‹ Œuvres de ThomasChapitre 5 sur 64 · XX NOTICE · texte numérisé non relu

XX NOTICE

L^abbé Mîllot venait de mourir , et Thomas allait bientôt le suivre « Mon cher ami , écrivait-ii à Ducis , Je canon perce nos lignes, et le^ rangs se serrent de moment eu moment ; aimons-nous du moins jusqu^au dernier jour ; et que celui qui survivra à l'autre , aime encore et chérisse sa mémoire. Quel asile plus respectable et/ plus doux peut-elle avoir que le cueur d'un ami ? C'est là qu elle repose j au lieu que dans l'opinion et dans la gloire , elle «st errante et agitée. »

Deux grandes peines vinrent tout k coup afUiger Thomas, et bâtèrent son dernier jour. U avait loué une maison h une lieue de Lyon, & OuUins, oii il arriva, de Nice, avec sa sœur et son beaufrère, le a8 mai 1785. M. de Montazet« archevêque de Lyon, avait Ihk sa maison de campagne , et il aimait Thomas , son confrère k l'Académie. Thomas attendait ses amis, Barthe et Ducis, et, deux jours après son arrivée k Oullins, il apprend que Barthe est mort k Paris , après deux jours de maladie , dans Je temps où il paraissait jouir de la meilleure santé (i). Il apprend que la veille de la mort de Barth^ , Ducis qui était parti de Chambéry , pour se rendre k Oullins, a été sur le point de périr de la mort la plus affreuse , dans les montagnes qui conduisent aux Échelles, bes chevaux effarouchés par un objet imprévu , emportaient , dit-il , sa voiture dans un étroit chemin boidé de précipices. La voiture roulait sur les rochers dans une descente rapide avec un fracas et des secousses épouvantables. Un choc fait sauter la portière ^n dehors . Dycis sVlance : il tombe de tout son poids» et avec toute llmpétuosité du mouvement qu'il s'est donné, sur un amas de rodjles. Il y avait dans la voiture une dame qui 0'avait osé suivre l'exemple de Ducis. Les chevaux parvenus au bas de la montagne , avaienl aUeint le bord du précipice : ee bord était revêtu d'un petit parapet de deux pieds de haut ^ un des chevaux en fureur monte sur le parapet , y court quelques pas, traînant avec lui la voiture où était cette pauvre dame. Heureusement l'avant-train sa détache en se heurtant avec violence : le cheval qui était monté sur le parapet, tombe dans l'abtme et se brise en mille pièces. L'autre cheval continue k courir emportant Tavant-train , tandis que la voiture fracassée reste au milieu du chemin. Ducis était évanoui et saBS connaissance : on le crut mort pendant quelque temps. Trans-

Eorté au village des Échelles , il revint k lui, et dès qu'il put tenir i plume, il écrivit à Thomas, qui partit sur-le-champ pour la Savoie, avec Janin , chirurgien célèbre , leur ami commun , et ramena Ducis dans sa maison. C^était vers la fin de juin, et trois mois après, Thomas n'était plus. Sa vie aclleva de s'éteindre dans les soins qu'il donnait

(l)^« J^aî en fc me plaindre qoeiquefois de M. Rarlhe, écrivait Thomas & inarlame ISecker, mais la mort efiace tout. JVi^is lié avec loi depuis trente ans; il tti*avait beaucoi;^ aion^, et il y a si peu de gens qui aiment f II avait , avec des passions trop vives, de bonnes qualités qui sont assez rares , de la franchise , de la droiture , de la chaleor pour servir, et le courage de Tamiiië. Il eàttftépoor moi an bout du Monde. La fongue de son caractère be tournait •ouvcat en sensibilit<* , «*t alors elle devenait touchante. Il savait expier ses torts par ses larmes. Il valait mieux que beauconp'degens qui ont e'té plus estimes qua lui , parce qu^ils avaient plus dWt. a

NOTICE. Mj

à celle de son amî ; il se réjottissait à» lai voir retrouver la santé qu'il avait lui-même perdue sans retour : « Ducis est louiouts avec moi-, écmait'il, le i4 août, k madame IVecker : ses forces soot entièremeot rétablies.... Son âme est tout-à-fnt digne de la vôtres c^est dans son âme qu'il a cherché la tragédie comme d^autres dans leur t^^. U a llP'méme éprouvé tous les sentimens qii'il inspire^ et (Tho* mas aimait à le répéter) son talent n'est que sa vertu. »

