NOTICE. XV
gia8,des nHnes mortes en naissant , et qui n'ont bérlté d*aiicun grand soQveftin Je me sens h>in de la force qu^il faut pour reprendra et contiouermon ouvrage.» fy 1784 * étant encore à Nice, il mandait à madame Necker : <c De ma solitude , je continue mes courses en Europe à la suite de mon héros, et j*ai commencé le cbant de FAUemagne. » En 1785 , toujours à Nice, il écrivait à Ducis : « Je suis dans ce mo ment enseveli dans les mines d'Allemagne , et je conduis la muse ^i^e dans des lieux oii elle n'a «jamais pénétré. » Ainsi , pendant trente ans , et jusqu'à la fin de sacarrière , Thomas s'occupa de donner un poème épiqve à la France. Mais ce monument, mi'il regardait comme son premier titre dans la postérité, il ne pAt Télé ver, et la mort te surprit regrettant la palme immortelle qiï'îks était cru destiné k cueillir. Le sorlt de ce poëme, qui contient,.de- très-beaux vers , des pensées fortes et élevées, de grandes images', ressemble un^eu k celui du triste OQvrage de Chapelain. On le louait beaucoup avant sa publication; dèsqu^il parut on cessa d'en parler. C'est d'ailleurs ^an^ia destinée , et non dans le mérite des dtux poëmes , qu'on peut placer une comparaison. . ». ' \ ■ "
Dans la dernière année de sa vie , Thomas composa , -à OuUins , près de Lyon, son Traité de la lan/^ue poétique. Il écrivait à miitiame Vécker^ le i4 aoAt 1785, c'est-à-dire , un mois avant aa mOrt : '«.Je me • siys amusé à faire un morcean dé prose , qui n'est point encore acheva, maïs qui est déjà assez étend^^. Ce qui m'en a fait naître )'idé§ ; c>st'le Journal de la langue française qui se fait ici (à Lyon) ,' et que vou^ connaissez. L'auteur m'avait envoyé tous ses nnméros. J'te voulu lui, écrire pour le remercier, et ma lettre est presque devenue iiç ouvrage i maïs la partie la plus considérable est un morceau sur la langue poétique. J'examine ce qu'elle a été chez les différen» peiiples adeiens* et modernes ; et ce qu'elle est parmi nous. J^en fais à peu prè^Thistoire. Je cherche comment et jusqu^à quel point elle est distiaguée de la langue de la prose , et comment son caractère s'est formé parmi les
tr avait ptt y mettre la di
Eloges, un rang dislîngi didacti^iues de nertre lîtiérature.
- Nous aurons fait conhâître tons les éerits de'%omas, apcès avoir eîté la Helation de la captivité du gfan'd Ft^édéric dune tes prisons de» Cuetrin ^ et du supplice dnjeUne Kdtt, softfayori^ quWut imprimée âanS un recueil d*opuscules , en 1796; deux articles, l'un sur la Mère jalouse, ^ comédie de M. B/arthe (177I), l'autre sut les Contes orientaux de madame Monnet ( 1779)' Ces deux extraits , insérés dans le Mercure^ furent moins le jugement impartial de l'a critique , que 4e tribut facile de l'amitié. *. La vie littéraire de Thomas est assez conque par ses ouvrages ^ sa We privée l'est beaucoup moins : quoique obscure , sans éclat, et par cette rnlson méhie , elle mérite d'être*pemarquée.
La &anté de Thomas avait toujours été faible et languissante^ des 1751, c'est<à~dire , dès l'époaue même oii il linit ses étudei au ooiiége de Beauvais , sa. poitrine était attaquée, son sang s'enflammait aisément, et il ne se nourrissait plus en grande partie que devait. C'est dans cet
xvj NOTICE.
état de faiblesse , qiiHl passa les plus belles aimées de sa vie. « Une pas-, sion vive .pour les lettres et le goût enchanteur de la poésie, ont servi, disait-il, à me consoler. » Eloigné du monde, autffnt par goût que par nécessité, il vécut beaucoup dans la solitude, et c^est «i la campagne qu^il composa la plus grande partie de ses ouvrages. « J'ai des mois entiers,, ccri^it-il en 1769, oii je ne suis rien, oti \e n^existe pas. Mon âme, par la faiblesse de ses oi^anes, tombe dans une langueur qui est une espècede néant. » Sa vue s^était affaiblie dans les veilles de sa jeunesse* A quarante ans il était & demi-aveugle , et passait des hivers entiers sans lire, sans écrire, sans pouvoir supporter le jour. Il se plaignait d'être réduit à la condition u^pe plante végétant sans mouvement et sans action. Tronchin fut son ami , son médecin , et il crut lui devoir la vie. Le Louvre était alors le palais des gens de lettres , des sa vans et des artistes. Thomas y avait un appartement. Avec luL vivaient sa mère, qui était venue consacrer ses dernières années à son bonheur ; et sa sœur, madame de La Saudraye, qui partageait les plus tendres soins de la nature et de Famitié entre sa mère , souÉfrère et son mari.
