un cioge de madame GeofTrin , qui avait été aussi leur bienfaitrice (i), et que dails le monde on appelait plaisamment leur mère: On caractérisa ainsi les auteurs des trois. éloges (Thomas, Morellet et d'Alembert): Ijc premier pense , le second raconte, et le dernier pleure. Le successeur de Fréron avait fait une critique très-gaie de tous tes éloges , dont au- . cun ne lui paraissait exempt d'affectation , et il allait faire impi^isier cet article, lorsque madame de La Ferté-Iiftbault, tille de madame Geoffrin , obtint un ordre qui défendit au journaliste de lepublicr.

L^éloge de ipadame GeofTrin fut le dernier ouvrage de Thomas , imprimé pendant sa vie. Mais Thomas continua, auLpnt que l'alTaiblissement de ia vue et de sa santé put le lui permAtrc , k travailler à * son poëme de Pierre-le- Grand. Il pensait que les soins d'une épopée disvaient remplir toute la vie d'un homme. Ce fut, pendant les vingt* deux dernières années de la sienne, Ja principale occupation. Avant ^ette époquà( en 1766), sur douze cfiftuts,'il en avait^mpo&é quatre, et il pressewiit déjà qu'il n'achèverait point cet ouvrage. Il écrivait , en 1771 , ah président Bonnier d'Alco(ï« qui lui demandait un fragment de ce poëme : a C'est une machine immense et dont je ne puis rien' détacher. Beaucoup de choses sont jetées , et uiien -^'es^jt poli. >i En 178a. il .écrivait de Nice, à madame Necker : « Je ne laisserai que des ruines , qui ressembleront trop k celles de nos jardins an- Ci) Mâamc Gcofliin avait place , sûr la t^tedc Tabbc Morellft, une somme de i5,oao livres, et avait donné à d*Alemberi d'abord une renie viagère d« €00 livres, ensuite une rente de i3oo, et enfin une rente de J^ooo.

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