Le premier usage que Ducis. fit de ce talent , dans sa convalescence , fut de célébrer, dans un Epifre à Thomas, les sublimes et touchans devoirs de Famitié , tels que les concevaient deux grandes âmes , tels que Thomas venait de les remplir. L*Académie d#Lyon voulut rendre dans une séance publique , un hommage solennel au talent embeUi par la vertu. M. de Montazet , archevêque , confrère des deux amis à l'Académie Française , leur ami lui-même , les conduisit â cette séance. Hiomas lut au milieu des plutSrifs applaudissemens , un chant et sa Pétréïde \ c'était le chant du cigne. Ducis lut , avec une émotion profonde , qui se communiqua rapidement dans l'assemblée, son Bpùre à f Amitié, Et quand les deux amis se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre , on avait cessé d'applaudir, on pleurait.

Thomas n'était plus en état de supporter les fortes impressions da cœur ; deux jours après , la fièvre le saisit. M. de Montaset avait voulu qu'il reprît dans sa belle maison de campagne , k Oullins , rapparienent qui lui était réservé , et qu'indiquait cette simple inscription, gravée sur la porte : la Candeur» C'est dans cet appar* tement , qu'après quinze jours de maladie , Thomas expira , le 17 septembre 1785 , dans les bras de sa sœur et de son ami. M. de Montazet et sa famille lui avaient aussi donné les soins les plus tou* chans. Le prélat lui consacra Tépitaphe suivante , qu'il fit graver sur son tombeau dans l'église d'Oullins.

Il edt des moeurs exemplaubs ,

UN GémE ÉLEVÉ ,

TOUS LES GEMKES d'ESPBIT.^

GRAIfD ORATEfiR, GRANO POtèlE.

Bott; XODESTB, SnfFLE ET DOUX;

SÉVÉBB A LDI SEUL,

IL RE GORirur DE PASSIOfT

QCE CELLE DU BŒIT,

DE l'Étude et de l'axitié.

HOMHE RARE PAR SES TALERS,

EXCELLEirr PAR SES VERTUS,

a GOUROIWA SA VIE LABORIEUSE ET PUtt

PAR UNE MORT ÉDIFIAinE ET CBRÉTIENNE.

Cb9T ICL QUE l'aTTEPîD LA VÊRITARB IMMORTAUTÉ.

L« caractère de Thomas était noble et tendre, sérieux et mélancolique. Il pouvait, & la fin de sa vie, se rendre, comme Crébillon, ce témoignage : ^ ,

Aucun fiel n^a jamais empononn^ ma ylame.

U avait autant d'horreur que de méprb pour les libelles , et regardait,

xxij NOTICE.

ewuAiô ce fpi'il j a de plus avtlîssaot dai» la iîttëratune , Tart funeste et honteax de calomnier. On pouvait lui appliquer ce qu'il écrivait à Duds qui fat son plus noble et son meilleur ami : « Vous avei passé à travers votre siècle, sans qu'il déposât sur vous aucune de ses taches» » et l'on put admirer dans l'un comme dan* l'autre :

L^'accord d^ua beau talent et â^un beau caractère.

Nul ne sentit mieux que Thomas le besoin et le charme de l'amitàé. Il.crai^aît d'étendre le cercle de sa société habituelie: « le n'ai pas Voulu y disait-îl , faire de conna^Mnces ; tout ce qui est nouveau en ce genre mlmportunef Je ne veux aimer que œ que j'ai aimé déjà \ je ne veux rien distraire des sendmens qui sont dans mon cœur ; en les communiquant, je croirais les perdre, et je les recueille autour de moi y pour que rien ne m'en échappe.... Le cercle de mes goûts se resserre pour moi aveccdui de mes années , eéll me semble que ^ vivrai davaU^ lage si je rassemble les inStans qui me restent sur kft personnes que i'aime , et le peu de choses qui m*inték%Ssent. »