Let eaux du M^nt-d'Or, le ciel de la Provence, le climat dHières et de Nice, Fexercicedu cheval, le repos et la sqlilude, tel était le régime presciît k Thomas et qu^il suivit juSqu^à la (in de sa vie. Madame >^ ^ La Saudraye et son mari raccompagnaient dans tous ses voyages. Il était chez M. d'£ymar, à Forcalquier, au mois, de juin 1783, lorsqu^il apprit qu^il venait de perdre sa mèVc, alors âgée de quatre- viugt-deax ans j sa douleur , dès qu'il fut en état d^écrire , s^ épancha dans le sein de ses amis: « Pourquoi , écrivait -il à Barthe, au'i lui avait annoncé cette perte irréparable , jpourquoî ai-je fait ce fatal voyage ? ce que jVi gagné iiit-il cent fois plus considérable qu^il n'^est , vaut-il ce que j^ai perdu à ne pa^ jouir du moins des derniers jours , des derniers momens de ma mère?... Qh ! on ne devrait jamais s éloigner un seul, un seiil moment des personnes que Ton aime. Qui sait ce que Tavcnir nous prépare et ce qui se passe loin de nous.... £h! qu'importe de vivre puisque tout est SI fragile, si court!.... Elle avait vu périr mes deux frères ; elle les
a pleures long-temps j moi, je reste, je survis pour la pleurer '»lï
disait h madame Decker: « Dans ce moment même, au momenft oii je lui écrivais, elle n'était plus; elle ne devait ni ihe lire, ui m*entendre , et je ne devais jama^ la revoir. Oh! quelle affreuse obscurité répandue sur notre sort! Comme on doit tcemblcr h chaque instant sur les personnes qu*on aime et dont on esfséparé ? II. est donc vrai que chaque instant de chaqué'^jour peut produire pour nous le plus grand des iHtilheurs , et nous Tignorons, et dans ce moment-lk nous nous croyons heureux. Infortunés!.... si du moins, j'avais pu la voir et Ptmbrasserj si j^avais reçu ses derniers regards et ses derniers conseils!... Jl me semble que le dernier regard d'une mère, prête k quitter la terre, est comme Tapparition d'aune divinité sur nous : mais d'une divinité qui se cache et va nous laisser seul... Oh! comme dans ces momens on tient peu aux choses humaines! comme notre faiblesse et notre néant nous enviromnient *de toutes parts ! CTest bien le moment de dire avec Bossuet : Oh! que nous ne sommes ritnl,... Pleurer ou être pleures, voilà notre sort. >«)|Cette trbtesse du cœur, ce d«uil de la pensée , se re-
NOTICE. xvij
trouvent dans leà lettres qne Thomas écrivait ^ Ducts.*Il ne vécut plus
consolé de la mort de sa mère, il ne s^était jamais consolé de celle d*uQ
frére.En 1767, il disait dans une de ses lettres: « J'ai eu un frère
dont j'étais fort aimé, que |'aimais beaucoup, qui m'avait élevé , et S
qoi je dois le peu que je suis : je Tai vu mottrir il y a douée ans entre
mes bras. Il me semblait que je restais seul dans le monde. Tout ma
paraissait désert autour de moi. Je parcourais tous, les lieux ou je
l'avais va, où j'avais entendu sa voixj je le redemandais partout, et
j'a?ais4u plaisir à sentir couler mes larmes, comme s'il en avait été le
témoin. » Avec cette faculté d^aimer, cette terrible et douce pui#-
Iftoce des souvenirs, les jouissances du coeur compensent rarement les
amertumes d« la vie.