Il aimait la campagne et \i solitude : « La n a tune qui m'environne est, disait-il, ma félicité,* je converse avec elle, et elle ne me fatigue ^im ; elle me donne quelques nouvelles idées que je ne serais point sàr de trouver avec les hommes. Je sais à peu près tout ce que l'on dit, et je suis las d^assister à des représentations de ta vie tmmaîne» i{ue je vob jouer tlepuis quarante aUs.Tous les acteurs se répètent, et il n^ a guère que les décorations du théAlrequi changent j encore b variété n'est-elle pas bien grande; je préfère celle de la nature , qui est dans un mouvement continua , et qui a toujours de la vie et de l'intérêt. »

En 1785 , Thonkas sembla prévoir la grande secousse que la France et ses institutions devaient recevoir en 1789 : «Aujourd'hui, disait-il, lea lumières sont si générées, l'opimon publique est si active et se communique avec tant de rapidité, qu^est impossible d'en arrêter le cours... Les opinions devenues publiques , sont comme ces écluses qui , en se rem-

Î>lissant , soulèvent le vMSBeau chaifgé de richesses et lui font franchir es montagnes (1). »

Cest dans l'abandon desa'correspond«Bceavec ses amis que Thomas peignit, mieux entore que dans ses ouvrages» la beauté de son âme et son caractère : a Le monde , écrivait-ti , n'est un désert que pour celui qui n'aime plus, qui ne peut plus'étre aimé»,. On n'est point tout-à-fait infortuné sur la terre, quand on peut encore être aimé, quand il nous reste de quoi aimer nous-mêmes... il n'y a point de jours passés dans

la solitude, dont le soff ne soit calme Les idées mélancoliques

poursuivent trop aisément les âmes sensibles «t fbries Laissez-vous

doucement aller sur le fleuve de la vie , sans peine, sans effort, et permettez seulement à vos yeux d'errer autour de vous et sur les rivages. Il y a une sorte de pensée qui occupe Tàme sans la fatiguer ^ c'est celle qui naît des objets à mesure qu'ils se présentent, qui change avec eux et qui suit, comme les sentiers des campagnes, la molle courbure du terrain sur lequel on marche. Dans les temps de langueur et de faiblesse

(i) Lettre» écrites h roudnmc Nrcker, le x6 fcrricr et le a6 oaara 1785.

NOTICE. Miij

que f ai trop soutent éprouvés , c'^esi la seule pensfée «que je me permelte, je ne U dirige pas, c'est elle qui me dirige ) et duis oet auMidon de lime et des idées , il y a une sorte de calme qui fl^t pas saus

agrément et même sans intérêt La vie est surtout dans les mon*

tagnes; il semble qu'elle y descend des cieux de plus pràs, et qu'elle se communique à regret dans 4:es «astcs prisons que nous avons nommé des villes. C'est là que tout, s'a (Taiblit et s'éteint, la santé, le génie,

les forces et la vertu Le mouvement des grandes villes a je ne sais

quoi de violent qui tourmente et fatigue les âmes douces; le repos même y est agité.... Je vis inconnu, et ne m'en trouve que mieuic p^ur mon bonheur. Jt ne sens pas le besoin d'occuper les autres de moi , et ne ressemble pas à ceux qui vo«idraient avoir de la ^oire toutes

les liemaînes L'amitié dispense de tout. La politesse est un tyraft

sévère qui exige tout : comme elle a créé les formes, elle met un grand prix à son ouvrage, et plus il est frivole plus elle le respecte, surtout dans les rangs élevés oii ces fAmes sont devenues une propriété de Torgueil. Parmi nous , les manières sont ph» inexorables que les mœurs» cl notre société fait revivre la barbarie romaine, qui voulait qu'un gladiateur mourant tombât encore amec grâce.. T. J'ai besoin drs grands spectacles de la nature, quand je^is seul ^ et je le suis toujours paimi ieê personnes qui me sont indiiférentest... Il est cruel-d'aimer

ceux qu'on ne ptut voir toujours Les grandes impressions et les

grandes idées s'amassent lentement ; et j'aime beaucoup un écrivain qui n'est pas toujours prêt k écrire ,. qui attend la tempête pour la peindre, et qui, tous les jours, à telle heure, en slasseyant â sa taUe, et prenant sa plume , ne se commande pas d'avoir du génie. Oh ! que k génie, qui est fidèle à chaque rendez-vous qu'on lui donne , est un froié et

pauvre génie! Mes amis sont toute la douceur de mm vie. Les vains

plaisirs de l'imagination et de l'esprit sont presque disparus pour moi; reUclHMisiasme qu'ils m'ont inspiré long > temps, s'est éteint. Ma frêle santé m'*empêche de fouir des autres : ma vie pros«pie toute entière s'est retirée dans mon âme. Aimer qfuelques pcrsonnee , en être aimé , voilé tout p<^ur moi. »