Tbomas eut pour amies, madame Monnet, née à la Rochelle, conr nue par des Contes orientaux (i>; et madame Necker, qui , plus que tpute autre, devint nécessahre k son existence et k son bonheur. Parmi les gens de lettres , il fut lié avec d'Alembert, Marmontel , Champfort, ' Chabanon, Watelet, Daleyrac, d'£ymar, Deleyre , Héraut de Séchelles^ mais une amitié tendre l'unit toute sa vie k Bartbe et k Ducis. U vivait peu dans le monde : « Il faut resserrer , disait-il, le bonheur, pour le rendre durable, et ne pas le mettre k la merci des indifférons j mais il est si doux de l'étendre pa rla nature et l'amitié : il n'y a que Dieu d ont le bonheur puisse être tout-à-fait s^Htairej et encore je ne le conçois pas trop. » H aima mademoiselle Morean ( depuis madame Monnet) plusieurs années avant de l'avoir Vue. ^elui écrivit de la Rochelle , en 1766, pour lui offrir son amitié, et lliomas lui répondit : « J'ai des droits k votre amitié , à. votre tendresse , et je vous la demande ; je vous promets de ma part tous les sentimens que vous méritez si bien dHnspirer. Je ne vous réponds pas que ces sentimens ne soient que de l'amitié j mais c'est totre faute et non pas la mienne ; quand on a commencé k vous aimer, on ne s'arrête pas. » Cependant Thomas s'arrêta bien vite; quelques jours après , il écrivait : « Votre âme honnête et sensible a trouvé dans mes discours une partie de ses sentimens : c'était votre bien, vous Pavez reconnu , vous me l'avez mandé, et de là notre union, ou si vous voulez, notre amitié; mais j'aime davantage le premier mot, il exprime mieux ce rapprochement de deux âmes qui se cherchent, qui s^unissent, qui se reposent l'une aupQ^ de l'autre, et se lient ensemUe pour ne se plus séparer. » Cette union fut 0e que la désirait Thomas ; la mort seule en brisa le lien.
Borthè , frivole et léger dans sa vie comme dans ses ouvi^ages , fut nn des plus anciens , des plus fidèles amis de Thomas : ** Il manqne bien des rapports entre nous , disait ce dernier; nos caractères- se conviennent peu, nous sommes à mille lieues l'un de ISihitre sur bien des
(1) Quand ces Contes parurent, en 1779, un journaliste voulut les attribuer à Thomas : «c J'ignorais , écrivait celui-ci k madame (Monnet , qu'an de ces faiseurs de libelles qu'on apitMle journaux, m'eût attribué votre ouVragl». Vous me l'aTcs appris. U faut bien qne ce monsieur ne laisse pas échapper une sottise à dire, (Mi une calomnie à inventer; c'est là son métier , et il s'en acquitte l^n; an reste, tout cela fait si peu d'effet, et on sVn occnpe si peu dans Paris , que je n'en avais pas entendu parler. >
xvii) NOTICE,
eboses; » et cependant, à la ville , à la campagne, pendant vingt ans. Bartbe et Thomas vécurent souvent ensemble. Thomas trouvait à son ami une imagination douce et tendre * une âme sensible , un esprit •rné , un commerce très- agréable. « L^aroitié , ajoutait-il , e^t sûre de le trouver dans tous les lieux et dans tous les temps. Son imagina* tion peut quelquefois l'écarter de moi , mais son coeur Ten rapproche toujours. Les lettres sont son occupation et la mienne \ quoiqu^îl ne se soit livré qu'à un genre , il s'entretient de tous volontiers ; il aime asses la solitude , quoiqu'il soit fait pour le monde ^ enlin , nous cQunaissant tous deux parfaitement , nous nous rapprochons par et qui nous unit, et nous évitons les câtés par où nos âmes pourraient st blesser. Voilà le mot de Fénigme. >» Ailleurs il trace ainsi le portrait de cet ami : ft Le nouvel auteur de l'Art d'aimer est distrait ^ il fait des vers 5 il chante des airs d'opéra ; il se passionne pour de la musique ; il donne à dîner ^ il va souper chez des femmes aimables et qui l'amusen^; il dit j'écrirai demain , et demain il recommence le même genre de vie. u Un homme, plus en rapport avec Thomas avec son cœur, ses goûts, et son talent, fut son ami le plus tendre : j'ai nommé Ducisqui avait l'âme si douce et Pimagination si forte. « Je connus cet excellent homme et sa sensibilité profonde, écrivait Thomas à madame Necker. Personne n'aime avec autant de passion tout ce qu!il doit aimer. Son cœur surtout est fait pour tous ces sentimens honnêtes, qui tiennent au charme de la nature ; il y met toute l'énergie de son caractère, çt en forme ensuite son génie lorsqu'il travaille pour le théâtre : lui seul peut -être a eu cet avantage unique , que ses talens ne sont autre chose en lui, que ses vertus. » U écrivait à son ami même : n Nos comrs sont toujoars ensemble, nous sommes accoutumés à voir les objets de la vie sous la même face, et nous avons peu d'opinions dilTérentes... mon cœur est éternellement à vous, tant qu'il battra