Tel était Utomas. Le lecteur nous saura gré de l'avoir montré,' peint par lui-même. Aucun éloge historique n'ayant encore été l'ait de celui qui consacra «es ttabics talens à Téio^e de tant de grands hommes , nous avons cru devoir donner â cette Notke use certaine étendue. Canx qui savent combien peu de détails biographiques ont été jusqu'à ce ÎDur recueillis sur Thomas , oous sauront gré de nosaaecherches , ai cVst Ih toute la récompense que nous avons attendue de notr^ travail.

Portrait de T ao m as ^ par madame Necler{i).

« ThosMS n'est pas grand ; son air est simple et modeste ; sa figure etaes traits peuvent s'accorder avec la célébrité , et ae l'annoncent pas. Ottdirakquala nature ait voulu lui ménager en tout le plaisir d'é-

(i) Thomas était rami de madame Neckcr , et la voyait tous les jours. Cette femme cdlèbre parle , avec an eertain désordre dVnthonsiasme , des talens de Thomas et de ses vertus ; mais si elle agrandit trop les ans, elle nVxagèi « pomt les autres.

xxiv NOTICE.

tonner : c'est elle qui, dès sa naissance, le doua des vertus et du génî^ j c'est elle qui le créa sublime et grand. Mais il voulut s'agrandir encore ^ sa taflle Télevait au-dessus des autres hommes ; il voulut mouter sur un piédestal , et se mettre loin de notre vue. Ainsi ses idées purea devinrent sévères ; son style noble et majestueux s'ennoblit trop peutêtre , et sesdéfauts en tout genre furei|t l'excès de la perfection.

>i H n'était 'pas alors dans le secret de la nature ^ elle l'instruisit». et l'émule de Lucain devint le rival d'Homère ; et s'il ne renonça pas en apparence aux maximes de Brutus et de Régulus , du moins il se conduisit comme Fénélon , et il en a la sensibilité. Ainsi M. Thomas fit des progrès dans l'opinion, sans avoir eu peut^tre beaucoup à acquérir^ car les premières idées d'un sublime écrivain paraissent toujours téméraires. M. Thomas, qui fut couronné tant de fois, avait cependant rencontré des critiques j mais Marc-Aurèle et V Essai sur les Sioges ont fait taire l'envie. De grands pas tracés sur le sable semblent hors de proportion ^ que le géant ^e montre , on est pénétré de respect. Ne vous effrayez point de cet air austère et indigné , et de ces opinions rigides et sauvages. La physionomie de M. Thomas exagè^ toujours ses expressions , ^ expressions exagèrent ses idées , et ses idées exagèrent ses sentim^l ^ mais ses sentimens sont justes et vrais ; le cœur du sage est une portion de la divinité, infaillible comme elle. » M. Thomas est plus jaloux des siècles à venir que ées siècles passés;, c'est dans le postérité qu'il découvre ses rivaux : les grands hommes > qui l'ont précédé , lui laissent l'espoir de les surpasser ^ il a leur mesure et le aentiment de ses forces : son inquiétude ne peut tomber que sur les possibles. On le croirait donc moins occupé de ses idées que de la trainte d'en laisser à ses successeurs j et l'on voit bien que si la gloire était une. femme, il la poignarderait avant de mourir, afia qu'elle n'appartînt à personne.

» M. Thomas aime la solitude. Loin des villes , on ne se rapproche des hommes que par la pensée , et le génie ne vçit alors que ses infériei^^ ) c'est par cette raison que la retraite le polit , et que les dépendances de la société et les distinctions de rang ou de fortune le rendent sauvage au milieu du grand monde , et lui donnent souvent de l'humeur.

» Les petits ra^orts qui unissent les hommes entrfi eux , sont autant de fils déliés par lesquels ils se touchent dans tous les points de leur existence ; mais M. Thomas ne tient k ses semblables que par deux grandes diaiigis, la gloire et la vertu : ces chaînes, fortes en awaroBce , isolent en effet celui qui n'en porte point d^autres ; ce irest plus le suffrage des paiticuliers qu'il, doit rechercher, c'est celui des nations et des siècles ; ce n'est plus l'approbation de l'individu , c'est celle de son coeur et de son Dieu. Ces grands rapports font dîsparaltte et le désir de plaire et l'art de captiver les suffrages : aussi voyez M. Thomas dans la société j l'on dirait qu'il y surnage sans pouvoir jamais se mêler avec elle : tranquille et solitaire au centre des secousses de l'intérêt personnel , les hommes ne sont pour lui que le sujet dé ses pensées j observateur indifférent, s'il est dans un cerde, il se tait, tout l'ennuie et rien ne lui échappe.

NOTICE. xny

» M. Tliomas juge le$ caractères aVec trop de sévérité , et le génie avec trop d^îndulgence j et jVn conclus qu^il est un peu jaloux des laJens; car on ne peut reconnaître ses défauts qu*à Texcès de ses vertus.

» Le travail est pour M. Thomas la seule mesure de la vie; il veut que chaque heure lui rapporte Tétemité ; et si la nature fatiguée réclame ses droits et le ramène au milieu du monde qu^il perd trop souvent de vue , il est comme un exilé qui revient dans sa patrie après une longue absence , et qui s^afHige de n'y reconnaître personne.

> M. Thomas écrit tantôt comme Bossuet , tantôt comme Tacite , et quelquefois comme Fontenelle \ cependant on ne dira pas qu'Û leur ressemble ; car l'empreinte forte et continue de son camctère et de son âme efface toutes les apparences de Fimitation.

», Virgile a fait son héros pieux ; Homère, vaillant | le Tasse , amoureux : celui de M. Thomas est inflexible et féroce, mais toujours imposant y tout plie devant lui jusqu'à la. nature : les héfos du Tasse et ceux de Virgile habitent un climat délicieux; M. Thomas a placé le sien dans des contrées sauvages et teifibles, dans des déserts immenses et stériles ; enfin s'il lui a donné des vertus , il en a fait en même temps un despote , et peut-être un tjran ; et pour satisfaire son humeur ^ contre les hommes, et en laisser l'empreinte dans son ouvrage, il s'est

J>lu à peindre à la fois le maître et les esclaves , et à mettre continuelement k cÔté d'un héros l'humanité humiliée et avilie.

>» La mémoire de M. Thomas est si vaste eC si tenace, qu'il n'a jamais rien oublié ; aussi l'on n'a pas tort impunément avec lui ; idées , gestes , procédés, tou( s'enchaîne également dans son souvenir, et l'on ne se représente jamais ases yeux sans être accompagné de toutes ses fautes^ de tous ses propres défauts.

» Par un de ces hasards dont il est difficile de se rendre raison , il est lié avec un homme (Barthe ) qui n'a aucun rapport avec lui, qu'une sorte de ressemblance vague dans la figure, comme le moule de terre grasse resseipble à la tête qui lui a servi de modèle.

» M. Thomas a mis entre les richesses et lui, deux barrrières qu'il ne franchira point , la fierté et l'indi/Térence.

> La justesse de son esprit, plus encore que son caractère, le rend ordinairement d'une société douce et facile ; mais Si l'on touche même indirectement à sa fierté, il est âpre dans ses réponses, et méconnaît les gens qui l'aiment le mieux.

> Je ne m'arrêterai point ici sur l'éloquence et les rares talens de M. Thomas : dès que la renommée parle , il faut l'écouter et se taire. On n'aime pas au théâtre ceux qui bourdonnent à l'oreille de leurs voisins , les airs chantés par une grande actrîod» J^ai donc mieux aimé imiter c^ mauvais peintre qui saisissait les ressemblances des plus belles personnes par leurs défauts habitueb ; j'ai «^présenté M. Thomas isolé au milieu des hommes , plus austère encore dans ses mœurs que dans ses écrits, plus fait pour mourir comme Gaton et R^ulus, que pour vivre dans le dix- huitième siècle. J'ai dit que, prenant sa mesure en luimême, il v'oyait tout en grand, les hommes 9 les vertus, la nature,.

xxvj NOTICE.

et jusqu^à son amie , car il a cru trouver une âme digne de la sienne ^ maïs du mo^ il n*a pu exagérer les sentimens qu'elle a pour lui. »

Extrait des manuscrits de HerjIVT de Sscbelles, svr Thomjs (i).