et qu'il aura un mouVe%ient. » £n 1784^ se rendant à Nice, il passa par Genève, traversa les montagnes de Savoie , depuis Chambéry jusqu'aux Echelles et au pont de BeàuvQÎsin ; il éorivit>alors à Ducis : « Je vous ai souvent désiré dans mon voyage. . . J'ai parcouru une partie de votre ancienne patrie ^ j'y ai respiré l'air de vos montagnes. Il me semblait , mon cher ami , que je vous faisais un vol d'être là sans vous , et de goûter des plaisirs que je ne partageais pas av« vous. » L'année suivante, étant à Nice , il lui écrivait encore ^ « Mon ami , combien ces tableaux de îa nature sont ravissaus, et qu'ils tiennent aisément lieu de société, de% villes, des plaisir» et des hommes, excepté des amis ! Je vous prends Quelquefois avec moi dans ces promenades solitaires ; nous gravissons ensemble les rockers, et parvenus à leur sommet , je vous montre ces grandes Mènes du drame éternel de l'univers. »
Une vulgaire amitié ne pouvait unir deux âmes aussi fortes , mais aussi douces, que celles de madame Necker et de Thomas : dès qu'elles se rencontrèrent , elles s'unirent pour toujours* Themas écrivait à son illustre amie : « Le sentiment que vous inspirez, j'aime à le noumr dans mon coeur ; il l'élève et le fortifie.^Tenez-moi lieu de cette fausse immortalité, à laquelle mon imagination, dans son délire, aspirait autrefois par de vains ouvrages i tous ces talens que nous cultive ik
NOTiqp. xi^
Xiec lant de peine , et dont nous sommes si vains , son^hors de nous ; ils appartiennent bien plus aux autres qu'à nous-mêmes. C'est une décoration de la société qui s^en amuse, s'en joue et quelquefois la Irise avec fureur , il ne faut y mettre que le prix qu'ils valent, c'està-dire, asseiB peu. Mais nos sentimens et nos vertus, tout lurtérieur de nous-mêmes , les liens de la nature et de l'amitié , voiU ce qui est véritablement k nous. On en jouit sans tkéâtre et sans acteurs , et sans battemens de mains, w L'amitié qui unissait Thomas et madame Necker, ne pouvait guère être sans exaltation. C^est toujouV^ avec enthousiasme , que Thomas exprime ses sentimens. Il voit dans son «mie ce que partout ailleurs on ne fait que concevoir par l'imaginaiioD, la vertu sans modèle , la sensibilité sans faiblesse et ]es beautés idéales de la perfection réalisées : « Votre âme habite sans cesse an sein de la divinité ^ c'est là son séjour et son asile. £Ue ne communique avec la terre que par ses vertus.... il y a eu des âmes qui ont dû faire naître le dogme de Pimmortalité- Elles étaient trop gratuies pour qu'on dût les confondre avec ce qui doit périr ^ le soupçon même qu'elles pouvaient cesser d'être un jour , eût seml>lé accuser la divinité ; et rhomii|| n& pouvait séparer de l'idée de Dieu ce qui lui ressemble ! Car les vertus sublimes sont-elles autre chose que les idées divines elles-mêmes mises en action , et qui viennent se représenter sur la terre ? i> .Par suite de ce sentiment si pur , pour les vertus cle madame Necker, Thomas avait voué une admiration presque sans bornes au mari de son amie : « En choses morales, depuis long-temps il n'a plus rien avoir. Son <mif pour me servir d'une de ses expressions, a fait le tour de l'homme; et c'est un voyage presque aussi rare que le tour du fçMe, i> Ce n'est pas seulement en «'adressant à madame Necker , que Thomas louait aveb enthousiasme, dans un ministre dis||racié , l'homme d'état et le citoyen , il écrivait à Ducîs : « Le peuple qui a voulu disperser la cendre de Colbert, a-t-il empêché sa réputation de s'étendre, .et de remplir le siède où nous vivons? Mais Colbert n'a travaillé que pour un roi, et M. Necker a travaillé pour la nation. » ^ * •
Thomas n'avait pu voir madeinoiselle Necker ( depuis madame de Staël) sans être étonné de Pesprit plein de finesse , qu'elle montrait déjà dans son adolescence •* BlU e^t, disait-il , lafieurd'un oranger couvert 4$ pommes d^or,
^ roadoutnit que l'emitié fût un culte , Thomas pourrait le faii« eroire. p tarmimiit une- lettre à madame l^ecker , en ces termes : « Eeceve? i ^ faville respectable et sacr^ p^ur mai ! les hfmmages de mon admiration et de nu tendresse. »
Thomas avait vu mourir, parmi ses confrères à l'Académie, Foncemagne. Voltaire, Saurin, Sainte-Palaye , BaHeu^ , CondiUacj il venait de perdre d'Alembert .• « Le voiià , disaU-il , hors des factions, des partis , et de tous les petits mouvemens de la terrç. On a disputé deux jours pour savoir dans quel coin reposerait sa poussière. Oii est-il maintenant ? a-t-il rencontré l'âme de Newton ? a-t-il reconnu Moptesquieu? l'àme de Rousseau lui a-t-elle pardonné en le revoyant* «Secret de l'éternité et d'un monde inconnu ! >»