(c Thomas avait pour habitude lorsque! se portait bien , de travailler dans son lit jusqu'à sept ou huit heures j il se levait pour continuer son travail en se promenant. Vers les neuf heures on lui apportait son déjeuner, toujours très-frugal. Après son déjeuner , il se remettait sur son lit, 6t ait ses souliers, suasse jait les jambes croisées , comme Maiebranche , fermait se& rideaux et ses fenêtres et se concentrait ainsi jusqu'eau dîner. Dans ces momens il ne pouvait souffrir personne dans sa chambre, il^ eût même été gêné de savoir quelqu'un dans la chambre voisine.

» Les jours d'Académie, après l'assemblée, il allait chex madame Necker, chez laquelle d'ailleurs il passait tous les jours deux henres quand elle était s6uie. Il avait pour elle un exlrémc attachcnrent $ quelquefois cependant il se reprochait le temps qu^l y passait; ildisaît que si cette connaissance eût été à refaire, il ne Taurait pas faite.

V À son retour, rarement il composait, il se faisait lire quelque ouvrage, mais jamais, ou presque jamab, les ouvrages nouveaux : quelquVn lui en rendait compte.

» A la campagne il travaillait fort souvent en plein air : il s'asseyait le dos appuyé contre une charmille, travaillant h voix basse, la tête baissée, une prise de tabac à la main, qu'il portait continuellement à son nez, sans s'apercevoir que c'était toujours la même. .

» Une fois au travail, il y tenait si fort, que même en montante cheval il travaillait j en sortant de sa chambre il avait l'air agité , poursuivi par sa pensée : en arrivant auprès de son cheval, il le caressait ^ dans sa distraction, il lui demandait souvent comment il se portait. Le venait -on chercher pour dîner ou pour souper, il fallait l'arracher de l'étude : Toujours dîner ^ toujours souper^ toujours se cou-cher y disait-il souvent, on passe plus de la moitié de sa vie à recon^ mencer ces choses. Thomas craignait les visites. D'Alembcrt, Watelèt, Chabanon , Ducis , Champfort et moi étions seuls exceptés. Il mangeait rarement en ville« e| avait renoncé à y souper : il disait qu^il n^y avait que les paresseux qui courussent ainsi les dîners.

» Sa manière de parler était celle d'un homme qui éprouve un sentiment intérieur et profondément concentré. Il parlait bien, très-purement , sans affectation , ne s'abandonnant jamais , toujours maître de lui et de ce qu'il voulait dire. Du reste , il aimait k rire : il racontait des histoires piquantes et les racontait bien.

» Il 'lisait toujours le même livre , o'était Cicéron , et ne manquait jamais de l'emporter à la campagne.

' » Lorsqu'il ne composait pas , il se faisait lire des ouvrages entiers :

(i) Cet extrait contient des d<^tails curieux et des jugemens oii le paradoxe se montre avec l'air de la convietion ^ il est inutile d^avertir que nous n'adoptons pas toute» les- opinions «)ue M. de Sk^ellei met dans ia bouche de Thomas»

NOTICE. ixvîj

La Calprenéde, IHIstoire universelle, des Anglais. Ses auteurs favoris étaient, parmi les poètes, Homère, Euripide, Virgile, Métastase et le

emporté ^ il traitait ses domestiqlies avec bonté , jamais un mot qui pût leur faire sentir leur condition.

> Plusieurs hommes de lettres reçurent de lui des secours considérahles relativement à eux et relativement au bienfaiteur. Maliilâlre fut du nombre : il allait avec adresse au-devant des besoins.

» Je demandai un jour k Thomas quel était Tordre des écrivains , et comment il faudrait donner 1^ places si Ton voulait les juger par la force et Vétendae des idées. Il mit d^abord Montesquieu le premier ; le

Sreroier, même li une grande distance au-dessus des autres. Au-dessus e lui il plaça Bacon : « Considérez, en efl^t, disait-il, de quel génie » il fallait que Bacon fût pourvu. Seul, il y a deux siècles, il a tout > deviné, et tracé toutes les routes -, ses explications de la Mythologie, » ses morceaux de morale sont retnpJis d'esprit et d'invention. »

> Après Montesquieu , Thomas plaçait Buffon pour le don de la pensée. Bufibn pofséde éminemment Tart suprême de généraliser ses idées ^ il s'élève, s'élève ^ il tire de son sujet tout ce qu'il a de grand et de noble ^ il compare avec supériorité les objets : c'est un aigle qui tient d'abord ses aues serrées > et qui , ensuite, en les déployant tout à coup , offre aux rc|;ards une envei^yare considkérable.

» Après BufTon , Thomas plaçait Diderot -j il hésitait mêtbe s*îl ne le placerait pas avant pour la puissance d»la pensée, ou au moins sur la même ligne.

j» Après Buffonet Diderot venait J,-J. Rousseau, plus faible que les précédens ; mais cependant un des plus riches , souvent »u moyen de ses paradoxes. En général , Kousseau s'est plus abandonné au sentiment qu'al^dée.

» Thomas nommait aussi Marmontel, non qu'il pense en grand, maïs beaucoup en détail ; d'Alembert, Raynal et Saint-Lambert. /

» Quant aux orateurs, il n'en trouvait que deux qui le fussent véri- / tableinent : Bossuet et J.-J. Rousseau. U mettait Bossuet le premier à cause de ce ton de maître qui n'appartient qu'à lui seul , et dont le ' modèle n'existe nulle part ^ de cette rapidité, de cette élévation qui / vous emporte , sans que vous sachiez jamais où vous vous arrêterez. llassiUon n^est qu'un grand écrivain ^ Bourdaloue, un faiseur de traités -y MasCaron informe, inégal , Dagoesseau sans force, sans imagination»' souvent minutieux. Bossuet seul est grand , et Rousseau énergîmie.

» H m'a recommandé surtout la lecture de Tacite et de Monte» quieu : ce sont deux auteurs de cheminée ^ il ne faut pas passer u jour sans tes lire , etc. > ^

ÏJ8T£ dknMoiogiqMiB des auvragn de Tm^M^ô. JHota. L'ordre des matières, paraissant toujours préférable dan

xxviij NOTICE.

distribution des œuvres complètes d^un auteur , il est utije et, pour ainsi dire , nécessaire de donner la série chronologique de ses écrits , iflfin qu*on puisse suivre la marche de son talent, voir d^où il est parti , oii il est arrivé ; et , comme Thistoire d*un écrivain est presque tout entière dans ses ouvrages , il importe de connaître Tordre des temps ou ils furent publiés.

1. Béflexions philosophiques et littéraires sur le poëme de la Religion Naturelle (de Voltaire). Paris ^ J.-Th^ Hérissant , 1756, iA-8". Nouvelle édition, Paris, Vesessarts ^ anXim- 1801, in-3**. Thomas ayant, peu de temps après , changé de principes , condamna cet ouvrage à Tobscurité , et il ne le comprit point dans le recueil de ses oeuvres qu'il pub fia en 1773, 4 vol. in- 12 et in-8».

a. Ode dédiée à M, de Séchelles, ministre d*Ëtat et contrôleur des finances^ Paris, 1766.

Cette ode avait pour but d^obtenir, pour ITJniversité de Paris»

une augmffbtation de traitement sur le produit des postes : le ministre

raccorda.

3. Mémoire sur la cause des Tremhlemens de terre, Paris, 1758 , in-ia.

Cet ouvrage, envoyé au concours ouvert parrÂcadémieile Rouen»

obtint V accessit,

4* Eloge de Maurice comte de Saxe, couronné par TAcadémie Française, en 1759. Paris , Brunet, 1759 , in-8^«

Lorsque Thomas donna, en 1773 , la première édition de ses œuvres,

il publia V£loge de Maurice comte de Saxe avec de nombreux chan-

gemens. Il revit et corrigea aussi ses autres discours. H dit lui-même

dans V Avertissement : « L^ éloges qui avaient déjà paru, ont été corrigés

avec le plus grand soin y'pour éfre Rendus plus dignes du public. Dans

quelques uns de ces discours il y a des augmentations ef des change-

mens considérables ; et tous ont été revus avec attention pour le style. »

Ainsi les Eloges , retravaillés par Thomas , ne sont plus tels que

FAcadémie les a couronnés, et c^est ce qui peut faire rechercher encore

les premières éditions. ^

Tous ces éloges ont été réimprimés dans les tomes 3 et 4 du recueil des pièces d'éloquenee gui ont remporté le prix de t Académie Française» Paris , 1750 et années suivantes.

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